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L'imagination de cet objet funeste

Lui trouble la raison;
Et, sans qu'il ait du mal, il a pis que la peste,

Et pis que le poison.

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La consolation que le prêcheur apporte

Ne lui fait point de bien;
Car le pauvre se croit une personne morte

Et n'écoute plus rien. ·

IO

La nature, de peine et d'horreur abattue,'

Quitte ce malheureux;
Il meurt de mille morts, et le coup qui le tue

Est le moins rigoureux.

III. DEUX DISCIPLES DE MALHERBE

1. MAYNARD

1582–1646

1. A une belle vieille
Chloris, que dans mon caur j'ai si longtemps servie,
Et que ma passion montre à tout l'univers,
Ne veux-tu pas changer le destin de ma vie,
Et donner de beaux jours à mes derniers hivers?

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N'oppose plus ton deuil au bonheur où j'aspire:
Ton visage est-il fait pour demeurer voilé?
Sors de ta nuit funèbre et permets que j'admire
Les divines clartés des yeux qui m'ont brûlé ...

20

Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis ta conquête;
Huit lustres ont suivi le jour que tu me pris,
Et j'ai fidèlement aimé ta belle tête
Sous des cheveux châtains et sous des cheveux gris.

C'est de tes jeunes ans que mon ardeur est née,
C'est de leurs premiers traits que je fus abattu;
Mais, tant que tu brûlas du flambeau d'Hyménée,
Mon amour se cacha pour plaire à ta vertu.

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Je sais de quel respect il faut que je t'honore,
Et mes ressentiments ne l'ont pas violé.
Si quelquefois j'ai dit le soin qui me dévore,
C'est à des confidents qui n'ont jamais parlé ..

L'âme pleine d'amour et de mélancolie,
Et couché sur des fleurs et sous des orangers,
J'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie 1
Et fait dire ton nom aux échos étrangers ...

15

La beauté qui te suit depuis ton premier âge
Au déclin de tes jours ne veut pas te laisser,
Et le temps, orgueilleux d'avoir fait ton visage,
En conserve l'éclat et craint de l'effacer.

20

Regarde sans frayeur la fin de toutes choses; i
Consulte le miroir avec des yeux contents: 1
On ne voit point tomber ni tes lis ni tes roses,
Et l'hiver de ta vie est ton second printemps.

1 L'auteur est allé en Italie avec l'ambassadeur de France, M. de Noailles.

Pour moi, je cède aux ans, et ma tête chenue
M'apprend qu'il faut quitter les hommes et le jour.
Mon sang se refroidit, ma force diminue,
Et je serais sans feu si j'étais sans amour.

C'est dans peu de matins que je croîtrai le nombre
De ceux à qui la Parque a ravi la clarté.
Oh! qu'on oira1 souvent les plaintes de mon ombre
Accuser ton mépris de m'avoir maltraité!

10

Que feras-tu, Chloris, pour honorer ma cendre?
Pourras-tu, sans regret, ouïr parler de moi?
Et le mort que tu plains te pourra-t-il défendre
De blâmer ta rigueur et de louer ma foi?

Si je voyais la fin de l'âge qui te reste,
Ma raison tomberait sous l'excès de mon deuil;
Je pleurerais sans cesse un malheur si funeste,
Et ferais jour et nuit l'amour à ton cercueil.

15

2. Vanité de l'ambition

(extrait de l'Ode à son fils)
Toutes les pompeuses maisons
Des princes les plus adorables,
Ne sont que de belles prisons,
Pleines d'illustres misérables!

20

C'est où les plus haut élevés
Dorment avec moins d'assurance,
C'est où les prudents achevés
Sont les jouets de l'espérance.

M. de

1 Oira=entendra, ouïra.

C'est où l'on est payé de vent;
C'est où l'on rebute les sages,
Et c'est où l'on trouve souvent
Plus de masques que de visages ...

Heureux qui vit obscurément
Dans quelque petit coin de terre,
Et qui s'approche rarement
De ceux qui portent le tonnerre!

Puisses-tu connaître le prix
Des paroles que te débite
Un courtisan aux cheveux gris,
Que la raison a fait ermite.

15

2. RACAN

1589-1670
1. Plaintes d'un vieux berger

(extraits des Bergeries)
Ne saurais-je trouver un favorable port
Où me mettre à l'abri des tempêtes du sort?
Faut-il que ma vieillesse, en tristesse féconde,
Sans espoir de repos, erre par tout le monde?
Heureux qui vit en paix du lait de ses brebis,
Et qui de leur toison voit filer ses habits;
Qui plaint de ses vieux ans les peines langoureuses
Où sa jeunesse a plaint les flammes amoureuses;
Qui demeure chez lui comme en son élément,
Sans connaître Paris que de nom seulement,
Et qui, bornant le monde aux bords de son domaine,

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10

Ne croit point d'autre mer 1 que la Marne ou la Seine!
En cet heureux état, les plus beaux de mes jours
Dessus les rives d'Oise ont commencé leur cours.
Soit que je prisse en main le soc ou la faucille,
Le labeur de mes bras nourrissait ma famille;
Et lorsque le soleil en achevant son tour
Finissait mon travail en finissant le jour,
Je trouvais mon foyer couronné de ma race; .
A peine bien souvent y pouvais-je avoir place:
L'un gisait au maillot, l'autre dans le berceau;
Ma femme, en les baisant, dévidait son fuseau.
Le temps s'y ménageait comme chose sacrée:
Jamais l'oisiveté n'avait chez moi d'entrée.
Aussi les dieux alors bénissaient ma maison;
Toutes sortes de biens me venaient à foison..
Mais, hélas! ce bonheur fut de peu de durée:
Aussitôt que ma femme eut sa vie expirée,
Tous mes petits enfants la suivirent de près,
Et moi je restai seul, accablé de regrets,
De même qu’un vieux tronc, relique de l'orage,
Qui se voit dépouillé de branches et d'ombrage.

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2. Stances à Tircis

(Sur la Retraite)
Tircis, il faut penser à faire la retraite:
La course de nos jours est plus qu'à demi faite;
L'âge insensiblement nous conduit à la mort.
Nous avons assez vu sur la mer de ce monde
Errer au gré des flots notre nef vagabonde:
Il est temps de jouir des délices du port.

Ne croit pas (à l'existence) d'autres mers.

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