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déchue en très peu d'années! Dans quelle estime n'ont point été, il y a trente ans, les ouvrages de Balzac! On ne parlait pas de lui simplement comme du plus éloquent homme de son siècle, mais comme du seul éloquent. Il a effectivement des qualités merveilleuses. On peut dire 5 que jamais personne n'a mieux su sa langue que lui, et n'a mieux entendu la propriété des mots et la juste mesure des périodes: c'est une louange que tout le monde lui donne encore. Mais on s'est aperçu tout d'un coup que l'art où il s'est employé toute sa vie était l'art qu'il savait 10 le moins, je veux dire l'art de faire une lettre: car, bien que les siennes soient toutes pleines d'esprit et de choses admirablement dites, on y remarque partout les deux vices les plus opposés au genre épistolaire, c'est à savoir l'affectation et l'enflure; et on ne peut plus lui pardonner 15 ce soin vicieux qu'il a de dire toutes choses autrement que ne le disent les autres hommes. De sorte que tous les jours on rétorque contre lui ce même vers que Maynard a fait autrefois à sa louange: Il n'est point de mortel qui parle comme lui.

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Il y a pourtant encore des gens qui le lisent; mais il n'y. a plus personne qui ose imiter son style, ceux qui l'ont fait s'étant rendus la risée de tout le monde.

Mais, pour chercher un exemple encore plus illustre. que celui de Balzac, Corneille est celui de tous nos poètes 25 qui a fait le plus d'éclat en notre temps; et on ne croyait pas qu'il pût jamais y avoir en France un poète digne de lui être égalé. Il n'y en a point en effet qui ait eu plus d'élévation de génie, ni qui ait plus composé. Tout son mérite pourtant, à l'heure qu'il est, ayant été mis par le 30 temps comme dans un creuset, se réduit à huit ou neuf

pièces de théâtre qu'on admire, et qui sont, s'il faut ainsi parler, comme le midi de sa poésie, dont l'orient et l'occident n'ont rien valu. Encore, dans ce petit nombre de

bonnes pièces, outre les fautes de langue qui y sont assez 5 fréquentes, on commence à s'apercevoir de beaucoup

d'endroits de déclamation qu'on n'y voyait point autrefois. Ainsi, non seulement on ne trouve point mauvais qu'on lui compare aujourd'hui M. Racine, mais il se

trouve même quantité de gens qui le lui préfèrent. La 10 postérité jugera qui vaut le mieux des deux; car je suis

persuadé que les écrits de l'un et de l'autre passeront aux siècles suivants. Mais jusque-là ni l'un ni l'autre ne doit être mis en parallèle avec Euripide et avec Sophocle,

puisque leurs ouvrages n'ont point encore le sceau qu'ont 15 les ouvrages d'Euripide et de Sophocle, je veux dire l'approbation de plusieurs siècles.

Au reste, il ne faut pas s'imaginer que, dans ce nombre d'écrivains approuvés de tous les siècles, je veuille ici

comprendre ces auteurs à la vérité anciens, mais qui ne 20 se sont acquis qu'une médiocre estime, comme Lyco

phron, Nonnus, Silius Italicus, l'auteur des tragédies attribuées à Sénèque, et plusieurs autres, à qui on peut non seulement comparer, mais à qui on peut, à mon avis,

justement préférer beaucoup d'écrivains modernes. Je 25 n'admets dans ce haut rang que ce petit nombre d'écri

vains merveilleux dont le nom seul fait l'éloge, comme Homère, Platon, Cicéron, Virgile, etc. Et je ne règle point l'estime que je fais d'eux par le temps qu'il y a que

leurs ouvrages durent, mais par le temps qu'il y a qu'on 30 les admire. C'est de quoi il est bon d'avertir beaucoup de gens qui pourraient mal à propos croire ce que veut insinuer notre censeur, qu'on ne loue les anciens que parce qu'ils sont anciens, et qu'on ne blâme les modernes que parce qu'ils sont modernes; ce qui n'est point du tout véritable, y ayant beaucoup d'anciens qu'on n'admire s point, et beaucoup de modernes que tout le monde loue. L'antiquité d'un écrivain n'est pas un titre certain de son mérite; mais l'antique et constante admiration qu'on a toujours eue pour ses ouvrages est une preuve sûre et infaillible qu'on doit les admirer.

1 Lycophron, poète grec du 11° siècle av. J. C.; Nonnus, du ve siècle après J. C. Silius Italicus, poète latin du 1° siècle.

10 La Bruyère a aussi pris parti très décidément pour les Anciens. Voir pages 311-313 de ce livre.]

CHAPITRE CINQ

LA FONTAINE

1621–1695

FABLES

(1668–1692)
1. La cigale et la fourmi

I. I
La cigale, ayant chanté
· Tout l'été,

Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue:
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
« Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l'août, foi d'animal,
Intérêt et principal.»
La fourmi n'est pas prêteuse;
C'est là son moindre défaut.
«Que faisiez-vous au temps chaud?
Dit-elle à cette emprunteuse.
- Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise.
— Vous chantiez? j'en suis fort aise:
Eh bien! dansez maintenant.)

IO

2. Le corbeau et le renard

I. 2
Maître corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.

5 Maître renard, par l'odeur alléché,

Lui tint à peu près ce langage:

(Hé! bonjour, monsieur du Corbeau: Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.))
A ces mots le corbeau ne se sent pas de joie;

Et pour montrer sa belle voix,
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. 15
Le renard s'en saisit, et dit: «Mon bon monsieur,

Apprenez que tout flatteur
Vit aux dépens de celui qui l'écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.)

Le corbeau, honteux et confus,
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

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3. Le loup et le chien

I. 5
Un loup n'avait que les os et la peau,

Tant les chiens faisaient bonne garde:
Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,

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