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jour, celle de Sophocle peut presque sembler chrétienne; mais c'est une illusion d'optique; et l'auteur n'est pas dupe un seul instant de ce jeu de lumière et d'ombre. On peut accorder aussi que des éclairs assez vifs ont sillonné la nuit du paganisme, et que la littérature de la Grèce ( sa littérature plus que son histoire) nous fait assister, de poëte en poëte, à une sorte d'épuration des idées morales. Quelques-unes même des idées dont se compose, dans l'opinion vulgaire, la face la plus ténébreuse de l'époque païenne, sont à bon droit réhabilitées par l'auteur; ainsi lorsqu'il nous fait observer que a la fatalité antique n'est « pas aussi capricieuse ni aussi injuste qu'elle en a

l'air (1). » Mais quelques passages du livre pourraient faire conclure, au moins je le crains, que le christianisme n'est essentiellement qu'un progrès naturel de l'esprit humain, un développement graduel de la sagesse antique; par exemple, lorsque l'auteur nous dit que les Grecs « s'avançaient peu « à peu vers le spiritualisme chrétien (2). » Nous regrettons que M. Saint-Marc Girardin n'ait pas dit dans quel sens il l'entend et dans quelles limites. Nous espérons qu'il ne verra pas en nous le champion d'une orthodoxie ombrageuse, si nous disons que rien n'affaiblit autant l'autorité du christianisme, que rien, dans les esprits, ne nuit plus à sa cause que d'en faire un anneau de la chaîne qu’à dire vrai il a rompue. Que les événements, c'est-à-dire la Providence, aient creusé d'avance

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dans les régions de l'Occident un lit à ce fleuve divin, le plus scrupuleux des croyants l'accordera sans difficulté; mais il est essentiel de ne pas méconnaître la source d'où le fleuve a jailli. Aucun développement naturel, juif ou grec n'importe, ne saurait rendre raison de l'existence du christianisme. Quels que fussent les progrès de la pensée antique, il y avait toujours un infini entre elle et la pensée chrétienne; et l'infini lui seul peut combler l'infini. C'en est fait du christianisme dans le monde dès qu'on sera d'accord à penser le contraire et à faire entrer un fait surnaturel dans un des compartiments de la philosophie de l'histoire. En ce qui nous concerne, nous aimons beaucoup mieux pour la religion chrétienne la plus outrageuse négation qu'une admiration resserrée dans de pareilles limites. Le christianisme n'est rien s'il n'est, comme Melchisedec, sans père ni mère ici-bas, sans généalogie.

Nous n'attaquons point la pensée de l'auteur; elle est, nous le croyons, la même que la nôtre. Nous craignons seulement qu'il n'ait pas usé de toutes les précautions nécessaires pour être bien compris. Mais nous aimons à remarquer que d'autres passages répandus dans ce même livre témoignent qu'à ses yeux les différences qui existent entre le christianisme et les systèmes anciens ne sont pas de simple degré. Donnons-en pour exemple la comparaison qu'il fait de la Némesis antique avec la justice divine telle que l'Évangile l'a formulée et promulguée (1). (1) Pages 229-230.

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La dernière leçon du volume n'est pas la moins piquante. A coup sûr elle était imprévue pour bien des gens. Le jugement que, dans les leçons précédentes, l'auteur porte à plusieurs reprises sur le

à théâtre moderne, semblait, aux termes de l'axiomè de M. de Bonald, impliquer une condamnation assez sévère des meurs contemporaines. "Cette conclusion, qui pouvait bien paraître inévitable, l'auteur l'évite pourtant, et le prévenu, c'est-à-dire le siècle, est renvoyé absous, avec avertissement de se mieux comporter à l'avenir. L'habile avocat a tiré d'affaire son client au moyen d'une distinction : « La littéra« ture, dit-il, exprime souvent l'état de l'imagina

tion d'un peuple plutôt que l'état de la société (1): » C'est moins une distinction qu'une explication. L'ancienne formule est correcte et peut être maintenue. L'état de la société, ce ne sont pas uniquement ses actes; c'est aussi ce qu'elle pense et ce qu'elle sent, mais tout particulièrement ce qu'elle désire 'ou'regrelle. L'auteur lui-même n'a-t-il pas remarqué quelque part que, « quand les sentiments s'affaiblis« sent dans la société, ils s'exagèrent dans la litté« rature par compensation (2) » Nous ne pouvons valoir mieux que nos mours, mais nous pouvons valoir moins. Il est aussi commun qu'étrange de se dédommager de mal faire en mal disant, en pensant

' mal. Si tous les sentiments se traduisaient en'actes, il y a longtemps que la société 'n'existerait plus. L'instinct, le calcul, créent cette inconséquence que (1) Page 447.

(2) Page 180.

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l'auteur appelle la dernière vertu des peuples corrompus. Mais, tout compte fait, la littérature est bien l'expression de la société, l'expression, et non le calque ou la copie. Dans cette singulière traduction de la vie par les écrits, l'ombre est souvent rendue par la lumière, le vide par le plein, un creux par un relief; et l'observateur exercé conclut, selon les cas, de la négation à l'affirmation, du contraire

, au contraire. La littérature d’un peuple est faite à son image, et s'il est beau, il ne saurait être laid dans ce naïf miroir. Dans cet ordre de choses comme dans l'ordre politique, un peuple, à la longue et en grand, ne subit que ce qu'il doit subir. On ne lui fait pas, malgré lui, sa littérature. On n'oserait. Je ne parle pas de ces écrivains généreux, et par là même isolés, qui se jettent en travers de l'opinion égarée, et qui, pour le salut moral du peuple, affrontent la plus redoutée des impopularités, le dédain ou l'indifférence. Ceux-là osent tout. Les autres, dans leur plus grande liberté, sont asservis; leur audace est l'audace de la lâcheté, et ils ne font jamais plus bassement la cour au public que quand ils ont l'air de le braver. On croirait qu'ils le devancent; mais, dans le secret de ses désirs, le public les avait devancés. M. Saint-Marc Girardin sait bien tout cela, et cette vérité même transpire en maint endroit de cet ingénieux chapitre; mais, j'eusse bien aimé, je l'avoue, qu'au lieu de rassurer ses lecteurs, il les eût un peu alarmés, ou, ce qui revient peut-être au même, qu'il les eût livrés à leurs réflexions. Il ne suffit pas de dire qu'il faut pourtant y prendre garde; que la fanfaronnerie du vice, « souvent innocente pour le fanfaron, est funeste à « ses voisins, qu'elle nuit surtout par l'exemple, que « peu à peu les bons sentiments s'altèrent, quand « ils entendent préconiser les mauvais (1). » Le mal est déjà consommé quand on l'aime; caresser la pensée du mal, c'est déjà mal faire; il en est d'une nation comme d'un individu : ce sont ses pensées qui la font être ce qu'elle est. Si le vieux proverbe : Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es, n'a pas cessé d'être vrai, la littérature de notre époque accuse notre époque. C'est là, je crois, ce qu'il fallait dire. Dans les rapports d'un moraliste avec la société, la politesse n'est pas de saison, la galanterie bien moins encore. A qui dira-t-on la vérité, si ce n'est au public?

L'auteur du présent livre est digne d'être traité comme le public. On sent, en le lisant, qu'on peut lui dire la vérité, car il l'aime. Il en a été, dans cet ouvrage, le courageux et habile défenseur. Les observations que nous avons présentées ne nous empêchent pas de regarder la publication de ce livre comme un événement très heureux. Nous le recommandons à la jeunesse; non pas pourtant à la première jeunesse, qui n'a point assez d'expérience de la vie pour le bien comprendre. Ce n'est pas par ce côté qu'elle doit aborder la littérature; c'est par le côté, plus étroitement littéraire, de La Harpe;

(1) Page 453.

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