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L'inexpérience indocile
Du compagnon de Paul-Émile
Fit tout le succès d'Annibal.

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La politique de Louis XI est supérieure à tout ce qui jusqu'alors avait passé pour de la politique, et M. Michelet en donne avec sagacité plus d'une preuve décisive (1). Ce talent de roi ne trouva de limite que dans le caractère de son possesseur. « Louis XI, dit « M. de Barante, se défiait de la fortune comme « de tout le monde. » Mais encore plus, nous le croyons, de tout le monde que de la fortune. Or il s'en faut que la défiance, portée à ce degré, soit, comme l'enseigne La Fontaine, la mère de la sûreté. « Ce qui lui fit perdre bien des choses, dit M. Mi

chelet, ce fut sa crainte de perdre, sa défiance; il « ne croyait plus à personne, et pour cela justement « on le trahissait. » Puis il était impatient : « Il au« rait voulu anticiper sur la lenteur des âges, sup« primer le temps, cet indispensable élément dont « il faut toujours tenir compte. » Enfin, et surtout, il était méchant, « et le mauvais ceur aveugla le sub« til esprit. » Quoi qu'il en soit, il réussit; la foule, du moins, en jugea ainsi; elle ne se dit point que les circonstances, très inopinées, très indépendantes de toute combinaison, avaient fort à propos servi d'appoint à une politique qui, sans leur secours, eût probablement clos ses comptes par un notable désicit. La foule ne se dit pas non plus que ce succès, tout relatif, ne pouvait balancer, dans l'appréciation

(1) Voir tome. VI, pages

418.

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totale de la destinée de ce mauvais roi et de ce mauvais homme, les angoisses de sa vie et surtout celles de sa mort; et l'éloquent résumé où Comines nous fait voir en définitive Louis plus malheureux que toutes ses victimes (1), n'a pu prévaloir encore sur la phrase tranchante du plus récusable des juges : « Il a mis la royauté hors de page. » Ce fait, d'avoir préparé le despotisme de Louis XIV et les calamités qui l'ont suivi, a paru aux victimes de ce même despotisme une réponse à tout; et un autre mot,

à plus inconsidéré, quoique sorti de la bouche d'un philosophe : « Tout mis en balance, ce fut un roi, a servi d'apologie au système politique le plus pervers, et par conséquent le plus insensé. Tout le mal que Louis XI a directement consommé est peu de chose au prix de celui qu'a fait son prétendu bonheur, et l'on doit savoir gré aux modernes historiens de ce prince de l'avoir dit avec autant de force que de clarté (2).

Si les réflexions que nous avons présentées avaient quelque valeur, nous en reporterions l'honneur à l'ouvrage remarquable qui vient de nous occuper; il nous les a toutes fournies ou suggérées. Achevons de nous acquitter en indiquant rapidement les mérites qui nous ont le plus frappé dans cette partie

(1) Mémoires de Comines, livre XI, chapitre X II.

(2) Le culte de la fortune est de tous les temps; l'adoration sérieuse et systématique de la force est une des maladies de notre époque; elle a pénétré jusque dans les théories littéraires. Voyez, sur cette religion nouvelle, quelques pages aussi énergiquement écrites que nettement conçues, dans le second volume des Portraits littéraires de M. Sainte-Beuve.

du travail de M. Michelet. Nous croyons accorder à la critique tout ce qui lui revient de droit en disant que nous ne saurions, pour ce qui concerne ce sixième volume, prononcer un not guilty absolu sur tous les points dont se compose l'acte d'accusation dressé depuis longtemps contre la méthode et le style de M. Michelet. Mais entre les défauts que nous avons nous-même relevés, les uns sont fort atténués dans ce nouveau volume, les autres disparaissent entièrement. Et que de précieuses qualités ! La cri. tique d'abord, critique sévère, sans scepticisme ni dédain. L'auteur, fidèle à sa maxime, « que l'histoire a ne se laisse pas dominer par la chronique, » n'hésite

pas à récuser plus d'un témoin chez qui l'avanlage d'avoir été contemporain des faits lui parait balancé par des désavantages de plusieurs genres; et la tentation, naturelle peut-être à une imagination vive, de trouver des nombres ronds en morale, je veux dire des caractères absolus ou exclusifs, ne lui inspire aucune indulgence pour des traditions sans appui ou mal épurées. Une patiente ardeur d'investigation qu'on ne peut trop honorer, a procuré à l'auteur un grand nombre de renseignements inespérés, dont plusieurs éclairent le passé d'une lumière nouvelle , et il est peu de pages qui ne dénoncent quelque tribut levé par l'historien sur le produit récent de ces fouilles archéologiques auxquelles se livrent, dans les dépôts littéraires et diplomatiques de la France, de la Suisse et de la Belgique, une foule de laborieux mineurs. Ses vues, qui sont habituellement celles du bon sens, sont fort souvent celles d'un grand sens, et donnent lieu d'admirer la vivacité, l'étendue et la sûreté de son coup d'oeil. La sage et belle distribution des matières, la juste proportion des parties, le choix heureux des détails, la marche ferme, rapide et lumineuse des récits, la franche originalité du style, le mouvement du discours qu'assouplissent et animent de vives transitions, donnent au lecteur de vives jouissances qui ne sont que bien rarement troublées. Les principes ensin, les sentiments dont tout le livre est pénétré, lui assurent une satisfaction d'un autre genre, plus intime et plus élevée. Nous serons heureux de voir paraître la suite de ce beau travail, dans lequel, à dater surtout de ce dernier volume, l'auteur peut se servir à lui-même de règle et de modèle, et nous avons droit d'espérer que cette suite sera conçue dans le même esprit. On nous dit

que le dix-neuvième siècle a tout à coup réclamé l'attention de l'auteur, et qu'il ajourne le récit des époques intermédiaires; nous ne voyons pas cette interruption sans regret ni même sans quelque inquiétude. Il y a une logique des temps et des faits ; une époque, en préparant celles qui l'ont suivie, prépare aussi l'historien à les comprendre et à les raconter; et la continuité du travail a ici toute la valeur d'une initiation. On peut regretter que M. Michelet sacrifie un avantage si sérieux : à quoi? Nous l'ignorons encore.

XII.

MIGNET.

Notices ET MÉMOIRES HISTORIQUES.

2 volumes in-80. - 1843.

Le public lettré n'a pas reçu, cette année, de plus beau présent que ces deux volumes. On chercherait vainement, je le crois, un autre exemple d'un mérite aussi solide et aussi parfait. L'Histoire de la Révolution française a fondé la réputation de M. Mignet, et cet ouvrage attachera seul peut-être de la popularité à son nom; mais de quelques louanges qu'il soit digne (et on ne lui refusera pas l'honneur d'avoir ouvert une carrière et d'ètre resté le premier parmi ceux de son espèce), les volumes que nous annonçons nous donneraient, s'il faut l'avouer, une plus grande idée de leur auteur. Pour ces observateurs rétrospectifs, qui prophétisent après coup, M. Mignet était déjà tout entier dans l'Histoire de la Révolution, tout entier mais en germe; et nous sommes de leur avis ; il ne serait pas difficile, aujourd'hui, d'y trouver tous les éléments qui reparaissent, avec une admirable malurité, dans les Notices et Mémoires; mais nous ne rougirons pas de confesser que si

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