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dernières années, et qui ne sont pas toutes relatives à cet écrivain, intimident notre espérance. Il faut se taire encore, il faut attendre, il faudrait prier ! George Sand sait-il, comprendra-t-il que, de bien des réduits inconnus, la prière est montée vers Dieu pour lui, l'infortuné génie, et pour ceux que tous les jours quelqu'un de ses livres avance d'un pas vers l'abîme ? Oh! s'il le savait, et s'il pouvait le comprendre!

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XI.

MICHELET.

HISTOIRE DE FRANCE.

Tomes I et II.- 1833.

L'histoire, qui avait passé presque sans intervalle de la chronique au factum, a reçu, en ces derniers temps, de quelques nobles mains un caractère de candeur directement opposé à celui que lui avait imprimé le dix-huitième siècle. Elle a été reprise comme en sous-oeuvre, recommencée sur nouveaux frais; on a fait table rase des idées philosophiques de cette école et de toute école; on s'est remis à l'étude des faits; la critique est devenue une sorte de religion; on s'est prescrit d'accepter avec soumission le passé; autant qu'il se pouvait, on s'est fait des yeux antiques pour voir les choses antiques; les siècles ont dépouillé ce travestissement héréditaire qui revêtait successivement chacun d'eux de la défroque de son successeur, et par un contraste naturel ils en ont paru à la fois plus antiques, plus étrangers au nôtre, et pourtant moins inconcevables; car chacun d'eux a regagné en harmonie avec lui-même ce qu'il perdait en ressemblance avec les époques plus modernes; avec les traits extérieurs de chaque époque a reparu sa physionomie, sa pensée; et dès lors seulement la philosophie de l'histoire a retrouvé un terrain solide, où ses pas ont pu s'imprimer sans crainte.

Toutefois, le génie français, naturellement impatient, et toujours pressé de conclure, se lasse quelquefois de l'investigation, et se permet sur le chemin de l'abstraction des incursions prématurées. Les rênes du raisonnement tombent parfois encore des mains fatiguées de la critique, et de temps en temps on peut craindre que le génie historique, nouvel Anthée, ne se laisse soulever du terrain des faits qu'il a sans cesse besoin de toucher, et ne perde l’haleine et la vie dans les redoutables étreintes de l'Hercule de la spéculation. Et ce qu'il y a de fâcheux dans la tendance actuelle de la spéculation, c'est qu'elle connive, sans en avoir peut-être le dessein ni la conscience, aux progrès funestes de l'indifférentisme moral. Sous les auspices de l'histoire, le fatalisme des idées devient de proché en proche la doctrine de tous les esprits.

Cette doctrine aspire à la popularité; elle l'atteindra. Elle passera de la pensée du savant dans la vie pratique de l'ignorant. Lui aussi, quelque jour, se dira à lui-même et nous dira, sans savoir comment cette pensée lui est venue, que ni siècle ni homme ne sont responsables de leurs idées, que toute idée est nécessaire, et par là même vraie, que les idées sont les seules réalités morales; que le monde a une

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âme qui pense pour tous; que les individualités ne sont dans la masse que comme des gouttes d'eau dans l'arc-en-ciel, n'ayant de couleur et de valeur que par le rapprochement et par le nombre. N'en doutons pas, nous verrons cet embryon de doctrine, encore vague et presque nébuleux, se prononcer peu à peu,

s'articuler, prendre consistance, corps et vie; et cette vie, c'est la mort. Et déjà, que ne voyonsnous pas? On sait que les esprits de second et de troisième ordre sont comme de minces canaux qui s'abreuvent à la surface d'un grand fleuve, et en annoncent au loin la plénitude. Si, malgré leur élévation au-dessus du lit du fleuve, et malgré la filtration qui boit sans cesse leurs eaux, vous les voyez rouler et regorger eux-mêmes comme des fleuves, vous savez que bientôt toutes les parties du pays, tous les points du sol, seront pénétrés, imbibés, humides. Déjà la doctrine en faveur remplit les écrits secondaires, vrais canaux qui portent au vulgaire les pensées du génie; et chaque ordre d'esprits la transmettant, plus populaire et plus simple, à la classe qui suit, cette doctrine, enfin, à l'état de tradition et de préjugé, parviendra même aux gens qui ne savent pas lire. Qu'il en est bien autrement des idées évangéliques, les seules, du reste, qui échappent à cette destinée! Sans se faire élaborer de classe en classe dans la société, pures comme un rayon de soleil qui a traversé l'éther, elles tombent de la Bible dans le cour, et si c'est l'autorité d'abord qui les y a dirigées, bientôt l'individualité reprend ses

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droits; le cæur touché s'approprie ce qui lui a été donné; il se le donne à soi-même une seconde fois; il s'en fait une vérité de sentiment et d'expérience; et, chose remarquable! individualisée en lui, elle n'en est pas moins universelle, perpétuellement identique à elle-même; et son identité immuable, d'âge en âge, et de cæur en cœur, alteste que ce n'est pas une idée séculaire, mais une idée éternelle.

Ne connaissant point encore les précédents ouvrages de M. Michelet, j'ai craint de trouver dans celui-ci la doctrine ou la tendance que maintenant on trouve partout. Mon attente a eu le plaisir d'être trompée. Sans méconnaître la présence et l'action des idées dominantes à chaque époque, M. Michelet ne leur abandonne pas, ne livre pas à la merci de l'esprit humain le gouvernement du monde. C'est à la loi morale et à son divin garant, c'est à la Providence, céleste boussole de l'univers, qu'il confère l'empire des destinées humaines. Loin de souscrire au système qui fait de l'histoire de l'humanité un développement sans fin et sans but, il déplore l’indifférence morale qui filtre de toutes parts dans la société sous l'influence d'un tel système; et à cette occasion, il porte sur le siècle présent un jugement général que je me plais d'autant plus à transcrire, que toute l'âme de l'écrivain, et son style par conséquent, s'y révèlent en quelques lignes ! C'est après avoir rapporté une exhortation de Louis IX à son fils:

« Belles et touchantes paroles ! dit-il. Il est diffi« cile de les lire sans être ému. Mais en même temps

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