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reux ceux de qui le Maître a dit en son cæur : « Nul « ne les ravira de ma main (1)! » Arthur s'est soustrait à l'empire des sens, et par là il a échappé au monde; mais voici un autre tyran, voici la réputation littéraire, voici presque la gloire! Or, un cøur entamé est un cour gagné. L'homme est un, indivisible; pris d'un côté, il est pris tout entier. Arthur y songera sans doute; Arthur prendra ses mesures; nous en avons la sincére espérance ; mais nous croyons savoir ce qu'ont de séduction et de danger les succès littéraires, la vie littéraire en général, les rapports habituels d'un écrivain avec le public; et, à la vue d'une conversion qui a produit un livre et un beau livre, l'exclamation du poëte revient malgré nous à notre mémoire :

O Navis, referent in mare te novi

Fluctus (2)!..... et quelque chose peut-être de ce qui suit...

(1) Évangile selon saint Jean, X, 28.
(2) HORACE, Odes. Livre I, ode XIV.

X.

GEORGE SAND.

(A propos du livre de M. le comte THÉOBALD Walsh.)

1837.

Chaque siècle apporte ses nouveautés; mais rien n'est nouveau en sens absolu, et rien ne saurait l'être: tout, dans l'humanité, comme aussi dans chaque nation, est le développement d'un caractère primitif, la déduction logique d'une première donnée. C'est ainsi qu'à côté de la civilisation, qui est la subordination de l'intérêt de chacun à l'intérêt de tous, le sacrifice de la mauvaise liberté au profit de la bonne, à côté de la civilisation qui a commencé le même jour que la famille, un principe opposé, celui d'une sourde insurrection contre les servitudes sociales, a perpétuellement murmuré, grondé ou rugi au sein même des sociétés les mieux réglées, et dès l'origine même de ces sociétés. Les nécessités les plus évidentes et les mieux senties n'ont pu prescrire contre cette impatience de tout frein, cet inextinguible besoin d'une indépendance sauvage. Les mieux civilisés parmi les peuples et parmi les individus ont connivé à cetle secrète protestation de l'élément barbare. Heureux du joug de la civilisalion, on a voulu se donner la satisfaction inconséquente de le briser en idée. On a trouvé je ne sais quelle mauvaise joie à miner, à gratter du moins les fondations de l'édifice sous lequel on reposait sa tête. Les arts sont devenus, du consentement presque général, les complices de cette tendance étrange. Elle a mis à son service une partie considérable de la littérature; et cette partie n'a pas été moins que les autres avouée par le public. Il a encouragé à la fois la littérature qui conserve et celle qui démolit. Mais voici la différence des temps, et c'est en France qu'elle est particulièrement frappante. Pendant longtemps, c'est avec la raillerie seule qu'on a attaqué le mariage, la paternité, toutes les subordinations naturelles. On les a jetées sans précaution sous le brodequin de Thalie, muse au pied léger, qui ne semblait pouvoir les écraser, ni leur imprimer la trace de ses pas. Chacun, sûr de trouver au retour toutes choses en ordre dans la maison et en la cité, est allé rire de ces jeux, sans nul pressentiment que des plaisanteries pussent jamais devenir des idées, et ces idées des faits. « Ils chantent ? ils payeront, » disait Mazarin. — « On rit, on obéira, » a dit le bourgeois. Mais de même qu'on a cessé de chanter et de payer, on a cessé de rire et d'obéir; les jeux sont devenus des combats, les rires des imprécations; le tigre a cessé de badiner avec sa proie, et s'est mis en devoir de la dévorer. Ou plutôt, parlons mieux, elle était rongée à moitié; le monstre a fait face aux spectateurs, et s'est mis à l'aise pour manger le reste.

»

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Molière donne Sganarelle, on rit; George Sand écrit
Jacques, on tremble.

Quand on voit la littérature d'un peuple revêtir simultanément deux caractères si opposés, on se demande peut-être ce que devient le fameux axiome: « La littérature est l'expression de la société. » Y aurait-il deux sociétés dont chacune a sa littérature? Mais on a vu le même public applaudir Athalie et George Dandin, les Caractères de La Bruyère et les Mémoires de Grammont; la légèreté qui nie le sérieux de la vie est accueillie comme le tempérament naturel du sérieux; Louis XIV va s'édifier chez Bourdaloue et se dissiper chez Molière, respirer l'héroïsme aux pièces de Corneille et les voluptueuses tendresses aux opéras de Quinault. Sans doute, il y a deux publics : mais celui des deux qui est tout d'une pièce, conséquent, réellement sérieux, ne compte pas, et peut à peine passer pour un public; il est en dehors de l'axiome de M. de Bonald : c'est l'autre, c'est ce public équivoque et contradictoire qui est la société que la littérature exprime, et dont Louis XIV vient de nous offrir une personnification; ce public, c'est l'homme naturel, qui veut la chose du monde la moins naturelle, la réunion des douceurs de la civilisation et des joies de la barbarie. Qu'on y regarde de près : on verra les symptômes des inclinations sauvages reluire à travers le tissu de la civilisation, que dis-je? percer dans ses productions les plus raffinées et sous ses formes les plus délicates.

Si nous consentons, pour un moment, à faire abstraction des principes de l'Évangile qui ne permet, sous aucun prétexte, aucune atteinte à ce qui est sacré, nous comprendrons que les institutions les meilleures ayant leurs victimes, que l'ordre luimême devenant désordre par suite de notre corruption, la tentation de s'attaquer à ces institutions, à cet ordre, a pu naitre chez certains esprits plus irréfléchis que dépravés. C'est ainsi que le mariage, la puissance paternelle, l'autorité de l'âge, ont trouvé leurs adversaires parmi des hommes que leur culture et leurs moeurs rattachent du reste à tous les intérêts de la civilisation. L'ordre peut se rendre odieux par la manière dont il s'impose; et la vérité sociale peut devenir mensonge. Des esprits impatients, que la religion ne gardait pas, ont cru faire une oeuvre généreuse en soulevant à leur base même des faits sociaux qui ne doivent jamais tomber à l'état de question, puisqu'ils sont la société elle-même. Le temps de ces écrivains est venu à la suite des commotions publiques qui avaient remué la société jusque dans son fond. Sur les questions les plus intimes, sur de pures spéculations métaphysiques, il est étonnant combien la masse des esprits est influencée par la situation politique. Une révolution, comme celles que nous avons vues, remue et déplace tous les fondements de la vie humaine, non-seulement à cause d'une plus grande liberté qu'elle donne à l'ordinaire de discourir de toutes choses, mais par le seul effet de la secousse

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