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devenir pour l'âme des instruments de supplice; on trouve l'auteur cruel envers son lecteur, et même envers la portion de l'humanité dont il plaide la cause; on le trouve cruel envers lui-même, qu'il a contraint de séjourner au milieu de tant de douleurs pour en recueillir les moindres sanglots. On sent (et c'est ce qui rend l'impression presque désespérante), on sent que toutes choses ont pu, ont même dû se passer ainsi; et sans peine on se porterait garant du moindre détail de chacune de ces histoires. Mais, après tout, on se demande si l'écrivain a été aussi loyal de fait que d'intention, aussi juste que généreux; si ces quatre histoires, hélas ! trop vraisemblables et trop fréquemment reproduites dans la vie, sont pourtant en résumé l'histoire de la femme; si toujours la femme est victime; si du moins elle n'est pas complice de sa propre infortune; et si la nature l'a tellement désarmée qu'elle puisse, dans un état social quelconque, être totalement à la merci des passions et de l'égoïsme de l'autre sexe; et enfin, quand toutes ces questions devraient se résoudre dans le sens de l'écrivain, on lui demanderait encore où il en veut venir; s'il espère qu'un peu de compassion fugitive soulevée dans quelques âmes en faveur d'un sexe déshérité, assure sa réhabilitation; si les institutions elles-mêmes y peuvent quelque chose, elles qui ne sont encore qu'un effet, un symptôme de l'état moral de l'humanité; on lui demanderait s'il connaît donc quelque principe plus fort que les institutions, plus fort que la société, sur

lequel s'appuyant avec assurance, Ève puisse trouver auprès d'Adam le pardon et l'indulgence qu'il semble lui refuser depuis six mille ans; on lui demanderait compte enfin d'une espérance sans laquelle il est impossible qu'il eût eu le courage de mettre à nu tant de saignantes misères. Que répondrait M. Souvestre? Il n'ignore pas qu'un principe de vie morale ne s'invente pas, qu'un fait ne peut naître que d'un fait , et qu'un mal constitutionnel, comme il nous représente celui-là, ne peut être guéri que par une révolution. Or il s'agirait, cela est évident, d'une révolution de la nature humaine.

Toutefois il est beau d'espérer, et plus beau encore de se dévouer sans espérance; mais, au reste, quand est-on guéri d'espérer ? On ne croirait pas qu'aucune espérance illusoire pût vivre tout un âge d'homme; mais l'homme est fait pour espérer; espérer est sa vie; il se trompe à plaisir plutôt que de ne point se flatter; et il passe ses années à étayer ses illusions, l'une après l'autre ébranlées. Les bons et solides esprits, toutefois, veulent savoir pourquoi ils espèrent; ils pressent le destin de leurs interrogations obstinées; fatigués de ses réponses évasives, ils prétendent lui arracher son dernier mot; ils tracent autour de lui un cercle toujours plus étroit; leur regard toujours moins vague, toujours plus circonscrit, cherche à s'arrêter sur un point indivisible, sur une idée nette et unique. M. Souvestre est naturellement trop sérieux pour ne pas serrer toujours de plus près le problème. Sous ce

rapport, comme sous bien d'autres, Riche et Pauvre marque un progrès considérable. Si la base de cette composition est sombre, une douce lueur en colore la dernière sommité. Si l'ouvrage semble n'avoir pour objet que la peinture des malheurs du pauvre, comme le précédent celle des malheurs de la femme, le dénoûment offre une consolation au pauvre, et une consolation d'une telle nature qu'elle pourrait également servir au riche, qui a besoin aussi d'élre consolé.

Rien de plus simple que l'idée de cet ouvrage. Le riche et le pauvre peuvent être comparés à deux voyageurs, s'avançant sur la même route vers un même terme. La route est libre pour tous deux; mais l'un voyage en chaise de poste, et l'autre à pied; ce qui fait que le second, à chaque lieu où il arrive, trouve toutes les affaires faites et les occasions enlevées par son heureux compétiteur. Pour quitter la métaphore, la nature a pu faire les mêmes frais pour l'un et pour l'autre; mais la fortune a arrangé les choses de manière que tout fût aisé au premier et difficile au second. Et ce n'est pas tout encore: le riche, involontairement, devient l'oppresseur du pauvre; non-seulement sa part est plus grande, plus sûre; mais si celle du pauvre est à sa convenance, il en fait la sienne; sans haine, sans méchanceté positive, mais par la seule facilité et l'habitude du succès. La richesse endurcit le coeur du riche; les affronts, les injustices dont aucune loi

peut préserver, enveniment le cour du pauvre;

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et ce qu'on appelle ironiquement la société n'est qu’une paix armée, une trêve violente et prolongée entre des oppresseurs et des opprimés.

Au reste, montrer un pauvre opprimé par un riche, ne serait qu'un lieu commun, irritant quoique usé; car il est certaines vérités qui ne perdent jamais leur aiguillon. M. Souvestre a voulu nous montrer le pauvre opprimé par sa pauvreté même; il n'a pas accusé les riches, qu'il nous représente cédant à la loi de leur position, comme le pauvre est accablé sous la loi de la sienne; il accuse la société; or, la société, c'est l'homme développé, multiple; les maux dont on l'accuse ayant existé de tout temps, ces maux retombent à la charge de la nature humaine, vers laquelle par conséquent il faut détourner les inculpations de M. Souvestre, ou plutôt (car son livre n'en articule point,) l'effet final de son ouvrage, qui équivaut à la plus formelle des accusations. L'auteur lui-même paraît accepter en gémissant un mal aussi ancien que la société humaine, aussi nécessaire qu'aucune des suites de notre déchéance morale. Voici du moins comme il s'en explique

à l'occasion d'une démarche de son personnage principal : « Avec plus de sang-froid, Antoine eût

compris que l'inégalité était la loi éternelle des « êtres; qu'il y aurait toujours des riches et des « pauvres, comme il y avait des hommes heureux et « des infortunés, des hommes sains et des infirmes; a que c'était là une règle injuste, d'après le juge« ment humain, mais immuable; et que, dans la

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III.

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grande partie jouée par tous, et dont le bonheur « était le prix, la civilisation la plus avancée ne pour« rait jamais qu'égaliser les chances du jeu, non la « force des joueurs. »

L'auteur a dit ici tout ce que son plan lui demandait ou lui permettait. Il ne lui était pas permis de se compromettre davantage en faveur d'une thèse si étrangère à son dessein. Toute euvre d'art a pour loi suprême l'unité, et cette unité a fort souvent, toujours peut-être, l'apparence de l'exclusisme et de la partialité. Le peuple a dit, longtemps avant l'artiste, qu'on ne court pas deux lièvres à la fois. Un philosophe qui ne serait pas enfermé dans l'enceinte d'une fiction serait plus à son aise pour dire ce dont M. Souvestre est persuadé comme nous : que, dans ce monde, la pauvreté n'est pas seulement une situation, mais une fonction; que, semblable à la mère spartiate, plongeant son nouveau-né dans l'Eurotas glacé, elle trempe vigoureusement les âmes qu'elle ne tue pas; qu'elle est le séminaire des fortes individualités, et la source d'où jaillit incessamment un nouveau genre humain; et, pour achever son apologie, qu'elle tend à monter et la richesse à descendre. Même sans philosophie, le plus simple observateur pourrait dire, après avoir mis des deux parts les extrêmes hors de cause: La pauvreté a des grâces que la richesse ne connut jamais; le nombre et la facilité des jouissances sont compensées pour elle par leur vivacité; plus éloignée des biens de la fortune, elle demeure plus près de ceux de la nature;

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