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VII.

ALEXANDRE GUIRAUD.

OEUVRES D'ALEXANDRE GUIRAUD, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

4 volumes in-80. — 1845.

Plusieurs circonstances, plus fortes que notre volonté, nous ont empêché, jusqu'à ce jour, d'annoncer cette importante publication (1). Il y aurait bien de l'injustice dans cette négligence, si c'était une véritable négligence. Les travaux de M. Alexandre Guiraud sont marqués au coin, non-seulement d'un talent incontestable et reconnu, mais de la conscience, plus respectable encore et plus rare que le talent. Nous ne voyons pas à quel autre, sous ce rapport, nous aurions convenablement pu donner le pas. Heureusement, il est de ceux qui peuvent attendre, et nous n'avons pas la présomption de penser que nos retards ni notre silence puissent porter à de justes succès le plus léger préjudice. Ces volumes ne renferment d'ailleurs, du moins nous le croyons, qu'un petit nombre de morceaux inédits; tout le reste est connu depuis longtemps, jugé en détail et en dernière instance. La fortune

(1) Dans le Semeur du 30 décembre 1846.

du livre n'a, par ces différentes raisons, rien à espérer ni rien à craindre de nous. C'est envers nousmême que nous remplissons un devoir, en essayant de juger équitablement ces fruits d'un talent sérieux, mûr et éprouvé.

Sur ces quatre volumes, il en est un presque entièrement composé de vers. La poésie de M. Guiraud, toujours flexible et mélodieuse, revêtue à l'ordinaire d'une teinte brillante et douce, respire, dans ses meilleurs moments, une sensibilité pénétrante, et cette onction qui, puisée dans les habitudes pieuses du cậur, se répand de là sur tous les sujets. On sait quel est le charme attendrissant des élégies depuis longtemps connues sous le titre du Petit Savoyard : bien d'autres morceaux moins cités méritent leur part des louanges dont ce petit poëme, désormais célèbre, a été l'objet. Mais une attention plus sérieuse et plus vive se portera sans doute vers les tragédies que contient ce même volume. Les Machabées sont au premier rang. Personne n'a oublié quel fut le succès de cet ouvrage, qui ouvrit à M. Guiraud, si nous ne nous trompons point, les portes de l'Académie française. A plus de vingt ans de distance, notre impression se retrouve la même. L'auteur ne fut jamais plus heureusement inspiré. Il est, dans toute vie d'artiste, un moment suprême: c'est à ce moment, dans la vie de M. Guiraud, qu'appartiennent les Machabées. Il y a des tons que l'on ne trouve, des touches que l'on ne rencontre qu'une fois ; il y a peut-être aussi, pour le poëte, un sujet

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ou un genre avec lequel il s'unit plus intimement qu'avec tout autre, et à l'égard duquel il était comme

, qui avait défié et mis hors de combat plus d'un poëte, prédestiné. Il semble que le sujet des attendît M. Guiraud ; il eût pu dire : « C'est là mon poëte; » et M. Guiraud, à son tour ; « C'est là mon sujet. » Il est certain que cette tragédie se distingue entre toutes celles de l'époque et même entre toutes celles de son auteur par une largeur et une simplicité de pensée et de style qui durent frapper vivement. Ce mérite n'est pas de ceux qui s'effacent, et rien ne tombe moins sous l'empire de cette dépréciation progressive dont il est peu d'écrits qui ne subissent la loi. L'ouvrage tout entier nous paraît conçu avec cette rare candeur, aussi voisine, à l'ordinaire, du grand que du vrai. Après cela, nous permettra-t-on de dire, en louant de bonne foi le courage avec lequel M. Guiraud a accepté tout son şujet, que ce sujet sort des limites de la tragédie, soit par son extrême simplicité, dont il serait dangereux de vouloir corriger la majestueuse monotonie, soit par sa cruauté, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Les sept exécutions de ces sept martyrs, dont il n'est presque pas permis de varier la physionomie, c'est plus, nous semble-t-il, que l'âme ne peut soutenir. Les principaux accidents de ce terrain trop uni sont l'ingénuité de Mizaël, la générosité d'Éléazar, enfin l'héroïsme de Salomé, principal personnage de ce drame, qu'on eût dû intituler peut-être: La mère des Machabéęs. Nous acceptons le rôle de

Mizaël, sans le préférer, quoique plus actif et plus dramatique, à celui d'Éliacin dans Athalie. Éléazar n'est pas sans grandeur; mais il ruse en vrai Juif avec Antiochus, qui, par parenthèse, est bien simple pour un tyran; et quoique les équivoques de l'aîné des Machabées s'excusent par leur motif, elles ne laissent pas de compromettre un peu la grandeur de ce caractère. Quant à Salomé, oserons-nous l'a. vouer ? nous l'admirons franchement, mais nous aimons autant l'admirer à distance, et les vers de Boileau nous reviennent en mémoire:

Il est de ces objets que l'art judicieux

Doit offrir à l'oreille et reculer des yeux (1). Sommes-nous trop délicat, ou plutôt trop faible ? « Du sang qui se révolte est-ce quelque murmure? » Cela se pourrait bien; mais nous soupçonnons que beaucoup de gens avec nous aiment mieux, de ces très belles choses, le simple récit que la vue. Racontez-nous que Salomé exhorta ses sept fils, tous jusqu'au plus jeune, à souffrir constamment, sous ses propres yeux, une mort affreuse; ne nous privez pas d'un si mémorable souvenir ni d'un si grand exemple ; mais, par pitié, ne nous le faites pas voir. C'est trop ! c'est du moins trop pour la scène. La sainteté des motifs de Salomé n'adoucit point cette cruelle impression ; et nous nous trouvons, pour notre part, aussi incapable de supporter la Juive Salomé dans les Machabées que la Grecque Archidamée dans le Léonidas de Pichald,

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(1) BOILEAU. L'Art Poétique. Chant III.

Nous ne méconnaissons pas le mérite des inventions au moyen desquelles M. Guiraud a vaincu å moitié les inconvénients qui résultent de la sublime pauvreté de ce sujet. Mais, outre que ces moyens introduisent dans le poëme plus d'agitation que d'action proprement dite, le sublime du sujet tient à son extrême simplicité. Que cette simplicité, en revanche, le rende peu propre à la scène, nous le croyons bien; mais c'est, à notre avis, une de ces occasions où le mot du fameux Père Ricci, en une matière certes fort différente, trouve une juste application: Sit ut est, aut non sit: « Laissez-le ce qu'il est, ou ne le traitez pas. »

Cette règle ne s'appliquait point à Virginie. Inventer, en un tel sujet, ce n'est point l'altérer; une simplicité si absolue ne lui est point essentielle. Le tout est de bien inventer, et nous croyons que lorsque M. Guiraud s'applaudit des inventions qui lui ont servi à constituer son sujet, il ne sait que se rendre justice. L'action a le degré de simplicité que réclame toute cuvre d'art, avec cette richesse ou cette plénitude qui fait le prix de la simplicité. Peut-être tel personnage important manque un peu de physionomie; mais le principal, celui de Virginius, est aussi fortement accentué que noblement conçu. Le style ne pouvait avoir et n'a pas l'espèce de grandeur primitive de celui des Machabées ; mais il est habituellement énergique et rapide; et tout considéré, nous pensons que si le personnage de Virginius trouvait un jour, au théâtre, l'interprète

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