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sont précipités de leur Olympe fantastique, et luimême arraché à son Caucase mystérieux et aux ongles de son vautour; les anges du Très-Haut lui annoncent le règne du Fils du Très-Haut et la délivrance de l'humanité; ils le persuadent de la vérité de leurs paroles en l'emportant, à travers les sphères étoilées, dans le séjour de l'éternelle félicité.

Il y aurait encore, je m'en aperçois, tout un travail à faire sur ce drame; mais on pense qu'à cette heure je m'en garderai bien. J'aimerais mieux finir par citer quelques vers de ce poëme; et je les choisirais plus volontiers parmi ceux qui restreignent et atténuent mes critiques, que parmi ceux qui pourraient les confirmer.

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Il y a beaucoup de choses à dire sur ce poëme ou à son occasion ; mais nous ne parviendrions pas à nous faire comprendre de ceux qui ne l'ont pas lu, si d'abord nous ne l'avions raconté. Nous pourrions, il est vrai, le raconter d'un seul mot, et peut-être ce mol serait un jugement. Mais cette procédure aurait quelque chose de sommaire et de prévotal qui nous répugne, et l'auteur a droit d'être entendu

а en sa cause. Nous donnerons donc toute latitude à sa défense, dont les éléments sont les éléments mêmes dont sa fable se compose. Si sa défense n'est pas là, elle n'est nulle part.

Comme un fleuve tari ce monde était passé.
De son grand univers dans l'infini lancé,
Dieu venait d'enlever la merveille éclatante,
Comme d'un champ nomade on enlève la tente.
Il ne restait plus rien que le ciel et l'enfer.
Et l'ange du chaos, de son trône de fer,
Séparait, entouré de visions funèbres,
Le divin Paradis du séjour des ténèbres (1).

(1) Chant I.

Voilà le lieu et l'époque de l'action. On voit que le poëte va raconter l'avenir, l'avenir transmondain, s'il est permis de parler ainsi. La première scène est dans le ciel. Le poëme s'ouvre par une description de la fête éternelle du Paradis :

L'ivresse des mortels, en triomphe portés,
Qu'une grande action hors d'eux-même a jetés ;
Qui sur l'humanité suspendent leur exemple,
Comme un ange sauveur à la voûte d'un temple ;
Et dont le nom réveille, au fond des cæurs brûlants,
Des battements de gloire, à travers deux mille ans;
Les dévoûments sacrés ; l'héroïque délire ;
Les grands frémissements des transports de la lyre,
Lorsqu'un Poëte-Dieu, par son siècle épié,
S'élève en l'aveuglant des feux de son trépied,
Et, plus que du laurier dont son front s'environne;
Se fait de l'avenir une sainte couronne ;
Ces élans, ces bonheurs, ces fruits que notre main
Cueille si rarement aux arbres du chemin,
Près des célestes biens semblent tous disparaître ;
C'est le néant perdu sous les splendeurs de l'être.

Les aveux qu'une vierge, à l'hymen souriant,
Mêle aux tièdes soupirs d'une nuit d'Orient;
L'hymne tout rayonnant qui dans les airs s'élance
Quand Bulbul vient du soir étoiler le silence;
L'onde qui, sous la rive aux contours assouplis,
Se balance, en berçant l'image d'un beau lis;
Les souffles du printemps ; l'orgue du sanctuaire
Épanchant dans la nef son fleuve de prière ;
La musique d'un rêve, au chevet embaumé
De l'amante qui dort sous le regard aimé;
Les sept esprits voilés des harpes éoliques,
Qui chantent leurs amours aux nuits mélancoliques,
Ont des accents moins doux, des sons moins gracieux,
Que les mots accordés dans la langue des cieux :

Harmonieux trésor des phalanges divines,
Et tombant de leur lèvre en perles cristallines.
Ces mots sont virtuels, ces mots sont tout puissants,
De la création germes phosphorescents,
Types mystérieux où la nature existe
Comme un chef-d'ouvre au fond des rêves de l'artiste,
Et qui seuls ont peuplé l'air et l'onde et les bois,
Quand Dieu les prononça pour la première fois.
Ces mots sont lumineux, et leurs flammes dorées
Évoquent des objets les formes éthérées ;
On voit en écoutant

La parole ici-bas n'a qu'un douteux empire,
Sous nos mots nuageux l'enthousiasme expire,
Le sentiment se glace, et l'âme incessamment
D'une lutte impossible éprouve le tourment.
Comme un homme au cercueil jeté vivant encore,
Elle cherche à sortir de son linceul sonore ;
Et voudrait, remuant, tourmentant son tombeau,
Des ombres du langage affranchir son flambeau.
Le poëte, lui seul, retrouve en son domaine
Quelques titres perdus de la pensée humaine.
Lui seul peut entrevoir le mystère oublié,
Que suspend l'univers sur l'homme humilié ;
Lui seul peut le traduire en oracles de flamme,
Quand le ciel retentit sous le vol de son âme;
Quand, de ses pleurs sacrés sa lyre humide encor,

Aux pieds du Dieu vivant monte d'un seul accord (1). Ces traits n'épuisent pas le sujet. L'enthousiasme est essentiel à la félicité des cieux. Dans ce séjour où tout est sublime, toute parole est un chant. Les hymnes des séraphins et des vierges, soeurs des anges, s'exhalent avec les parfums, se répandent avec la lumière, et leur éternelle harmonie est une des splendeurs du ciel. Sous les rayons de Jésus les

(1) Chant I.

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å mes, de toutes parts, éclosent comme des fleurs. Au centre de ces félicités et de ces extases, Dieu, leur intarissable source, « Dieu resplendit d'amour,

d'esprit et de puissance. » La Trinité, considérée non comme un être seulement, mais comme un acte, s'accomplit éternellement devant les élus, dont le ceur, à chaque rayonnement du mystère, palpite de nouveaux transports, et découvre à chaque moment comme un nouveau ciel dans le ciel. Marie, qui a perdu, dans cet universel bonheur, l'occasion de consoler, voit « tous les dons de son fils fleurir entre ses mains, » et « les plus beaux des élus accourir pour prendre à ses genoux un ordre de sa voix; » mais les petits enfants, enlevés par la mort à la mamelle de leurs mères, forment, dans le Paradis, le peuple chéri de Marie. Au reste, tout ce qui fut bon et beau sur la terre, tout ce qui porta l'empreinte de Dieu, a été transporté dans le ciel. Non-seulement toutes les merveilles des bois, des champs, des fleurs et de l'aurore, tous les parfums, toules les splendeurs, toutes les harmonies, mais toutes les actions généreuses, éternelles comme le principe qui leur donna naissance, sont là dans le ciel; les grands souvenirs qui ne sont plus des souvenirs, mais des élres, étincellent comme autant d'étoiles dans ce mystique firmament; les chefsd'ouvre des arts y sont aussi, ou plutôt ils у

retournent, car ils n'ont été sur la terre que l'ombre d'une pensée divine; ils étaient du ciel avant d'être de la

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terre:

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