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CHAPITRE III.

Qu'il semble

que
les

corps ne sont point Causes occasionnelles , mais Causes véritables de mouvement les uns à l'égard des autres.

C'est un des articles dont je me défie le plus, parce qu'il est de ceux qui me paraissent les plus clairs , et que je ne comprends point comment mille autres n'ont point eu la même vue.

Une Cause véritable est celle entre Jaquelle et son effet on voit une liaison nécessaire, ou, si vous voulez, qui précisément parce qu'elle est, ou est telle, fait qu'une chose est, ou est telle.

Une Cause occasionnelle est celle qui ne fait rien précisément, parce qu'elle est, ou est telle , mais parce que, quand elle est, ou est telle, une cause véritable agit; en sorte qu'entre la Cause occasionnelle et son effet, vous ne voyez point de liaison nécessaire.

Je crois que de ces définitions, il suit évidemment ce que je prétends.

Selon le P. Malebranche, les corps n'ayant nulle force de se mouvoir les uns les autres , Dieu a fait un décret par lequel il s'oblige lui

même à transporter quelque chose du mouvement de l'un dans l'autre, à l'occasion de leur choc, selon les différentes proportions de grosseur et de vitesse qui seront dans ces

ips Ce décret ne rend

pas
les

corps capables de se choquer, d’être inégaux en grandeur, inégalement mus; il suppose en eux ces trois choses qui ne dépendent que de leur nature seule : cela est clair.

Je suppose donc qu'avant ce décret, que je veux qui

ne soit pas fait encore, deux corps A et B se meuvent vers le même but; que A soit un très grand nombre de fois plus grand et mu plus vite que B; que A soit un corps concave , et qu'enfin il vienne à rencontrer B par la partie concave. Il n'y a rien là qui ne précède le décret de la communication, et ne soit tiré de la seule nature des corps.

Je demande ce qui arrivera à la rencontre de A et de B.

Il faudrait que, puisque les corps ne peuvent d'euxmêmes augmenter ni diminuer par le choc le mouvement les uns des autres, A et B conservassent la même quantité de mouvement qu'ils avaient.

Mais il est absolument impossible qu'ils la conservent tous deux en même temps.

Si A conserve tout son mouvement, il faut qu'il pousse B devant soi , et que par conséquent le mouvement de B augmente beaucoup. .

Et B ne le peut éviter en se tirant de dedans A ; car je suppose la ligne de la profondeur de A beaucoup plus grande que celle que B peut décrire en un instant, sans augmenter son mouvement.

Si le mouvement de B n'augmente pas, il faut que A ne fasse plus que suivre B, et que son mouvement diminue beaucoup.

Donc avant le décret par lequel Dieu établit le choc Cause occasionnelle de l'augmentation ou de la diminution des mouvemens , il faut nécessairement que les mouvemens augmentent ou diminuent par le choc.

Et remarquez que la seule impénétrabilité des corps rend nécessaire l'un des cas que j'ai proposés.

Car s'ils n'étaient pas impénétrables, A laisserait

passser B au travers de soi, sans qu'il arrivât nul changement au mouvement de l'un ni de l'autre.

Donc, de cela seul précisément, que les corps sont tels de leur nature, il suit qu'ils doivent par le choc changer le mouvement les uns des autres.

Donc ils le changent comme Causes véritables, et non comme Causes occasionnelles.

J'ai omis exprès deux cas chimériques.
L’un que A demeure immobile à la rencontre de B.

Mais alors B, comme Cause véritable, fait cesser le mouvement de A , ou même lui donne un mode positif, si le repos en est un, comme le prétendent les Cartésiens.

L'autre, qu'à la rencontre de B, A soit réfléchi et retourne vers le lieu d'où il vient.

Mais alors B, comme Cause véritable, change la détermination du mouvement de A. .

Et quand les corps , en vertu de leur essence seule, et avant le décret, ne feraient que changer par le choc la détermination de leurs mouvemens , et non les mouvemens mêmes , cela suffirait pour ma preuve.

Car la grande raison du P. Malebranohe , pour ne donner aux corps que la qualité de Causes occasionnelles, c'est que le mouvement n'est que l'existence même d'un corps, en tant qu'il existe successivement en différens lieux; que, puisque Dieu peut seul donner l'existence et la conserver , il peut aussi donner le mouvement; que tout mouvement d'un.corps est donc une action immédiate de Dieu , et que par conséquent nulle créature ne peut avoir la force d'y rien changer , comme Cause véritable.

Je tâcherai dans la suite de répondre à ce raisonnement, qui, à dire vrai, est fort beau. Mais maintenant vous voyez bien que si vous en changez les termes , et que si vous mettiez détermination de mouvement au lieu de mouvement, vous trouverez que nulle créature ne doit avoir la force de rien changer, comme Cause véritable, à une détermination que Dieu a imprimée.

Cependant le moins qui puisse arriver dans l'hypothèse que nous avons faite, encore est-il inconcevable que cela arrivât, c'est que B, comme Cause véritable, change la détermination de A , ce qui vaut autant par rapport au raisonnement du P. Malebranche , que de changer le mouvement de A; et il est visible que les créatures étant une fois Causes véritables à l'égard des déterminations des mouvemens, tout le système des Causes occasionnelles est ruiné par les conséquences,

Mais, disent toujours les Cartésiens , quelle liaison entre le mouvement d'un corps et celui d'un autre ? Conçoit-on comment se fait le passage du mouvement? On conçoit bien au contraire quelle liaison il y a entre la volonté de Dieu sur le mouvement d'un corps, et le mouvement de ce corps.

Presque tout cela est vrai. Je conviens que, pour établir une Cause véritable, il faut voir une liaison nécessaire entre elle et son effet, et que l'on ne conçoit point comment le mouvement d'un corps passe dans un autre. Je conviens que je vois clairement la liaison qui est entre la volonté de Dieu et le mouvement d'un corps : mais les Cartésiens se trompent de croire en tirer avantage.

Tout l'art de la philosophie ne consiste qu'à démêler les unes d'avec les autres, des idées qui paraissent les

mêmes. Pour établir une Cause véritable, il faut voir une liaison nécessaire entre elle et son effet; mais il n'est

pas besoin de voir comment elle produit son effet. Dieu est Cause véritable de tous les êtres. Je conçois bien que, puisqu'il est tout-puissant par son essence, il est impossible qu'il veuille qu'une chose soit, et. que cette chose ne soit pas. Mais conçois-je comment cette chose est , sitôt que Dieu veut qu'elle soit? Nullement; au contraire, mon esprit est si faux, qu'il me représente l'action de Dieu comme quelque chose qui étant terminé et renfermé en lui-même, ne devrait rien produire au dehors. Je n'entends point comment cet être possible qui n'est point, est averti que Dieu veut qu'il soit. Je n'entends point où il prend ce qui le fait être; c'est-à-dire proprement, que je ne vois que la nécessité du fait, mais que la manière dont il arrive m'échappe entièrement. Les mêmes difficultés tombent sur la manière dont un corps vient à être en mouvement, lorsque Dieu veut qu'il y soit. Je conçois seulement qu'il y est, puisque Dieu le veut.

De même je vois clairement, que puisque les corps sont impénétrables , ils doivent, en se rencontrant, se communiquer un mouvement, les uns aux autres ; je viens de le prouver : mais comment ce mouvement passe-t-il des uns dans les autres ? je n'en sais rien. S'il fallait entendre ces sortes de comment là, je ne trouverais pas que Dieu même fût une Cause véritable d'aucun effet.

J'ai cherché long-temps s'il ne pouvait y avoir d'autre réponse au raisonnement que nous avons fait; je n'en ai trouvé qu'une, indirecte, à la vérité, et qui n'est pas trop de bonne foi : mais je ne laisserai pas de

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