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cette étrange disproportion ? L'Océan sera-t-il fait uniquement pour porter une noisette ! Il me semble qu'on peut diminuer un peu la surprise ; je dis seulement un peu, en supposant, sur le fondement des trois atmosphères que nous avons rapportées , qu'elles sont, en général, nécessaires à tous les corps célestes ; et par conséquent il aura fallu laisser entre eux de très grands intervalles, afin que la matière éthérée, qui est l'âme de tout le tourbillon , ayant été troublée dans son action par des atmosphères, recommençât à l'exercer en toute liberté dans de grands espaces parfaitement occupés par elle.

RÉFLEXIONS

SUR LA THEORIE PRÉCÉDENTE.

I.

Si le système cartésien , dont on vient de voir l'exposition, est suffisamment établi, du moins dans ses points principaux, il est sûr que le système newtonien sera dès lors réfuté; car il suppose essentiellement l'attraction , principe très obscur et très contestable, au lieu que le système cartésien n'est fondé que sur des principes purement mécaniques, admis de tout le monde. Mais le Newlonianisme est devenu depuis peu

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TOM. II.

tellement à la mode, car il y en a aussi même chez ceux qui pensent, et il a pris, ou tant d'autorité, ou tant de vogue, qu'il mérite d'être attaqué directement et dans toutes les formes.

Ses plus zélés partisans ne disconviennent pas que l'attraction ne soit inintelligible; mais ils disent que l'impulsion l'est aussi, parce que nous n'avons pas une idée nette de ce que le choc fait passer

du

corps mu dans le corps en repos. Il est vrai que nous n'avons pas cette idée bien claire ; mais nous voyons très clairement que si le corps A mu choque le corps B en repos, il arrivera quelque chose de nouveau ; ou A s'arrêtera, ou il retournera en arrière, ou il poussera B devant lui. Donc, l'impulsion ou le choc aura nécessairement un effet quelconque; mais de ce que A et B sont tous deux en repos à quelque distance que ce soit l'un de l'autre, il ne s'ensuit nullement qu'ils doivent aller l'un vers l'autre, ou s'attirer. On ne voit là la nécessité d'aucun effet ; au contraire , on en voit l'impossibilité. Cela met une différence infinie entre ce qui reste d'obscurité dans l'idée de l'impulsion, et l'obscurité totale qui enveloppe celle de l'attraction.

II.

La matière ne se meut point par elle-même, et il n'y a qu'un être étranger et supérieur à elle qui puisse la mouvoir. Tout mouvement est une action de Dieu sur la matière; et il n'est pas étonnant que nous n'ayons pas une idée claire de cette action prise en elle-même; mais nous avons une idée très claire de ses effets. Je vois que la force que Dieu imprime à la matière,

quand il meut avec i degré de vitesse A, qui a 1 de masse , est la même que celle qui aurait mu A et B égaux avec de vitesse ; que par conséquent, lorsque A mu choque B en repos, il a la force nécessaire pour le pousser devant lui; de sorte qu'ils iront tous deux ensemble comme une seule masse, avec une vitesse qui sera ; de là suivront, comme l'on sait, les règles du mouvement très géométriques. Il ne reste en tout ceci d'obscurité

que dans l'idée précise de l'action de Dieu, qui ne doit pas être à notre portée.

III.

Les Newtoniens peuvent dire que, comme les corps ne se meuvent que par la volonté de Dieu, il est possible que par cette même volonté ils s'attirent mutuellement; mais la différence est extrême. Dans le premier cas, la volonté de Dieu ne fait que mettre en oeuvre une propriété essentielle à la matière, sa mobilité, et déterminer au mouvement l'indifférence naturelle qu'elle a au repos ou au mouvement. Mais, dans le second cas, on ne voit point que les corps aient par euxmêmes aucune disposition à s'attirer : la volonté de Dieu n'aurait aucun rapport à leur nature, et serait purement arbitraire, ce qui est fort contraire à tout ce que nous offre de toutes parts l'ordre de l'univers. Cet arbitraire admis ruinerait toute la preuve philosophique de la spiritualité de l'âme. Dieu aurait aussi bien pu donner la pensée à la matière que

l'attraction.

IV.

Si l'on dit que l'attraction mutuelle est une propriété essentielle aux corps , quoique nous ne l'appercevions

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pas, on en pourra dire autant des sympathies , des horreurs, de tout ce qui a fait l'opprobre de l'ancienne philosophie scolastique. Pour recevoir ces sortes de propriétés essentielles, mais qui ne tiendraient point aux essences telles que nous les connaissons, il faudrait être accablé de phénomènes qui fussent inexplicables sans leur secours , et encore même alors ce ne serait pas les expliquer.

V.

L'attraction étant supposée , quelles en seront les lois ? J'entends bien qu'elle se réglera sur les masses ; j'entends aussi qu'elle se réglera sur les distances. Un corps aura besoin d'une force attractive d'autant plus grande, que celui sur lequel il doit agir sera plus éloigné; et, ce qui en est une suite, il exercera d'autant mieux sa force, que ce second corps sera plus proche. De là s'ensuivra nécessairement que l'attraction se fera en raison inverse de la distance, ou, ce qui est le même, sera d'autant plus forte, que la distance sera plus petite; mais il s'ensuivra aussi que cette force sera infinie quand la distance sera nulle , ou que les deux corps se toucheront; ce qui ne paraît pas soutenable. Il y aurait alors entre deux corps qui se toucheraient, une cohésion que nulle force finie ne pourrait vaincre. Si deux corps allaient l'un vers l'autre, il serait toujours d'autant plus difficile de les faire retourner en arrière, qu'ils se seraient plus approchés l'un de l'autre, etc.; car on ne peut pas compter tous les inconvéniens qui naîtraient de cette règle ou loi de l'attraction. Ils auraient beau être enveloppés et déguisés par différentes circonstances physiques, il ne serait pas possible qu'on ne les reconnût et qu'on ne les démêlât souvent; et comme la loi de l'attraction, selon les Newtoniens, n'est pas la simple raison inverse des distances, mais celle de leurs carrés, tous les inconvéniens en deviendraient encore beaucoup plus forts et plus marqués; la cohésion de deux corps qui se toucheraient , deviendrait d'autant plus invincible à toute force finie, etc. On le verra' aisément, pour peu qu'on soit géomètre.

VI.

Quand on veut exprimer algébriquement ou géométriquement des forces physiques et agissantes dans l'univers, et qui ont nécessairement, par leur nature, de certains rapports, et sont renfermées dans certaines conditions, il ne suffit pas d'avoir bien fait un calcul dont le résultat sera infaillible , et sur lequel on sera sûr de pouvoir compter; il faut encore, pour contenter sa raison , entendre ce résultat, et savoir pourquoi il est venu tel qu'il est. Ainsi, dans la théorie précédente (8. 14.), on a trouvé, non-seulement que la force centrifuge renferme le carré de la vitesse, mais encore pourquoi elle le renferme nécessairement. Ici, je demande pourquoi l'attraction suit les carrés des distances plutôt que tout autre puissance? Je ne crois pas qu'il fût aisé de le dire.

VII.

Du moins est-il bien certain que cette loi des carrés ne suffirait pas pour expliquer plusieurs phénomènes de chimie si violens , que les plus hautes puissances de

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