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époque si froide de l'année, madame de Sévigné se promenait avec plaisir dans ses bois, plus verts que ceux de Livry, et augmentés de six allées charmantes, que madame de Grignan ne connaissait point'. Depuis, ce nombre d'allées fut presque doublé:.

Madame de Sévigné avait multiplié dans son parc les inscriptions morales, religieuses et autres, presque toujours tirées de l'italien. Sur deux arbres voisins elle avait inscrit deux maximes contraires : sur l'un, La lontananza ogni gran piaya salda (L'absence guérit les plus fortes blessures ); sur l'autre, Piaga d'amor non si sana mai ( Blessure d'amour jamais ne se guérit ). Une des plus heureuses inscriptions fut sans doute ce vers du Pastor fido, qu'elle avait fait graver au-dessus d'une petite fabrique placée au bout de l'allée de lInfini, afin de se garantir de la pluie :

Di nembi il cielo s'oscura indarno 3.

Une autre allée, nommée la Solitaire, longue de douze cents pas, fut plantée plus tard, et madame de Sévigné s'en enorgueillit comme de la plus belle“. Elle avait fait construire dans différents endroits du parc un assez grand nombre de petites cabanes qu'elle appelle des brande

" SÉVIGNÉ, Lettres (15 décembre 1675), t. IV, p. 124, édit. M.; t. IV, p. 248, édit. G. - (20 octobre 1675), t. IV, p. 164, édit. G.; t. IV, p. 49, édit. M.

2 SÉVIGNÉ, Lellres (31 mai 1680), p. 8, édit. G.; t. VI, p. 295,

édit. M. !

3 Sévigné, Lettres (31 juillet 1680), t. VII, p. 142, édit. G.; t. VI, p. 401, édit. M.

4 SÉVIGNÉ, Lettres (8 septembre 1680), t. VII, p. 499, édit. G.; 1. VI, p. 451, édit. M.

bourgs', pour lire, causer et écrire à son aise, à l'abri du soleil, du serein, et surtout de la pluie. Quant à son mail, dont elle parle si souvent, c'est pour elle une belle et grande galerie, au bout de laquelle on trouvait la place Madame, d'où, comme d'un grand belvéder, la campagne s'étendait à trois lieues, vers une forêt de M. de la Trémouille ( la forêt du Pertre). Elle n'est pas moins engouée de son labyrinthe, que son fils aimait par-dessus tout, et où nous apprenons qu'il se retirait souvent avec sa mère pour lire ensemble l'Histoire des variations de l'Église protestante, de Bossuet?. Mais ce fut seulement vingt-sept ans après avoir été commencé, vers la fin de l'année 1695, que madame de Sévigné, alors à Grignan, apprit de son fils, qui était aux Rochers, que Pilois avait enfin terminé le labyrinthe. Ainsi, les Rochers furent pour madame de Sévigné, comme ses lettres, l'occupation de toute sa vie 3.

* SÉVIGNÉ, Lettres (29 sept. 1680), t. VII, p. 236, édit. G.; t. VII, p. 8, édit. M. Le nom était bien choisi pour exprimer le peu d'importance et la grossièreté de ces fabriques. Voici comme Furctière définit ce mot dans son Diclionnaire des Sciences et des Arts, 1696, p. 79, in-folio : « BRANDEBOURG, S. f., sorte de grosse casaque, dont on s'est servi en France dans ces dernières années. Elle a des manches bien plus longues que les bras, et va environ jusqu'à mi-jambe. » Richelet, dans son Dictionnaire (1680), fait de brandebourg un substantif masculin, et dit que c'est un vêtement qui tient de la casaque et du manteau, qu'on porte en hiver et dans le mauvais temps.

2 SÉVIGNÉ, Lettres (1“ juin 1689), t. IX, p. 318, édit. G.; t. VIII, p. 480, édit. M. - (17 juin 1685), t. VIII, p. 64, édit. G.; t. VII, p. 283, édit. M. (25 mai 1689), t. IX, p. 313, édit. G.; t. VIII, p. 476, édit. M.

3 SÉVIGNÉ, Lettres (20 septembre 1695), t. XI, p. 121, édit. G. Consérez la 2e partie de ces Mémoires, p. 127, t. X, p. 135, édit. M. - (20 mai 1667), t. I, p. 158, édit. G.; t. I, p. 113, édit. M.

De son antique manoir, des constructions qu'elle avait ajoutées, des ombrages qu'elle avait formés, il ne reste plus rien que la chapelle', où le Christ est toujours invoqué, et l'écho de la place de Coulanges, qui répète encore le nom de madame de Sévigné.

* Louis Dubois (sous-préfet de Vitré), Madame de Sévigné et sa correspondance relative à Vitré et aux Rochers; 1838, in-8°, p. 15, 40 et 55.

2 SÉVIGNÉ, Lettres (26 octobre 1689), t. X, p. 58, édit. G.; t. IX, p. 183, édit. M. – Louis DUBOIS, Madame de Sévigné et sa correspondance, p. 55; aux pages 5 et 86 de son écrit, M. Louis Dubois dit avuir calculé que sur le nombre de 1,074 lettres que nous possédons de madame de Sévigné, 267 ont été écrites des Rochers.

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Bohéinienne qui ressemble à madame de Grignan. – Ce que madame

de Sévigné fait pour elle. - Portrait de madame de Grignan en bohémienne. Madame de Grignan accouche d'un fils. — Il est tenu sur les fonts de baptême par la Provence. — M. et madame de Grignan vont habiter le château de Grignan. – Description de ce châtean. - Des personnes, parents et amis de M. et de madame de Grigran, qui fréquentaient ce château. - De la comtesse d'Har. court. -Seigneur Corbeau. – L'archevêque d'Arles. - L'évêque d'Uzès. — Le bel abbé. - Le chevalier Adhémar. — Le grand chevalier. - Claire d'Angenncs, fille ainée de madame de Grignan, se retire au couvent, et fait don de son bien à son père. -- Mademoiselle d'Alérac, sa fille cadette, se marie. — Des sæurs de M. de Grignan. – La religieuse d'Aubenas. - La marquise de Saint-Andiol. — La comtesse de Rochebonne. – Du chevalier comte de Ja Garde, parent de M. de Grignan, - Madame de Sévigné prête au comte de la Garde le portrait de sa fille. - De madame du Puy du Fou. ~ Du personnel de la maison de madame de Grignan. - Mademoiselle Deville, la femme de chambre. - Mademoiselle de Monigobert, demoiselle de compagnie.- Ripert, intendant. — Madame de Grignan faisait la mode en Provence. — Şes nombreuses réunions et son luxe à Aix. - Se retirait quelquefois au couvent des Filles de Sainte-Marie. — N'avait pas le même goût que sa mère pour la solitude et la campagne. — Aime à primer. - Le maréchal de Bellefonds veut céder sa place de premier maitre d'hôtel du roi. -Le cointe de Grignan se dispose à l'acheter. - Madame de Grignan s'y oppose. — Plaintes de madame de Sévigné à ce sujet.

Les constructions, les plantations dont s'occupait madame de Sévigné, ne pouvaient calmer les inquiétudes toujours croissantes que lui faisaient éprouver les appro

ches du terme de la grossesse de sa fille, encore moins diminuer la peine qu'elle ressentait de s'en être séparée. Le tumulte des états, les grandes réunions, les visites reçues et rendues, les festins, les spectacles, la musique, les danses, avaient encore moins de pouvoir'. Le plus souvent ces moyens de distraction produisaient un effet contraire. Dans une des fêtes données à Vitré pour l'amusement de la société qui s'y trouvait rassemblée, on fit danser une troupe de bohémiens. Ils dégoûtèrent d'abord madame de Sévigné par leur saleté ?. Mais dans le nombre des femmes qui faisaient partie de cette troupe, elle en vit une plus proprement et plus élégamment vêtue. Cette fille la frappa par sa ressemblance avec madame de Grignan. Les beaux yeux , les belles dents, l'élégance de la taille de la bayadère, et surtout la grâce avec laquelle elle dansait, rappelaient mademoiselle de Sévigné dans les ballets du roi. La pauvre mère en fut émue; elle fit approcher la jeune fille, la traita avec amitié; et celle-ci, encouragée par cet accueil, pria sa nouvelle protectrice de vouloir bien écrire en Provence pour son grand-père. — « Et où est votre grand-père ? » lui demanda madame de Sévigné. -- « Il est à Marseille, madame », répondit d'un ton doux et triste la bohémienne. — Madame de Sévigné devina; elle promit d'écrire, et écrivit en effet à M. de Vivonne, général des galères, en faveur du galérien grand-père de la bohémienne.— Ah! madame de Grignan! cette lettre si touchante, si joviale, vous fut envoyée; elle fut soumise à votre censure; c'est vous qui fûtes char

I Voyez la 3c partie de ces Mémoires, chap. XVII, p. 363.

Sévigné, Lettres (24 juin 1671), t. JI, p. 109, édit. G.; t. II, p. 90, édit. M.

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