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et les persécutions qu'elle avait éprouvées, mais l'on ne savait qu'une partie de ses désordres. Il courut alors des pièces de vers en sa faveur, où l'on suppliait messieurs du parlement d'en user avec elle comme JésusChrist en usa envers Madeleine :

Il savait qu'en amour la faute est si commune
Qu'il faudrait assommer et la blonde et la brune :
Or, il était venu pour sauver les pécheurs'.

Mais ces messieurs du parlement comprirent très-bien qu’à eux appartenait de juger les coupables , et non de les sauver et de leur pardonner. Un arrêt définitif du 5 janvier 1680 condamna Sidonia de Lenoncourt, marquise de Courcelles, pour adultère commis avec le sieur de Rostaing, à soixante milie francs de dommages et intérêts, à deux mille livres d'aumône, à cinq cents livres d'amende et aux dépens. Le même arrêt la déclara déchue de ses conventions matrimoniales, douaires, préciput; mais elle ne subit point la peine de la réclusion, à laquelle les héritiers n'avaient pas le droit de conclure ?.

Sidonia se trouva donc enfin en possession de cette liberté qu'elle avait tant désirée et maitresse d'une fortune qui , malgré les dépenses faites par son mari et la perte de son procès, était encore considérable.

Nonobstant ses richesses, après l'arrêt qui la condamnait et la conduite qu'elle avait tenue, elle se trou

1 Requeste à messieurs du parlement, présentée par madame de C***, à la suite du Voyage de messieurs de BACHAUMONT et la CHAPELLE; 1698, in-12, p. 137. — Bussy, Leltris du 2 mars 1673 (t. IV, p. 37 ), édit. 1737.

2 CHARDON DE LA ROCHETTE, dans la Vie de la marquise de Courcelles, p. 77; il cite le Traité des adultères , par Fournel ; 1783, in-12, p. 41.

vait bannie de la société des femmes de son rang les moins scrupuleuses. La fille aînée du comte de Bussy, la marquise de Coligny, dont nous aurons à faire connaitre plus tard la conduite imprudente et le scandaleux procès, ne voulait pas (elle veuve) admettre que madame de Courcelles pût être considérée comme faisant partie du corps respectable des veuves; et elle désapprouve madame de Sévigné, qui lui donne ce titre'. Entrer au couvent au sortir de prison et aller passer une année ou deux à Orléans chez l'abbesse de Lenoncourt eût été pour Sidonia le seul moyen de se réhabiliter dans le monde ; mais il parait qu'elle ne le voulut pas; car celui qui a terminé, d'après les notes du président Bouhier, les mémoires qu'elle a écrits et laissés incomplets nous dit en finissant : « On ne connait pas les autres circonstances de sa vie, on sait seulement qu'étant sortie de prison , et après avoir eu plusieurs aventures, elle devint amoureuse d'un officier, qu'elle épousa par belle passion et avec qui elle vécut peu heureuse ?, » C'était une mésalliance et une faute qui, dans l'esprit de ce temps, la rendait plus coupable que tous les déréglements de ses années antérieures.

L'officier qu'elle épousa était capitaine de dragons, et se nommait le Tilleuf 3; elle lui avait fait une donation de cent cinquante mille écus. Elle vécut peu de temps

I SÉVIGNÉ, Leltres (27 septembre 1678 ), t. VI, p. 35, édit. G. (C'est une lettre de Bussy à Corbinelli , où il y a quelques lignes de madame de Coligny adressées à madame de Sévigné.)

2 Vie de la marquise de COURCELLES, p. 78.

3 DANGEAU, Journal manuscrit ( 25 décembre), cité par M. Monmerqué dans son édition des Lettres de madame DE SÉVIGNÉ, V, 263. — Conférez encore, dans le même, I, 260 ; JI, 263, 339, 357, 363; IV, 147.

dans ces nouveaux liens. Cinq ans après être sortie de prison, en décembre 1685, elle mourut à l'âge de trentequatre ans, laissant cette preuve, ajoutée à tant d'autres, que le seul fondement certain du bonheur est en nousmême; et que la naissance, la richesse, la beauté, les graces, l'esprit, tout ce qu'on ambitionne, tout ce qu'on désire sont non-seulement des dons impuissants pour noụs rendre heureux , mais peuvent être les plus fortes et quelquefois les seules causes de notre malheur. Otez à Sidonia un seul des avantages dont elle avait été dotée par la nature, par la fortune, par la famille, et aussitôt vous verrez disparaitre une partie des dangers qui l'assaillirent à peine au sortir de l'enfance. Ses destinées alors eussent été tout autres, soit que ses jours se fussent écoulés dans la tranquille obscurité du cloitre ou dans l'heureuse activité du toit domestique, soit qu'elle eût passé sa vie dans la brillante sphère de la cour, au milieu des luttes et des agitations du monde.

CHAPITRE VII.

1672.

Mort de la tante de madame de Sévigné. — Préparatifs de départ

pour la Provence. — Madame de Sévigné fait ses adieux à ses amies. - Ramène sa petite-fille Blanche de Livry à Paris. – Pari ensuite pour se rendre à Grignan. — Détails sur sa manière de voyager. – Elle couche à Melun, arrive à Auxerre, s'arrête à Montjeu trois jours. — Détails sur ce lieu et sur Jeannin de Castille. - Souvenirs que le séjour à Montjeu rappelle à madame de Sévigné. — Elle y avait été en 1656. — Madame de Toulongeon sa tante, madame de Toulongeon la jeune, madame de Senneterre viennent voir madame de Sévigné à Montjeu. - Détails sur ces personnes. - Réconciliation de Jeannin de Castille et de Bussy. - Correspondance entre Bussy et la jeune comtesse de Toulongeon. — Madame de Sévigné va coucher à Châlon. — Arrive à Lyon. — Soins et attentions dont elle est l'objet de la part de l'intendant et de madame de Coulanges. – Pourquoi madame de Coulanges et son mari s'étaient rendus à Lyon. — Date du mariage du fils de M. du Gué-Bagnols avec mademoiselle de Bagnols, sa cousine. – Madame de Sévigné loge chez un beau-frère de M. de Grignan. - Elle fait connaissance avec la comtesse de Rochebonne.

- Voit madame de Senneterre. — Détails sur le deuil de celle-ci et sur la fin tragique de son mari. - Madame de Sévigné part de I yon, et va coucher à Valence. — Elle arrive à Montélimart. — Madarne de Grignan vient la chercher dans ce lieu, et la conduit à Grignan. - Calculs sur la durée du voyage de madame de Sévigné et sur le temps de sa séparation d'avec madame de Grignan.

Qu'on ne s'y trompe pas, toute cette jeune noblesse, qui paraissait si fort occupée de ses plaisirs , de ses intrigues amoureuses, était prodigue de ses veilles et de son sang quand il s'agissait des intérêts et de la gloire du mouarque et de celle de la France. En cela comme

en toutes choses, dans ce qui était digne de louange comme dans ce que réprouvait une morale sévère, elle suivait l'exemple de son roi. A l'époque où l'on jugeait à la Tournelle le procès de Sidonia de Lenoncourt, le marquis de Courcelles son mari, Colbert de Maulevrier qu'on avait voulu lui faire épouser, Louvois et Villeroi, Cavoye son amant, Castelnau, Lavardin, d’Uxelles, la Rochefoucauld, prince de Marsillac, Choiseul-Pradelle, du Plessis-Praslin, du Lude et tant d'autres connus de madame de Sévigné donnaient des preuves de leur valeur, et secondaient Louis XIV dans la conquête de la Hollande '. Madame de Sévigné, tranquille sur son fils, qui lui avait écrit que la campagne était terminée, que toute la Hollande se rendait sans résistance, annonçait à madame de Grignan · qu'elle faisait ses préparatifs pour ce voyage de Provence projeté depuis si longtemps, depuis si longtemps différé, et dont elle n'osait plus parler : « car, ditelle, les longues espérances usent la joie, comme les longues maladies usent la douleur 3. »

Rien ne la retenait. Sa tante la Trousse, qu'elle n'avait pas quittée durant sa maladie, était morte le 30 juin. Après avoir donné à mademoiselle de la Trousse et à toute la famille les consolations d'usage; après avoir écrit à la comtesse de Bussy pour s'excuser de ne pas céder à son invitation d'aller la voir, madame de Sévigné fixa enfin le jour de son départ, et fit ses adieux à d’Andilly, à ma

Du LONDEL, Fastes des rois de la maison d'Orléans el de celle des Bourbons; 1697, in-8°, p. 207-209.

2 SÉVIGNÉ, Lettres (27 juin 1672), t. III, p. 82, édit. G.; p. 17, édit. M.

3 SÉVIGNÉ, Lettres ( 11 juillet 1672), t. III, p. 101, édit. G.; t. III, p. 34, édit. M.

11.

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