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protectrices de son innocence, les guides de son inexpé-, rience.

Madame de Sévigné nous parle, dans ses lettres, de la marquise de Courcelles, qui était en prison et dont le procès attirait fortement l'attention publique; madame de Sévigné disait, en plaisantant, que « ce procès allait faire renchérir les charges de juges. » Il est donc nécessaire de raconter les aventures singulières de cette victime de la corruption des cours'.

La rivalité des ministres de Louis XIV, leurs intrigues pour l'élévation de leurs familles, l'abus qu'ils faisaient de leur pouvoir, les maux causés par l'ambition, la soif des richesses, l'emportement des passions et tout ce qui caractérise le mauvais côté d'une époque glorieuse se reflètent dans la vie de cette femme, dont les infortunes, malgré ses écarts, sont de nature à intéresser les côurs les plus insensibles et les esprits les plus indifférents. D'ailleurs la vie de la marquise de Courcelles explique tant de choses dans l'histoire de ce temps, les noms de tous les personnages qu'elle met en scène reviennent tant de fois sous la plume de madame de Sévigné que ce se. rait mal remplir les promesses du titre de cet ouvrage si l'on ne faisait pas connaître une destinée aussi singulière.

· SÉVIGNÉ, Lettres (20 et 26 février 1671), t. I, p. 340, édit. G.; t. I, p. 260, édit. M. - (9 et 26 mars 1672 ), t. II, p. 339 et 357, édit. M. - (16 mars 1672 ), t. IJ, p. 362, édit. M. - (25 décembre 1675), t. IV, p. 147, édit. M.; t. IV, p. 274, édit. G. - (18 septembre 1678), t. V, p. 363, édit. M. - (27 septembre 1678), t. VI, p. 37, édit. G.

S

11. CHAPITRE VI.

1672.

HISTOIRE DE LA MARQUISE DE COURCELLES (1651-1685).

Naissance de Sidonia de Lenoncourt. – Elle entre au couvent de

Saint-Loup, à Orléans. - Devient, par la mort de son père et de ses frères, une riche héritière. – Colbert veut la marier à un de ses frères. — Sa tante, l'abbesse de Saint-Loup, vent la retenir au couvent. -- Le roi donne l'ordre de l'amener à la cour. — Elle est placée sous la direction de la princesse de Carignan. – Détails sur cette princesse, sur la comtesse de Soissons, sa bellefille, et sur sa société habituelle. - Sidonia refuse Colbert de Maulevrier. – Menars, beau-frère de Colbert, en devient amoureux,.- Louvois forme le projet de la séduire. - Il lui fait épouser le marquis de Courcelles. — Elle ne peut vivre avec son mari. - Louvois lui fait la cour. - Sa belle-mère, la duchesse de Bade et la marquise de la Baume sont les complices de Louvois. Persécution qu'elle éprouve. – Elle devient amoureuse du marquis de Villeroi. Elle s'entend avec lui pour tromper son mari. -- Intrigues de Louvois et de la princesse de Monaco. - Langlée soupçonne ces mystérieuses intrigues. L'abbé d'Effiat servait à les couvrir. - Comment il s'en récompensait. — Comment ce secret se dévoile à Saint-Cloud chez la duchesse d'Orléans. – Sidonia est abandonnée de Villeroi, et livrée aux persécutions de sa famille. — Elle fait une maladie grave. — Elle se retire au couvent de Saint-Loup. - Rétablit sa santé, et reparait belle dans le monde. — Louvois revient à elle. — Elle a plusieurs amants, et mène une vie dissipée. — Louvois la fait enfermer au couvent des Filles Sainte-Marie , et ensuite à l'abbaye de Chelles. — Elle trouve , dans ces deux couvents , la duchesse de Mazarin. – Elle a des liaisons avec Cavoye. – Duel entre Cavoye et le marquis de Courcelles. - Sidonia est transportée au château de Courcelles, et gardée à vue. - Sa liaison avec Rostaing de la Ferrière.

Son mari lui intente un procés en adultère. -- Elle est mise en prison à Château-du-Loir. — Condamnée à être cloitrée et à être privée de sa dot. — Par le secours de M. de Rohan, elle s'échappe de prison, et va à Luxembourg. – Revient à Paris, se constitue prisonnière, et en appelle. – Ce que dit madame de Sévigné au sujet de ce procès. — s'évade encore de prison. -- Va en Angleterre. - Y retrouve la duchesse de Mazarin. - Revient en France. - Du Boulay devient amoureux de Sidonia. Il est son appui, et il la conduit à Genève. — Elle y est admirée et chérie. — Ce que disent d'elle Bayle et Gregorio Leti. — Détails sur ce dernier. -Madame de Sévigné parle de la suite de Sidonia à Genève. — Ses sentiments pour du Boulay. - Jalonsies de du Boulay. - Il la surprend avec un rival d'une condition inférieure. - Du Boulay dénonce sa conduite aux amis qu'elle avait à Genève. — Lettre touchante qu'elle lui écrit. – Se réfugie en Savoie. - Premier arrêt rendu sur son procès. - Mort du marquis de Courcelles. — Siconia veuve revient à Paris. — Elle est arrétée et conduite à la Conciergerie. - Elle y reçoit Gregorio Leti. —- Dernier arrêt qui Ja condamne comme adultère. — Elle devient libre. — Elle épouse Tilleul, capitaine de dragons, et meurt.

Marie-Sidonia de Lenoncourt était la fille de Joachim de Lenoncourt, marquis de Marolles, qui fut lieutenant général des armées du roi et gouverneur de Thionville'. Sa mère, Isabelle-Claire-Eugène de Cromberg, appartenait à l'une des plus illustres maisons d'Allemagne. Lenoncourt fut tué par un coup de canon?. Il eut quatre fils, qui périrent jeunes ; deux avaient embrassé l'état ecclésiastique, les deux autres furent tués à la guerre. Aussitôt après la mort de son père, Sidonia fut enlevée à sa

i Vie de la marquise DE COURCELLES, écrite en partie par elic. même; Paris, 1808, in-12, p. vi.

2 Conférez notre vie de Maucroix, dans les Nouvelles Quvres diverses de I. de la Fontaine, et Poésies de Maucroix, 1820, in-8°, p. 173, 174, 215, note 4 ; la Chesnaye des Bois, note 1, Dict. de la noblesse, t. VIII, p. 607, no 12.

mère, dont l'inconduite notoire et ensuite un second ma. riage contracté avec un homme sans naissance l'empê. chèrent toujours de faire valoir les droits qu'elle avait sur sa fille. Agée alors de quatre ans, Sidonia fut confiée à sa tante Marie de Lenoncourt, abbesse de Saint-Loup, à Orléans. Celle-ci n'épargna rien pour l'éducation de sa nièce; et les plus excellents maîtres, secondés par des dispositions naturelles, développèrent en elle des grâces, un esprit et des talents dont la renommée franchit bientôt l'enceinte du couvent qui la dérobait aux regards des gens du monde.

Sidonia n'avait pas encore quatorze ans lorsque la mort du seul frère qui lui restait et d'une sæur la laissa unique héritière de tous les biens de sa famille et en possession de trois choses que les jeunes filles, dans leurs rêves les plus exaltés, considèrent comme les premiers éléments d'une félicité suprême : la liberté de se choisir un époux, une grande fortune et une éclatante beauté.

Sidonia a tracé d'elle-même un minutieux portrait'; et il est loin d'être flatté, si on le compare à celui qu'en a donné Gregorio Leti? dans sa lettre au duc de Giovanazzo, l'ambassadeur de Turin. Ce n'était pas cependant sa taille grande et élancée, les flots abondants de sa che velure brune, qui encadrait si heureusement l'ovale de son visage aux couleurs fraîches et vives, ses traits fins et réguliers, sa physionomie mobile et spirituelle; ce n'était pas ses mains charmantes, ses jambes fines et ses petits pieds, les gracieux contours de son cou, de ses épaules, de ses seins; ce n'était pas dans ces attraits rarement réunis, mais qui pouvaient lui être communs avec d'autres beau tés, que consistaient ses plus puissants moyens de séduction : ils résidaient entièrement dans l'effet irrésistible de son regard et de sa parole. Ses yeux n'étaient ni bleus ni bruns, mais d'une couleur qui tenait de ces deux nuances : presque toujours et naturellement à moitié ouverts, ils lançaient à son gré des flammes d'un éclat si doux et si mystérieux qu'elles attendrissaient les natures les plus insensibles. Quand elle parlait, le son harmonieux et touchant de sa voix, ses discours si faciles et si pleins de charme, versaient son âme dans la vôtre, et la transformaient à son gré'.

1 Vie de la marquise DE COURCELLES, écrite en partie par elle. méme, p. 3.

2 GREGORIO LETI, Lettere sopra differenti materie; 1701, 2 vol. in-8°, lett. 37, t. I, p. 193; et dans la vie de madame DE COURCEL: LES, P. 166, 195, il célèbre « i lumi della più bella dama che orni forse il nostro secolo in bellezza. »

Lorsqu'à la cour il fut connu que la jeune héritière des Lenoncourt était nubile, on s'occupa de la marier, et un grand nombre de partis s'offrirent. Colbert, qui ne négligeait aucune occasion de grandir sa famille, forma le projet de donner pour époux à Sidonia son frère Maulevrier 2; et il obtint pour ce projet le consentement du roi. Dès lors il s'inquiéta peu de celui de la jeune fille, ne doutant pas qu'il ne pút la contraindre, si elle refusait à le donner.

Par sa gaieté, son esprit, ses grâces, l'égalité de son humeur, son caractère facile, quoique résolu et entier, Sidonia s'était fait chérir de ses compagnes et des religieuses; mais sa tante l'aimait avec une tendresse comparable à celle

* GREGORIO LETI, Lettere dans la Vie de la marquise De CourCELLES, P. 194. « Da ogni sua sillaba si forma una nuova anima di chi l'ascolta. »

a Vie de la marquise DE COURCELLES, P, 6.

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