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MÉMOIRES SUR MADAME DE SÉVIGNÉ.

MÉMOIRES sı beaucoup à sa mère, parce qu'ainsi il se trouvait moins exposé. Cependant les alarmes de cette mère furent vives. Pourles calmer, Bussy lui écrivit une lettre toute militaire, où il apprécie à sa juste valeur le fameux passage du Rhin, si prodigieusement vanté, et décrit les dangers que courent à la guerre les officiers, selon la nature des armes et des grades. Il raconte aussi un propos fort graveleux du prince d'Orange, au sujet de l'opinion des jeunes filles sur les hommes, et des moines sur les guerriers. Cette plaisanterie fut bien accueillie par madame de Sévigné, et elle y répond avec beaucoup de gaieté. Son esprit était tranquille ?; elle était rassurée par les lettres qu'elle avait reçues de son fils, qui lui annonçait la prise des villes , la Hollande presque entièrement conquise, la guerre terminée sans qu'il eût reçu aucune blessure.

Mais quelle douleur dans la famille des Longueville, des Condé, des la Rochefoucauld et parmi toutes les femmes de la cour, lorsqu'on sut qu'au fameux passage avait succombé, par sa faute et son imprudente audace, ce beau comte de Saint-Paul, cet unique et orgueilleux héritier d'une noble maison, cher aux dames, cher aux guerriers, et à l'existence duquel se rattachaient tant de souvenirs, tant d'espérance et tant d'amour! Il faut lire dans madame de Sévigné le récit touchant et pathétique des scènes occasionnées par cette mort illustre. Elle-même, gagnée par la sympathie de la douleur, n'hésite pas à déclarer que la Hollande est achetée trop cher par la perte du précieux rejeton du duc de Condé, pour lequel le duc de la Rochefoucauld avait une tendresse de père ». Cependant, au

i SÉVIGNÉ, Lettres ( Lettre de Bussy, du 23 juin 1694), édit. M.

* SÉVIGNÉ, Lettres (26 juin, 22 juillet 1672), t. III, p. 65 et 106, édit. G.; t. II, p. 472, et t. III, p. 38, édit. M.

milieu de ces tristesses , madame de Sévigné n'oublie pas d'égayer sa fille sur les femmes de la cour qui avaient eu des liaisons amoureuses avec ce beau jeune homme et qui toutes voulaient avoir des conversations avec M. de la Rochefoucauld. Dans ce nombre de pleureuses, qui, dit-elle, décréditent le métier, sont : la comtesse de Marans, à laquelle madame de Sévigné prête un discours de consolation ridicule adressé à mademoiselle de Montalais, sa seur; madame de Castelnau, qui est consolée parce qu'on lui a rapporté que M. de Longueville disait à Ninon : « Mademoiselle, délivrez-moi donc de a cette grosse marquise de Castelnau. » « Là-dessus elle danse. Pour la marquise d'Uxelles, elle est affligée comme une honnête et véritable amie'. )

Ce fut à la reine que Louis XIV adressa la relation officielle du grand fait d'armes de cette campagne, le passage du Rhin; ce fut à elle qu'il rendit compte de la prise des villes et des prodigieux succès de ses armes. Cette excellente princesse, incapable d'aucune intrigue, d'aucune brigue, n'occupait personne; et personne ne s'occupait d'elle, même à la cour. La Gazette officielle rappelait seulement son rang et son existence toutes les fois qu'elle remplissait à sa paroisse ses devoirs de dévotion, ou qu'elle allait rendre visite et passer la journée aux Carmélites de la rue du Bouloir?. Louis XIV l'avait cependant fait dé

SÉVIGNÉ, Lettres (8 juillet 1672), t. III, p. 98 et 99, édit. G.; t. III, p. 31, édit. M.

? Recueil de gazettes nouvelles, 1673, in-4°, p. 48 et 71 (6 et 15 janvier 1672), p. 395 ( 17 avril 1672 ). A Saint-Germain en Laye la reine communie; le roi assiste à la grand’messe; Bourdaloue prêche, no 113, p. 967 (23 septembre 1672). Ibid., p. 203, n° 139 (29 no. vembre 1672), p. 1256, n° 148 (12 décembre 1672).

clarer régente pour gouverner le royaume en son absence, conjointement avec un conseil de régence dont faisaient partie le garde des sceaux, le Tellier et Colbert': c'est pourquoi il lui adressait directement ses dépêches. Cela était digne et bien; mais ce qui n'était pas en harmonie avec une telle conduite, c'était l'éclat que Louis XIV donnait à ses amours; c'était l'exemple de ses offenses publiques envers la religion et les mæurs, La Vallière fut condamnée à rester à Saint-Germain en Laye pendant l'absence du roi. Il semble que Louis XIV croyait nécessaire à sa dignité d'avoir une maitresse en titre, car alors le règne de la Vallière était passé : Montespan l'avait remplacée. Celle-ci l'emportait sur sa rivale par sa beauté et par la supériorité de son esprit. Déjà elle avait eu de Louis XIV plusieurs enfants, et se trouvait enceinte et presque à terme lorsqu'il partit pour l'armée?. Cependant, comme elle était mariée, on dissimulait ses grossesses et ses accouchements; mais madame de Sévigné était toujours bien instruite de ces choses, et avait soin d'en informer sa fille. Elle apprit d'abord vaguement qu'il y avait eu, au moment du départ, une entrevue pleine de tendresse et de touchants adieux ?; mais ensuite, lorsqu'elle eut plus de détails, elle écrit à madame de Grignan :

* Gazette officielle; Louis XIV, Mémoires militaires, Lettres à la reine (12 juin 1672), t. III, p. 195 des Euvres. (La régence de la reine fut déclarée en avril 1672.)

* SÉVIGNÉ, Lettres (27 août 1672 ), t. II, p. 482, édit. G.; t. II, p. 410, édit. M. – Ibid. ( 29 avril 1672 ), t. II, p. 488, édit. G.; t. II, p. 413, edit. M.

3 SÉVIGNÉ, Lettres ( 4 mai 1672), t. II, p. 4, édit. G.; t. II, p. 419, édit. M.; t. II, p. 217 de l'édit. 1754, la première où cette lettre a été publiée.

« L'amant de celle que vous avez nommée l'incomparable ne la trouva point à la première couchée, mais sur le chemin, dans une maison de Sanguin, au delà de celle que vous connaissez. Il y fut deux heures; on croit qu'il y vit ses enfants pour la première fois. La belle y est demeurée avec des gardes et une de ses amies ; elle y sera trois à quatre mois sans en partir. Madame de la Vallière est à Saint-Germain; madame de Thianges est ici chez son père. Je vis l'autre jour sa fille; elle est au-dessus de tout ce qu'il y a de plus beau. Il y a des gens qui disent que le roi fut droit à Nanteuil; mais ce qui est de fait, c'est que la belle est à cette maison qu'on appelle le Genitoy. Je ne vous mande rien que de vrai; je hais et méprise les fausses nouvelles. »

Le Genitoy est un château isolé, entre Jossigny et Bussy Saint-George, près de Lagny, dont l'origine est antérieure au xuie siècle. Ce château appartenait, lorsque madamede Montespan alla s'y établir, à Louis Sanguin, seigneur de Livry, premier maitre d'hôtel du roi'; ce qui explique pourquoi madame de Sévigné était si bien informée. C'est là que madame de Montespan àccoucha du comte de Vexin”, le 20 juin, c'est-à-dire sépt semaines après son entrevue. Louis XIV était parti à l'improviste, la veille du jour qu'il avait fixé, à dix heures du matin, suivi seulement de douze personnes, pour se trouver à ce rendezvous ; et il rejoignit après toute sa suite, qui s'était dirigée sur la route de Nanteuil-le-Haudoin 3: Si le roi vit là

* L'abbé Le Boeur, Histoire du diocèse de Paris , t. VI, p. 202, p. 95 à 97.

Cet enfant mourut en 1683. 3 SÉVIGNÉ, Lettres (27 avril 1672), t. II, p. 482 et suiv., edit. G.; t. II, p. 406 et 410, édit. M.

144 MÉMOIRES SUR MADAME DE SÉVIGNÉ.

MEMOIRES SUR pour la première fois, au château de Genitoy, les enfants qu'ils avait eus de madame de Montespan, madame Scarron, qui ne les quittait pas, devait être présente à cette entrevue : c'était donc l'amie de madame de Montespan que désignait madame de Sévigné : comme elle savait que sa fille la devinerait, elle s'abstient de la nommer.

De toutes les femmes que connaissait madame de Montespan, madame Scarron était celle qui pouvait le moins faire naître sa jalousie. La rigueur des principes religieux de la gouvernante de ses enfants , sa conduite si sage, si réservée écartaient d'elle tout soupçon. Le roi était encore, dans le feu de la jeunesse et des passions, et, pour faire excuser ses propres faiblesses, il était plus disposé à les tolérer dans les autres qu’à y résister lui-même. Ainsi il usait de sa toute-puissance pour protéger contre de justes ressentiments la duchesse de Mazarin, qui voyageait incognito en aventurière en Italie et en France, afin de fuir le domicile marital', et qui allait partout répétant plaisamment cecri général au temps de la Fronde: « Point de Mazarin ! » Le scandale donné par le roi, si nuisible aux bonnes maurs, était encore plus fatal au. bonheur des femmes de la cour. Paraissait-il une jeune femme pourvue de quelque attrait, appelée dans cette cour galante par sa naissance, le rang et les dignités de sa famille, elle était aussitôt assiégée par une foule de séducteurs aimables, puissants, adroits, qui avaient le plus souvent pour complices celles qui, par leur âge, leurs fonctions, leur haute position, auraient dû être les

* SÉVIGNÉ, Lettres (6 février 1671), t. 1, p. 309, édit. G. (15 avril 1676 et 27 février 1671). - SAINT-SIMON, Mémoires authentiques, t. X, p. 390 et 392. - SAINT-ÉVREMOND, Euvres, 1753, in-12, t. VIII, p. 64, 74, 76. — LA FAYETTE, Mémoires, t. LXIV, p. 386.

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