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et je trouve la mort si terrible que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines dont elle est semée. Vous me direz que je veux donc vivre éternellement? Point du tout; mais si on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien aimé mourir entre les bras de ma nourrice : cela m'aurait ôté bien des ennuis, et m'aurait donné le ciel bien sûrement et bien aisément. » Ainsi parlait une femme riche, honorée, aimée, brillante de santé; qui enfin, par les bienfaits privilégiés de la Providence, se trouvait en possession de tous les éléments de bonheur !

Pourtant madame de Sévigné ne se laissait point abattre par la mélancolie. Elle mettait à profit le retard qu'éprouvait son voyage pour se rendre utile à son gendre. Sans cesse elle allait à la quête des nouvelles les plus récentes et les plus sûres, pour les écrire sur-lechamp à sa fille. Il faut que le comte de Grignan ait exprimé vivement, dans une des lettres qu'il lui écrivit, sa reconnaissance du service qu'elle lui avait rendu, puisqu'elle juge à propos de repousser comme des flatteries ce qu'il avait dit à cet égard. : « Vous me flattez, mon cher comte : je ne prends qu'une partie de vos douceurs, qui est le remerciment que vous me faites de vous avoir donné une femme qui fait tout l'agrément de votre vie. Oh! pour cela, je crois que j'y ai un peu contribué ; mais pour votre autorité dans la province, vous l'avez par vous-même, par votre mérite, votre naissance, votre conduite : tout cela ne vient pas de moi. » Puis elle ajoute aussitôt, en s'adressant à sa fille, un détail qui prouve que, malgré son âge et les tourments qui l'assiégeaient, elle s'occupait encore de musique'.

Sévigné, Lettres ( 2 juin 1672 ), t. III, p. 52, édit. G.; t. II, p. 460, édit. M.; t. II, p. 169, édit. 1734.

« Ah! que vous perdez que je n'aie pas le coeur content! Le Camus m'a prise en amitié; il dit que je chante bien ses airs , il en fait de divins : mais je suis triste, et je n'apprends rien ; vous les chanteriez comme un ange. Le Camus estime fort votre voix et votre science. J'ai regret à ces sortes de petits agréments que nous négligeons : pourquoi les perdre? Je dis toujours qu'il ne faut pas s'en

éfaire, et que ce n'est pas trop de tout. Mais que faire quand on a un naud à la gorge ? »

C'était principalement entre les sociétés du Faubourg et de l'Arsenal que madame de Sévigné se partageait : dans la première, celle de la Rochefoucauld, du prince de Marsillac, de madame de la Fayette, elle apprenait les nouvelles de cour; dans la seconde, tout ce qui concernait la guerre. La tête en quelque sorte de cette seconde société était celle du comte de Lude, grand maitre de l'artillerie. Cette société se composait de personnes demeurant dans le quartier, liées avec madame de Sévigné depuis sa jeunesse; qui, comme elle, avaient brillé au temps de la Fronde, et conservé, accru même leur influence dans le beau monde. C'étaient surtout la marquise et le marquis de VilJars, qu'on avait surnommé le bel Orondate"; il fut une des brillantes conquêtes de la marquise de Gour.

I SAINT-SIMON, Mémoires authentiques, t. I, p. 29, 30; t. II, p. 215. — Lettre de madame DE VILLARS, édit. 1762 ou édit. 180.), - TALLEMANT DES RÉAUX, Mémoires, t. XLVIII, p. 396 et 397. Madame DE CAYLUS, Mémoires, t. LXVI, p. 415. -SÉVIGNÉ, Lettres ( 27 août 1671), t. II, p. 48. — MONTAUSIER, Mémoires, t. XLI, p. 382. — LORET, Muse historique, liv. IV, p. 18. — SAINT-SIMON, Alémoires authentiques, t. I, p. 29, 30; t. II, p. 115.

ville . Chez la marquise de Villars se réunissaient ma. dame de Fontenac et mademoiselle d'Outrelaise, deux femmes inséparables, dites les divines dans le temps de leur jeunesse et qui conservaient encore ce surnom. La première, femme d'esprit et d'empire, dit Saint-Simon, refusa de suivre son mari lorsqu'il fut nommé, en cette année 1672, gouverneur du Canada 3 : c'est celle que madame de Maintenon a choisie pour conseil dans le moment le plus critique de sa vie *. La liaison de madame de Sévigné avec le comte de Guitaud 5 se resserra encore lorsque celui-ci obtint le gouvernement des iles SainteMarguerite, parce qu'alors il eut des rapports de service avec le comte de Grignan. Sa femme, beaucoup plus

* TALLEMANT DES RÉAUX, Mémoires, t. IV, p. 296, édit. in-8°. 2 SAINT-SIMON, Mémoires authentiques, t. II, p. 114, 115 et 299. - TALLEMANT DES RÉAUX, Mémoires, t. IV, p. 417. – LORET, Niuse historique, liv. IV, p. 10. — Ménagiana , t. IV, p. 7. Recueil de chansons historiques et choisies, t. II, p. 193.

3 Voyez le Recueil de gazettes, 1673, in-4°. — SAINT-SIMON, . moires authentiques, t. II, p. 114, 115, 299; t. VII, p. 174. Recueil de chansons choisies, t. II, p. 193. – SEGRAIS, Mémoires, dans ses Euvres, t. II, p. 147 et 229.- TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 236, 296, 417. - SÉVIGNÉ, Lettres ( 27 avril, 23 décembre 1671), t. II, p. 45 et 306, édit. G. — SEGRAIS, Euvres, 1758, in-12, p. 76. – Bussy, Nouvelles lettres, t. V, p. 154. — Lettres de madame de la Fayette à la marquise de Sablé, dans l'ouvrage de DELORT, intitulé Mes voyages aux environs de Paris, t. I, p. 219. – GOURVILLE, Mémoires, t. LXIV, p. 457, 459 462.

4 MAINTENON, Lettres, édit. de Sautereau de Marsy, chez Léopold Collin, t. II, p. 202. L'éditeur doute que ce soit la même que la di. vine, mais à tort.

5 Guillaume Pechpeirou Comenge, comte de Guitaud, marquis d'Époisses.

jeune que lui, devint grosse, et accoucha en même temps que madame de Grignan'. Madame de Guitaud, avec beaucoup d'esprit, était recherchée du grand monde, d'où l'écartait son penchant à la dévotion. Il n'en était pas ainsi de la comtesse de Saint-Géran', qui faisait partie de cette société de l'Arsenal, et qui attirait si souvent dans ce quartier madame de Sévigné. La comtesse de SaintGéran, charmante d'esprit et de corps, poussant à un point extrême la recherche, la délicatesse, la propreté dans les plaisirs de la table, était fort recherchée à la cour, où sa charge de dame du palais de la reine lui donnait du crédit : réservée dans sa conduite, elle remplissait avec exactitude tous ses devoirs pieux; mais elle ne put résister aux séductions du brillant Seignelay, le fils ainé de Colbert. Il l'aima, et en fut aimé. Madame de Saint-Géran était l'amie intime de la marquise de Villars, et ces deux jeunes femmes se rendaient agréables à madame de Sévigné à cause de l'amitié qu'elles avaient pour madame de Grignan ?. La duchesse de Brissac, coquette et légère, plaisait à madame de Sévigné par ses qualités aimables. Les meurs dépravées du duc de Brissac 4 disposèrent tout le monde à l'indulgence pour les

* DELORT, Histoire de l'homme au masque de fer, p. 52.

SÉVIGNÉ, Lettres (25 février et 20 mars 1671, 16 et 25 octobre 1673), t. I, p. 343, 388; t. III, p. 191 et 196.

3 SAINT-SIMON, Mémoires authentiques, t. I, p. 350.- SÉVIGNÉ, Lettres (27 avril 1671, 8 janvier 1676, 25 décembre 1679, 22 décembre 1688, 19 mars 1696 ), t. II, p. 45; t. IV, p. 302; t. VI, p. 284; t. IX, p. 47, édit. G. - Le nom de madame de Saint-Géran était Françoise-Madeleine-Claude de Warignies. Sur le comte de Saint-Géran, voyez TALLEMANT DES Réaux, t. V, p. 162; 1666, in-8°.

4 Recueil de chansons, t. IV, p. 37.

faiblesses et les intrigues galantes de sà femme' avec le jeune duc de Longueville (le comte de Saint-Paul), le comte de Guiche ? et le marquis Henri d'Harcourt.

Tout ce quartier de l’Arsenal était placé sous la surintendance de Louvois, qui jouissait alors d'une grande faveur. Louis XIV le fit ministre, et lui donna , comme tel, entrée au conseil 3. Les détails qui nous ont été transmis sur les préparatifs de cette guerre nous apprennent avec quelle habileté Louis XIV avait su organiser sa vaste administration. Un ordre émané de lui régla que, lors de la jonction de plusieurs corps d'armée, le droit de commander en chef serait dévolu, après le roi, à MONSIEUR, ensuite au prince de Condé, puis à M. de Turenne, et que dans ce dernier cas tous les maréchaux de France seraient tenus d'obéir à celui-ci 4. Cet ordre déplut aux maréchaux. Madame de Sévigné nous initie aux moyens de persuasion et de douceur que Louis XIV tenta auprès des plus renommés avant de forcer l'obéissance par des mesures de rigueur. Bellefonds, de Créqui et d'Humières firent des remontrances, et résistèrent aux volontés du monarque : ils furent exilés, et il ne leur fut permis de rentrer au service qu'après avoir promis une

SÉVIGNÉ, Lettres (13 mars et 22 avril 1671), t. I, p. 372 ; t. II, p. 30; édit. G. - SAINT-SIMON, Mémoires' authentiques, t. II, p. 254. — Euvres , t. IX, p. 64.

2 SÉVIGNÉ, Lettres (13 janvier 1672), t. II, p. 345. - (19 mai 1676). - Recueil de chansons historiques, Mss. Biblioth. royale,t. V, p. 43.

3 SÉVIGNÉ, Lettres (vendredi 5 février 1672), t. II, p. 376, édit. G.; t. JI, p. 316, édit. M.

4 Louis XIV, Euvres, t. III, p. 124 et 125. -SÉVIGNÉ, Lettres (24 et 29 avril. Bussy, 1er mai 1672), t. II, p. 476-478-483, édit. G.; t. II, p. 402 à 415, édit. M. – Recucil de gazettes, p. 441 ( 5 mai 1672 ).

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