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CHAPITRE V.

1672.

Des causes qui ont amené Louis XIV à faire la guerre aux Hollan

dais. — Commencements de cette guerre, qui produit une coalition et se termine par la paix de Nimègue. - Des diverses sociétés que fréquentait alors inadame de Sévigné. – Personnages de la cour, de la robe. — Beaux esprits. — Lettres de madame de Sévigné pendant les six premiers mois de cette année, pour les nouvelles de guerre. — Des matériaux historiques. — Le désir d'aller voir sa fille la tourmente, parce qu'elle est retenue par la prolongation imprévue de la maladie de sa tante la Trousse. — Elle s'at. triste d'être obligée de rester à Paris, lorsqu'elle avait résolu de partir. — Ce qu'elle répond à sa fille, qui lui avait demandé si elle aimait la vie. — Le comte de Grignan reconnait tout ce qu'il lui doit pour le succès de ses démarches à la cour. — Elle faisait en: core de la musique. — Elle se partage entre la société du Faubourg et celle de l'Arsenal. - Quelles étaient les personnes qui compu. saient cette dernière société. - L'Arsenal était sous la surintendance de Louvois. — Faveur de ce dernier. — Il est fait ministre et admis au conseil. - Louis XIV règle les préséances dans le commandement de l'armée. - Il donne à Turenne la suprématie sur quatre maréchaux. — Résistance de ceux-ci. — Plusieurs sont exilés. - Ils se soumettent, et sont rappelés. - Résumé de cette campagne par Louis XIV. - Passage du Rhin. - Épitre de Boi. leau. - Résultats glorieux.- Inconvénients de cette guerre. - On aliène des domaines de l'État, on mécontente les protestants, on ruine et on décime la noblesse. – Rareté de l'argent. - Équipages à faire. - On partait comme volontaire. — Sévigné part en qualité de guidon des gendarmes du Dauphin. - Paris désert. — Douleur de toutes les dames lorsqu'elles apprennent la mort du comte de Saint-Paul. — Louis XIV nomme un conseil de régence, et fait la reine régente. – Madame de la Vallière reste à Saint-Germain en Laye. - Madame de Montespan se retire au lieu nommé le Geni.

toy, où Louis XIV va la voir. — Il voit aussi ses enfants. - Madame Scarron était à ce rendez-vous. — Conduite qu'elle se trace. Quelle est la cause principale de l'influence qu'elle commence à acquérir. – Effets fàcheux du scandale donné par le roi. – Pour excuser ses faiblesses, il les protége dans les autres. — Il soustrait la duchesse de Mazarin à la puissance maritale. — Dangers auxquels étaient exposées les femmes jeunes et jolies à la cour de Louis XIV. - Nécessité de faire connaitre les aventures de la marquise de Courcelles.

On était loin sans doute de ce fanatisme cruel qu'avaient développé chez tous les peuples de l'Europe les progrès de la réforme. La belliqueuse Allemagne ne se divisait plus pour assurer, sur les champs de bataille, le triomphe d'une opinion religieuse. L'Angleterre, quoique mécontente de son roi, ne se rappelait pourtant qu'avec effroi les maux causés par le puritanisme et la tyrannie de Cromwell. La France abhorrait les souvenirs de la Ligue; et les déchirements de la Fronde n'avaient servi qu'à lui faire mieux goûter la tranquillité dont on jouissait. Mais le désir de l'indépendance avait été à la fois la cause et l'effet du protestantisme; il avait germé dans tous les cæurs, il était devenu un besoin pour cette classe toujours croissante de la population, qui s'élevait par le commerce et l'industrie. Lorsque cette inquiète agitation des esprits eut cessé de se diriger vers les questions religieuses, elle envahit les théories politiques : on vit naître alors cette sourde haine contre l'autorité, ce penchant au républicanisme, dont les souverains de l'Europe ressentirent d'autant plus promptement les effets qu'il avait trouvé un organe puissant par tout l'univers dans la Hollande.

Ces provinces néerlandaises, que les rois de l'Europo aidèrent à s'affranchir de la dépendance de l'Espagne, avaient, lors du traité d'Aix-la-Chapelle, protégé l’Espagne contre l'ambition de Louis XIV. En moins d'un siècle, cette réunion de petites républiques était devenue la première puissance maritime du monde : orgueilleuse de ses colonies, de ses richesses et de son influence en Europe, elle donnait refuge à tous ceux que blessait l'autorité despotique des monarques ; elle réimprimait les libelles publiés contre eux, et surtout ceux contre le roi de France, contre sa politique et son gouvernement; elle faisait frapper des médailles où se manifestait l'arrogance républicaine; et, usant du droit d'un Etat libre, elle faisait des lois de douanes utiles à son commerce, mais nuisibles au commerce de la France. Louis XIV, qu'elle blessait par tant de côtés, sut la priver de tous ses alliés ! en leur persuadant qu'en déclarant la guerre à la Hollande il n'avait pour but que de mortifier l'orgueil de marchands assez audacieux pour s'ériger en arbitres des potentats. La Hollande fut envahie par une armée de 176,000 hommes, conduite et dirigée par Turenne et Condé ?, le roi présent avec l'élite de la noblesse de France 3. Il n'en

* Mignet, Négociations relatives à la succession d'Espagne sous Louis XIV, t. III, p. 258 ( 21 et 31 décembre, traité entre Charles II et Louis XIV ), p. 291; (10 juillet 1671, traité avec le duc de Brunswick ), p. 348; (avec l'empereur, 21 novembre et 18 décembre 1671), p. 548 et 553. (La Suède est aux enchères. Courtin appelle les Suédois les Gascons du Nord. Le 14 avril 1672, le traité de confédération de la Suède et de la France contre la Hollande est signé). - Ibid., t. III, p. 558, 638. ( Bonsy, archevêque de Tour louse, et le marquis de Villars négocient à Madrid. )

2 MIGNET, Négociations, etc., t. III, p. 666; t. IV, p. 1.

3 Voyez la longue liste des beaux noms que donne du Londel dans ses Fastes, p. 207.

fallait pas tant pour accabler la malheureuse république, . aussi habile à combattre sur mer qu'elle était incapable de se défendre sur terre, autrement que par son or. Cependant le patriotisme et le courage du désespoir l'empêchèrent de succomber sous les premiers et terribles coups qui lui furent portés. Fille de l'Océan, sur lequel elle avait conquis son territoire, elle appela l'Océan à son secours, et lui livra ses vertes campagnes. Les flots qui les couvrirent protégèrent contre l'ennemi vainqueur les remparts qui renfermaient les principales richesses et les derniers défenseurs de la république. Tous les souverains s'émurent à la nouvelle de cette terrible et menaçante invasion; ils armèrent : Louis XIV, qui eut à combattre seul contre tous, fut obligé de diviser sa redoutable armée pour faire face à tous ses ennemis, et la Hollande fut sauvée. Alors on ouvrit à Cologne des conférences, qui, prolongées depuis à Nimègue, se terminèrent, après cinq ans, par une paix générale'. La guerre n'en continua pas moins pendant le cours de ces négociations. La correspondance de madame de Sévigné jette quelquefois une vive lumière sur les événements de cette glorieuse période de notre histoire nationale.

Les cercles dans lesquels madame de Sévigné se trouvait mêlée par la nécessité des affaires, par les conve

I MICNET, Négociations relatives à la succession d'Espagne sous Louis XIV, t. III, p. 610. ( Manifeste de guerre contre la Hollande), t. II], p. 160; t. IV, p. 269. (Paix entre l'Angleterre et la Hollande), t. IV, p. 277. (Rupture des conférences, l'électeur de Cologne enlevé), t. IV, p. 289. (Seconde conquête de la FrancheComté), t. IV, p. 299. (Belle campagne de Turenne en Alsace), t. IV, p. 299, 364,366, 521. (Charles II devient hostile à la France), t. IV, p. 678 et 706. La paix se conclut. )

nances de société ou les besoins de l'amitié comprenaient tout ce qu'il y avait alors dans Paris de personnages illustres ou considérables. Déjà nos lecteurs en connaissent une grande partie; mais la suite de la correspondance de madame de Sévigné nous introduit auprès de beaucoup d'autres, sur lesquels les mémoires du temps nous donnent des détails curieux. Nous nous contenterons de rappeler ici les noms des principaux : MADEMOI. SELLE", les Condé et Gourville; avec eux, les duchesses de Rohan, d’Arpajon, de Verneuil, de Gesvres; les Lavardin’, surtout la femme du duc de Chaulnes ; les d’Albret, les Beringhen, les Richelieu, les Duras, les Charost, les Villeroi, les Sully, les Castelnau, les Louvigny. C'est dans ces sociétés que brillaient l'abbé Tétu et Barillon, qui fut ambassadeur en Angleterre : celui-ci était alors, ainsi que le marquis de Beuvron, éperdument amoureux de madame Scarron; mais elle sut contenir toute cette passion dans les limites de l'amitié la plus dévouée 3. Dans l'épée, nous citerons Dangeau, le comte de Sault, qui fut duc de Lesdiguières 4, illustré par les vers de BoiJeau; le comte de Guiche, frère de madame de Monaco, et l'amant de la duchesse de Brissac 5. Dans les femmes d'un rang plus ou moins élevé, nous devons nommer : la

SEVIGNÉ, Letlres ( 13 mars 1671 ), t. I, p. 189, édit. M. 2 SÉVIGNÉ, Lettres (1671 et 1672 passim). - L'abbé ARNAULD, Mémoires, t. XXXIV, p. 302-306. - SAINT-SIMON, Mémoires du. thentiques, t. III, p. 207.

3 CAYLUS, Mémoires, t. LXVI, p. 415-420. - SÉVIGNÉ, Lettres (13 juin 1684), t. I, p. 428.

4 SÉVIGNÉ, Lettres ( 23 avril, 23 décembre 1671 ), t. II, p. 317, edit. G.; t. 11, p. 37, 69, 159, 162.

5 SÉVIGNÉ, Lettres (27 avril 1672), t. II, p. 486.

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