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train?, La Bruyère fut élu presque à l'unanimité 2. L'Académie le reçut en même temps que l'abbé Bignon, le 15 juin 1693, dans une séance que présida Charpentier.

Cette séance eut un long retentissements. L'Académie était alors divisée en deux camps : les partisans de la littérature ancienne et les partisans de la littérature moderne. La Bruyère, qui s'était prononcé à l'avance en faveur de l'antiquité classique, fit, dans son discours, l'éloge des premiers et ne loua nominativement parmi les seconds qu'un seul de ses confrères, Charpentier, qui allait prendre la parole après lui et qu'il ne pouvait se dispenser de nommer. Il proclama devant les victimes de Boileau* que les vers du satirique étaient « faits de génie » et que sa critique était « judicieuse et innocente ); ce qui était plus grave, il mit en doute, devant le frère et le neveu de Corneille 5, que la postérité ratifiât le jugement qu'avaient jours à la malignité des lecteurs, Grâce à Racine ont pris || L'excelet que les recherches des curieux lent et beau La Bruyère || Dont le enrichissaient de temps en temps discours ne fut pas bon.... || Du de nouvelles hypothèses plus ou dernier, je vous en réponds, || Mais moins fondées.

de l'autre, non, non! » « Avec 1. La Bruyère a déclaré dans d'assez brillants traits || Il fit de son Discours qu'il est entré à l'Aca faux portraits. || Racine au-desdémie sans avoir fait aucune solli sus de Corneille || Pensa faire citation, et il faut l'en croire sur siffler, dit-on .... || Du dernier, parole; mais ses amis, du moins, etc. » La comparaison de Racine avaient pris à caur sa nomination. avec Corneille est ainsi aigrement Voir pp. 536-537 et les notes. relevée dans la plupart de ces

2. Deux heures avant la récep pièces. On critiqua de même l'éloge tion, si l'on en croit Boursault, que La Bruyère avait fait de Bos« Messieurs de l'Académie trouve súet tandis qu'il gardait le silence rent sur leur table » cette épi sur le compte de l'archevêque de gramme : « Quand pour s'unir à Paris, François de Harlay : vous Alcippe se présente, || Pour bénigne Bossuet || Est un prélat quoi tant crier haro? || Dans le tout parfait; || Sa personne est nombre de quarante || Ne faut-il un chef-d'æuvre: || Notre Harlay pas un zéro ? »

n'y fait ouvre. » 3. On en trouve la preuve dans 4. Boyer, Perrault, Régnier, Desles chansons et les épigrammes du marais, entre autres ; sans compter temps, presque toutes défavorables Cottin, Cassagne, Quinault, Le à La Bruyère. Voici quelques échan Clercq, La Mesnardière, morts rétillons, assez médiocres du reste, cemment, devaient encore avoir de l'esprit des salons qui faisaient des amis à l'Académie. la guerre à l'auteur des Caractères. 5. Thomas Corneilte et Fonte« Les Quarante beaux - esprits || neile.

« Le

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porté du grand tragique ses contemporains immédiats, se rangeant presque ouvertement parmi ceux qui n'admettaient pas que Corneille fût égal à Racine.

Fontenelle ne dissimula point l'irritation que lui avait causée ce discours, et tenta, mais vainement, d'obtenir qu'il ne fût pas imprimé dans le recueil des harangues académiques. S'associant à la colère de Fontenelle, le Mercure galant publia, au sujet de la réception de La Bruyère, une diatribe dont la violence contrastait singulièrement avec les articles de banale admiration qu'il prodiguait d'ordinaire à tout venant. Ce n'était pas seulement, du reste, le soin de la gloire de Corneille qui animait Fontenelle et le Mercure contre La Bruyère : l'un avait à se venger de certains traits piquants dirigés ? contre les défenseurs des Anciens, et qui s'appliquaient assez précisément à lui; l'autre en voulait à La Bruyère d'avoir été placé par lui immédiatement au-dessous de rien 2.

Plusieurs mois après cette séance, La Bruyère répondit aux attaques de ses adversaires par la préface qu'il publia en tête de son discours , et, l'année suivante (1694), dans la huitième édition de son livre, il inséra le caractère de Cydias, où Fontenelle ne pouvait pas ne point se reconnaître4. Quelques jours avant que ne parût la neuvième édition des Caraclères, qui n'était, sauf quelques retouches sans importance, que la simple répétition de la huitième, le 11 mai 1696, il mourut subitement à Versailles d'une attaque d'apoplexie, laissant inachevés des dialogues sur le quiétisme 5.

1. Cf., par exemple, chap. des Ouvrages de l'Esprit : « On se nourrit des anciens... », page 31.

2. Voy. le chap. des Ouvrages de l'Esprit, pag. 50-51.

3. Voy. de la p. 513 à la p. 524.

4. Voy. pages 148-150, et les notes, où nous aurions dû ajouter (p. 148) le renseignement suivant :

Cydias a « une enseigne, atelier; » il travaille sur « commande ». Or c'est précisément ce que faisait Fontenelle. Il composa, pour Thomas Corneille, la plus grande partie de Psyché et de Bellérophon ; pour Donneau

de Visé, la comédie de la Comète; pour Beauval, l'éloge de Perrault; pour Catherine Bernard, une portion de tragédie, des chapitres de romans, et bon nombre de petites pièces en prose et en vers. Pour un certain Brunel, il fit un discours qui, en 1695, remporta le prix à l'Académie française et qui donna ainsi à l'auteur le plaisir de se couronner lui-même; et, enfin, dans mainte occasion, il prépara les discours des magistrats qui s'adressaient à lui.

5. Ami de Bossuet, il n'est pas étonnant que La Bruyère fût au

un

D'après les témoignages qu'il a recueillis, l'abbé d'Olivet nous représente La Bruyère « comme un homme qui ne songeait qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir ; toujours disposé à une joie modeste et ingénieux à la faire naître ; poli dans ses manières et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambition, même celle de montrer de l'esprit. » Saint-Simon, qui avait vu souvent La Bruyère, et qui l'appelle « un homme illustre par son esprit, par son style et par la connaissance des hommes », avait reconnu en lui « un fort honnête homme, de très bonne compagnie, simple sans rien de pédant et fort désintéressé* ». Et si quelques témoignages contemporains sont un peu moins flatteurs, et mettent quelques ombres à ce portrait, ils sont loin cependant d'entamer en quoi que ce soit l'honneur et la dignité morale, pas plus que la supériorité et le mérite intellectuel de l'auteur des Caractères. Mais c'est dans son livre surtout qu'il faut chercher et étudier La Bruyère. Il s'y montre par excellence l'honnête homme tel que nous le définissons aujourd'hui, et non pas seulement l'honnête homme tel qu'on le définissait de son temps et que le comprenait Saint-Simon, c'est-à-dire l'homme instruit et bien élevé. A travers ces pages où il se peint lui-même en nous livrant sa pensée sur toutes choses, il en est une qui nous introduit auprès de lui dans son cabinet de travail : « O homme important et chargé d'affaires, qui à votre tour avez besoin de mes offices, venez dans la solitude de mon cabinet : le philosophe est accessible, etc.* ». Il faut lire tout le passage et le rapprocher du commentaire précieux qu'en a fait l'un des plus malveillants détracteurs de La Bruyère : « Rien n'est si beau que ce caractère, a dit le chartreux Bonaventure d'Argonne sous le pseudonyme de Vigneul-Marville; mais aussi faut-il avouer que, sans supposer d'antichambre ni de cabinet, on avait une grande commodité pour s'introduire soi-même auprès de M. de La Bruyère avant qu'il eût un appartement à l'hôtel de.... (Condé). Il n'y avait qu'une porte à ouvrir et qu'une chambre proche du ciel, séparée en deux par une légère tapisserie. Le vent, toujours bon serviteur des philosophes, courant au-devant de ceux qui arrivaient, et retournant avec le mouvement de la porte, levait adroitement la tapisserie et laissait voir le philosophe, le visage riant, et bien content d'avoir occasion de distiller dans l'esprit et le cœur des survenants l'élixir de ses méditations. » Dom Bonaventure n'est-il pas un bien maladroit ennemi ? Il veut

courant de ces discussions théologiques qui occupèrent vivement l'opinion publique de 1694 à 1696. Après la mort de La Bruyère, il a été publié sous son nom des Dialogues sur le Quiétisme, dont l'authenticité a été quelquefois suspectée. L'éditeur, Ellies Dupin, se déclarait l'auteur des deux derniers dialogues; peut-être avait-il remanié en partie les premiers. 1. Notons quelques - uns de ces traits qui ne laissent pas que d'être instructifs. Boileau, qui fut l'ami de La Bruyère, écrit de lui en 1687 : « C'est un fort bon homme à qui il ne manquerait rien, si la nature l'avait fait aussi agréable qu'il a envie de l'être. » « M. de La Bruyère, dit un autre contemporain (Galand), n'était pas un homme de conversation. Il lui prenait des saillies de danser et de chanter, mais fort désagréablement. » Un homme que l'on représente comme bienveillant de caractère, M. de Valincourt, fait de lui au physique un portrait peu flatteur; si nous devons l'en croire, La Bruyère avait l'air bilieux et renfrogné ; et il ajoute : « C'était un bon homme dans le fond, mais que la crainte

de paraître pédant avait jeté dans un autre ridicule opposé, qu'on ne saurait définir, en sorte que, pendant tout le temps qu'il est resté dans la maison de M. le Duc, où il est mort, on s'y est toujours moqué de lui. » La Bruyère paraît avoir été assez facile à blesser. Il était fâché de voir accorder à Santeuil (voy. p.567568) l'honneur qu'on ne lui faisait pas à lui-même, d'une place dans le carrosse des Princes. Il est vrai que Santeuil le méritait par ses bouffonneries et ses complaisances. « Monsieur le Prince, ajoute le président Bouhier qui avait été témoin du dépit de La Bruyère, faisait à Santeuil cent niches qu'il prenait fort bien, au lieu que La Bruyère ne s'en serait pas accommodé. » Rappelons enfin, d'après l'abbé Renaudot, ami et contemporain de La Bruyère, qu'il aimait chaleureusement ses amis, mais qu'il « haïssait » avec non moins de vigueur le prochain qui ne lui plaisait pas. Ainsi, un vif désir de plaire, une certaine lourdeur assez gauche dans les moments d'enjouement,

une susceptibilité irritable même dans les petites choses, une ardeur de sentiments très vive : autant d'éléments de la « complexion morale » de La Bruyère qu'il est intéressant de recueillir pour bien comprendre tout le sens et l'accent de son livre. Combien, par exemple, les réflexions que La Bruyère a écrites sur les sots, les mauvais plaisants, leurs railleries, leurs

pièges et leur indigence d'esprit (Cf. p. 141, Rire des gens d'esprit... La moquerie; p. 246, Quelque profonds....), sur les précautions qu'il faut prendre pour éviter d'être dupe ou ridicule, deviennent douloureuses après la révélation de Valincourt que nous citons plus haut. — Cf. plus loin, p. xxvI-xxvII. 1. Voyez le chapitre des Biens de fortune, pag. 155-156.

faire de La Bruyère un philosophe ridicule, et voilà dix lignes qui, à défaut d'autre témoignage, eussent suffi à recommander à motre sympathie l'homme qu'il s'est proposé d'amoindrir. Rendre les hommes meilleurs en leur présentant l'image de leurs défauts, et en mettant à découvert les sentiments sec : ts d'où proviennent leur malice et leurs faiblesses, tel est le out que s'est proposé La Bruyère. Ce n'est pas en écrivant un traité méthodique sur la morale, tel, par exemple, que la Cour sainte du P. Caussin, qu'il voulut tenter de corriger ses lecteurs. Laissant aux docteurs les dissertations dogmatiques, et s'affranchissant des transitions qui eussent alourdi et gêné sa marche, il

fait passer sous nos yeux une suite de réflexions détachées où

chacun de nous peut tour à tour puiser une leçon, et une série de portraits parmi lesquels nous pourrions parfois trouver le nôtre, si nous ne préférions y chercher celui d'un voisin ou d'un ami. Boileau reprochait à La Bruyère de s'être épargné les difficultés des transitions; mais quel ouvrage régulièrement méthodique sur la morale eût pu valoir les Caractères et obtenir le même succès ? Comment d'ailleurs concevoir cet admirable livre sous une autre forme que celle qu'il a reçue ? A ce reproche, que bien d'autres répétaient, La Bruyère opposait « le plan et l'écomomie du livre », s'efforçant de démontrer que les réflexions qui composent chacun des chapitres s'enchaînent jusqu'au chapitre final, ainsi préparé par tous les autres*. On sait avec quelle énergie La Bruyère a protesté contre une accusation plus grave. Ses ennemis, comme nous l'avons indiqué, lui reprochaient d'avoir malicieusement inséré dans ses Caractères les portraits satiriques et calomnieux de divers personnages, et l'on se passait de main en main des listes sur lesquelles étaient inscrits les noms de ceux que l'on prétendait avoir reconnus. La Bruyère désavoua hautement toutes les Clefs, et assurément il en avait le droit. Beaucoup de personnes y étaient nommées qu'il n'avait jamais vues, beaucoup d'autres qu'il avait vues et qu'il n'avait pas voulu peindre. S'il lui était arrivé de faire, de propos délibéré, le caractère de tel personmage que les circonstances avaient placé devant ses yeux,

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