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oui;

GÉRONTE.
Mon Dieu ! tais-toi.

SCAPIN.
Les malheureux coups de bâton que je vous...

GÉRONTE.
Tais-toi, te dis-je ; j'oublie tout.

SCAPIN. Hélas ! quelle bonté ! Mais est-ce de bon cæur, monsieur, que vous me pardonnez ces coups de bâton que...

GÉRONTE.
Hé! oui. Ne parlons plus de rien ; je te pardonne tout :
voilà qui est fait.

SCAPIN.
Ah! monsieur, je me sens tout soulagé depuis cetle parole.

GÉRONTE,
mais je te pardonne à la charge que tu mourras.

SCAPIN.
Comment! monsieur ?

GÉRONTE.
Je me dédis de ma parole, si tu réchappes.

SCAPIN.
Ahi! ahi! Voilà mes faiblesses qui me reprennent.

ARGANTE.
Seigneur Géronte, en faveur de notre joie, il faut lui par-
donner sans condition.

GÉRONTE,
Soit.

ARGANTE.
Allons souper ensemble, pour mieux goûter notre plaisir.

SCAPIN.
Et moi, qu’on me porte au bout de la table, en attendant
que je meure.

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FIN DES FOURBERIES DE SCAPIN,

D'ESCARBAGNAS,

COMÉDIE (1671).

PERSONNAGES.

ACTEURS

Mlle MAROTTE.
GODON.
LA GRANGE.
Mile BEAUVAL-
HUBERT.

LA COMTESSE D'ESCARBAGNAS.
LE COMTE, fils de la comtesse d'Escarbagnas.
LE VICOMTE, amant de Julie.
JULIE, amante du vicomte.
M. TIBAUDIER, conseiller, amant de la comtesse.
M. HARPIN, receveur des tailles, autre amant de

la comtesse.
M. ROBINET, précepteur de M. le comte
ANDRÉE, suivante de la comtesse.
JEANNOT, laquais de M. Tibaudier.
CRIQUET, laquais de la comtesse.

DU CROISY.
BEAUVAL.
Mlle BONNEAU.
BOULONNOIS.
FINET.

SCÈNE PREMIÈRE.

JULIE, LE VICOMTE.

LE VICOMTE.

Hé quoi, madame! vous êtes déjà ici ?

JULIE. Oui. Vous en devriez rougir, Cléante; et il n'est guère honnête à un amant de venir le dernier au rendez-vous.

LE VICOMTE. Je serais ici il y a une heure, s'il n'y avait point de fâcheux au monde; et j'ai été arrêté en chemin par un vieux importun de qualité, qui m'a demandé tout exprès des nouvelles de la cour, pour trouver moyen de m'en dire des plus extravagantes qu'on puisse débiter; et c'est là, comme vous savez, le fléau des petites villes, que ces grands nouvellistes qui cherchent partout où répandre les contes qu'ils ramassent. Celui-ci in’a montré d'abord deux feuilles de papier, pleines jusques aux bords d'un grand fatras de balivernes, qui viennent, m'a-t-il dit, de l'endroit le plus sûr du monde. Ensuite, comme d'une chose fort curieuse, il m'a fait avec grand mystère une fatigante lecture de toutes les méchantes plaisanteries de la gazelte de Hollande, dont il épouse les intérêts. Il tient que la France est battue en ruine par la plume de cet écrivain,

et qu'il ne faut que ce bel esprit pour défaire toutes nos troupes; et de là s'est jeté à corps perdu dans le raisonnement du ministère, dont il remarque tous les défauts, et d'où j'ai cru qu'il ne sortirait point. A l'entendre parler, il sait les secrets du cabinet mieux que ceux qui les font. La politique de l'Etat lui laisse voir tous ses desseins; et elle ne sait pas un pas dont il ne pénètre les intentions. Il nous apprend les ressorts cachés de tout ce qui se fait, nous découvre les vues de la prudence de nos voisins, et remue, à sa fantaisie, toutes les affaires de l'Europe. Ses intelligences même s'étendent jusques en Afrique et en Asie; et il est informé de tout ce qui s'agite dans le conseil d'en-haut du PrêtreJean (1) et du Grand Mogol.

JULIE. Vous parez votre excuse du mieux que vous pouvez, afin de la rendre agréable, et faire qu'elle soit plus aisément reçue.

LE VICOMTE. C'est là, belle Julie, la véritable cause de mon retardement; et, si je voulais y donner une excuse galante, je n'aurais qu'à vous dire que le rendez-vous que vous voulez prendre peut autoriser la paresse dont vous me querellez; que m'engager à faire l'amant de la maitresse du logis, c'est me mettre en état de craindre de me trouver ici le premier; que cette feinte où je me force n'étant que pour vous plaire, j'ai lieu de ne vouloir en souffrir la contrainte que devant les yeux qui s'en divertissent; que j'évite le tête-à-tête avec cette comtesse ridicule dont vous m'embarrassez; et, en un mot, que, ne venant ici que pour vous, j'ai toutes les raisons du monde d'attendre que vous y soyez.

JULIE.

Nous savons bien que vous ne manquerez jamais d'esprit pour donner de belles couleurs aux fautes que vous pourrez faire. Cependant, si vous étiez venu une demi-heure plus tôt, nous aurions profité de tous ces moments; car j'ai trouvé en arrivant que la comtesse était sortie : et je ne doute point

(1) On appelait en France conseil d'en-haut le conseil où se discutaient, en présence du roi, les affaires dont le monarque voulait prendre une connaissance personnelle.-On appela d'abord Prêtre-Jean un prince tartare qui combattit Gengis. Des religieux envoyés auprès de lui prétendirent qu'ils l'avaient converti, l'avaient nommé Jean au baptême, et meme lui avaient conféré le sacerdoce; de là cette qualification de Prêtre-Jean, qui est devenue depuis, on ne sait pourquoi, celle d'un prince negre, moitié chrétien schismatique et moitié juif. C'est de ce dernier qu'il est question ici. (A.)

qu'elle ne soit allée par la ville se faire honneur de la comé. die que vous me donnez sous son nom.

LE VICOMTE. Mais tout de bon, madame, quand voulez-vous mettre fin à cette contrainte, et me faire moins acheter le bonheur de vous voir ?

JULIE, Quand nos parents pourront être d'accord ; ce que je n'ose espérer. Vous savez, comme moi, que les démêlés de nos deux familles ne nous permettent point de nous voir autre part, et que mes frères, non plus que votre père, ne sont pas assez raisonnables pour souffrir notre attachenient.

LE VICOMTE. Mais pourquoi ne pas mieux jouir du rendez-vous que leur inimitié nous laisse, et me contraindre à perdre en une solte seinte les moments que j'ai près de vous ?

JULIE.

Pour mieux cacher notre amour. Et puis, à vous dire la vérité, cette feinte dont vous parlez m'est une comédie fort agréable; et je ne sais si celle que vous me donnez aujourd'hui me divertira davantage. Notre comtesse d’Escarbagnas, avec son perpétuel entêtement de qualité, est un aussi bon personnage qu'on en puisse mettre sur le théâtre. Le petit voyage qu'elle a fait à Paris la ramenée dans Angoulême plus achevée qu'elle n'était. L'approche de l'air de la cour a donné à son ridicule de nouveaux agréments, et sa sottise tous les jours ne fait que croitre et embellir.

LE VICOMTE. Oui; mais vous ne considérez pas que le jeu qui vous di. vertit tient mon cæur au supplice, et qu'on n'est point capa. ble de se jouer longtemps, lorsqu'on a dans l'esprit une passion aussi sérieuse que celle que je sens pour vous. Il est cruel , belle Julie, que cet amusement dérobe à mon amour un temps qu'il voudrait employer à vous expliquer son ardeur; et cette nuit j'ai fait là-dessus quelques vers, que je ne puis m'empêcher de vous réciter sans que vous me le de mandiez, tant la démangeaison de dire ses ouvrages est un vice attaché à la qualité de poëte!

C'est trop longtemps, Iris , me mettre à la torture.
Iris, comme vous le voyez, est mis là pour Julie.

C'est trop longtemps, Iris, me mettre à la torture ;
Et, si je suis vos lois , je les blame tout bas

De me forcer à taire un tourment que j'endure,
Pour déclarer un mal que je ne ressens pas.
Faut-il que vos beaux yeux, à qui je rends les armes,
Veuillent se divertir de mes tristes soupirs ?
Et n'est-ce pas assez de souffrir pour vos charmes,
Sans me faire souffrir encor pour vos platsirs ?
C'en est trop à la fois que ce double martyre;
Et ce qu'il me faut taire, et ce qu'il me faut dire,
Exerce sur mon cæur pareille cruauté.
L'amour le met en feu, la contrainte le tue;
Et, si par la pitié vous n'êtes combattue,
Je meurs et de la feintc et de la vérité.

JULIE.

Je vois que vous vous faites là bien plus maltraité que vous li’êtes; mais c'est une licence que prennent messieurs les poëtes, de mentir de gaieté de cour, et de donner à leurs maitresses des cruautés qu'elles n'ont pas, pour s'accommoder aux pensées qui leur peuvent venir. Cependant je serai bien aise que vous me donniez ces vers par écrit.

LE VICOMTE. C'est assez de vous les avoir dits, et je dois en demeurer là. Il est permis d'etre parfois assez fou pour faire des vers, mais non pour vouloir qu'ils soient vus.

JULIE.

C'est en vain que vous vous retranchez sur une fausse modestie : on sait dans le monde que vous avez de l'esprit; et je ne vois pas la raison qui vous oblige à cacher les vôtres.

LE VICOMTE.

Mon Dien! madame, marchons là-dessus, s'il vous plait, avec beaucoup de retenue; il est dangereux dans le monde de se mêler d'avoir de l'esprit. Il y a là-dedans un certain ridicule qu'il est facile d'attraper, et nous avons de nos amis qui me font craindre leur exemple.

JULIE.

Mon Dieu ! Cléaple, vous avez beau dire ; je vois avec tout cela que vous mourez d'envie de me les donner; et je vous embarrasserais, si je faisais semblant de ne m'en pas soucier.

LE VICOMTE. Moi! madame; vous vous inoquez; et je ne suis pas si poëte que vous pourriez bien croire, pour... Mais voici votre madame la comtesse d'Escarbagnas. Je sors par l'autre porte pour ne la point trouver, et vals disposer tout mon monde au divertissement que je vous ai promis.

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