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AVANT-PROPOS

Ce nouveau Choix de Fables est très différent de ceux qu'on a publiés jusqu'à présent, car on ne s'est pas cru obligé de respecter l'ordre dans lequel ont paru les fables, non plus que la division en douze livres, qui n'est pas de La Fontaine. Le poète écrivait pour les gens du monde, et non pour les enfants; à côté d'une fable facile, il en plaçail une autre qui offre de nombreuses difficultés ; il mettait l'Homme et son image immédiatement après le Loup et l'Agneau. Il en résulte, pour les maitres, un très grand embarras: ne pouvant pas faire étudier à la suite l'une de l'autre des fables si différentes, ils se voient contraints de feuilleter le recueil, de manière à établir comme ils peuvent une sorte de gradation. On a tåché de leur éviter cette peine, et l'on a classé les fables par ordre de difficulté, en commençant par les plus faciles.

On a voulu aussi que cette édition fût illustrée, de manière à instruire l'enfant, et accompagnée de notices et de notes. Les animaux ont été dessinés d'après nature, et les personnages mythologiques ou historiques copiés d'après les meilleurs modèles; une carte de la Grèce ancienne et des pays voisins permet au lecteur de s'orienter dans le monde où La Fontaine a placé la plupart de ses personnages. Les notices fournissent des indications jugées indispensables ou donnent satisfaction à la curiosité bien naturelle de l'enfant. Des notes très simples ont pour objet de lever, dans la mesure du possible, les difficultés si nombreuses du texte de La Fontaine.

Rien n'a donc été négligé pour mettre La Fontaine à la portée des enfants; on peut espérer qu'ils liront avec plaisir ces chefs-d'oeuvre qui amusent l'enfant, mais inléressent et instruisent l'homme fait et même le vieillard.

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On se contente trop souvent de faire lire ou réciter aux enfants les fables de La Fonlaine; il faudrait en outre les leur expliquer en détail, et profiter de l'occasion pour causer avec eux, pour les instruire sans les fatiguer, pour leur faire à ce propos un petit cours de mythologie élémentaire, d'histoire et de géographie, d'histoire naturelle, de morale, de langue française et même de grammaire. Rien ne sera plus facile, si l'on veut appliquer les préceptes que nous allons donner brièvement pour l'explication d'une fable bien connue, le Loup et l'Agneau. Il faudra d'abord en lire le titre, et s'assurer, avant d'aller plus loin, si les enfants savent bien ce que c'est qu'un loup et ce que c'est qu'un agneau. Les notions d'histoire naturelle trouveront leur place ici, et l'on dira pourquoi les hommes sont comparés quelquefois à des loups ou à des agneaux. On lira ensuite la fable tout entière, et le maitre fera bien, dans la plupart des cas, de commencer par lire lui-même en faisant reprendre cette lecture par les enfants qui lisent avec le plus d'intelligence. C'est alors que viendra l'explication proprement dite, et voici comment on pourra procéder. La morale, placée d'ordinaire à la fin des fables, est ici en tête :

La raison du plus fort est toujours la meilleure. il faut donc l'étudier et l'expliquer tout d'abord, en montrant quel est son véritable sens. Il s'agit ici non pas d'un précepte de morale, mais simplement d'une vérité d'expérience que La Fontaine veut mettre dans tout son jour : « On a beau avoir raison, si l'on n'est pas le plus fort on n'a jamais raison; l'histoire de l'agneau et celle de notre Alsace-Lorraine le prouvent. » Les mots raison du plus fort signifient raisons données par le plus fort, et comme La Fontaine parle ironiquement, le vrai sens de la phrase est celui-ci : les raisons données par le plus fort sont souvent les plus mauvaises, mais elles triomphent toujours; du temps de La Fontaine on écrivait en latin sur les pièces de canon : dernière raison des rois. Tout à l'heure, qui finit le second vers, signifiait alors tout de

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suite, la preuve en est que l'avare de Molière voulant chasser un domestique lui dit : « Hors d'ici tout à l'heure, el qu'on ne réplique point.

Le récit qui vient ensuite est court (27 vers en lout), mais il sera bon de le diviser en ses différentes parties pour montrer comment il est composé. C'est une narration qui ressemble beaucoup, toutes proportions gardées, aux pièces de théâtre; comme ces dernières, elle a son commencement, son milieu, sa fin, ou pour mieux dire, son exposition, son noud, et son dénouement.

1° Exposition : depuis un agneau... jusqu'à : en ces lieux attirait (4 vers).

20 Næud : depuis qui te rend... jusqu'à : il faut que je me venge (20 vers).

3° Dénouement : la fin (3 vers).

Remarquons d'abord ceite disproportion (4 vers, 20 vers, 3 vers); La Fontaine l'a voulue ainsi : 4 vers lui suffisaient pour mettre les deux personnages en présence et pour nous intéresser au petit agneau; nous tremblons déjà pour lui, car le loup cherche aventure et il a faim; 20 vers ne sont pas de trop pour montrer l'injustice croissante du loup envers le plus inoffensif de tous les êtres; 3 vers suffisent pour annoncer que le crime est commis. A ce point de vue on pourrait, si l'on avait du loisir, comparer cette fable avec quelques autres, telles que le petit Poisson et le Pêcheur, le vieux Chat et la jeune Souris, l'Homme et la Couleuvre, les Animaux malades de la peste, la Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion, etc.

Non content de suspendre jusqu'au bout l'intérêt de son récit, La Fontaine a voulu tracer des caractères; et il faut y faire attention, car La Fontaine est un grand peintre de caractères. Remarquez qu'il introduit d'abord l'agneau, parce qu'il veut nous intéresser à lui ; le loup ne vient qu'ensuite. L'agneau ne s'enfuit pas, à quoi bon? Il ne cherche pas à fléchir le loup, ce serait peine perdue; il s'efforce de lui faire entendre raison; il lui prouve que l'eau ne remonte pas vers sa source et que l'on n'est pas coupable de crimes commis évidemment par d'autres ou même par des gens qui n'existent pas; mais il a beau se faire humble et petit, tout cela ne sert de rien, sa mort était résolue. Quant au loup, c'est un affreux scélérat, et un scélérat raffiné : il pourrait

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fondre sur l'agneau et l'étrangler tout d'abord, point du
tout, il prend son temps, il y met des formes, il prétend
manger le mouton en sûreté de conscience, pour le chå-
tier comme il le mérite.

On devra insister sur ces traits de caractère : « tu trou-
bles ma boisson, tu as dit du mal de moi; ton frère a dit
du mal de moi, j'ai entendu dire que toi, tes bergers et
tes chiens vous ne m'épargnez guère. » Tout cela est
effrayant, tout cela est malheureusement conforme à la
réalité, car il y a des loups à deux pieds qui volent, qui
ruinent, qui maltraitent ainsi des êtres sans défense.

Arrivons maintenant au détail; il sera facile de prouver que si la fable de La Fontaine est un chef-d'oeuvre de composition, elle n'est pas moins admirable au point de vue du style. On peut l'examiner à la rigueur, on n'y trouvera pas un mot impropre, trop fort ou trop faible; toutes les expressions rendent exactement la pensée du poète ; on gâterait tout si l'on mettait un mot à la place d'un autre, c'est la perfection.

Se désaltérait : il n'y a pas buvait à longs traits, ou se rafraîchissait; l'agneau avait bien soif, il trouvait une boisson délicieuse et buvait à loisir, ne prévoyant pas le danger.

Dans le wurant d'une onde pure : onde est un mot poétique; eau pure ferait ici contresens; courant est parfaitement juste, une eau qui court ainsi sur des cailloux est limpide, fraîche, vraiment délicieuse.

Un loup survient. Le mot survenir est admirable de précision pour marquer l'arrivée soudaine et imprévue de ce trouble-fête.

A jeun : il n'a rien mangé depuis la veille au soir, et sans doute la journée est assez avancée.

Qui cherchait aventure: ce loup ne passe pas son temps
à se promener, il lui faut des occupations dignes de lui,
des aventures, c'est un véritable aventurier.

Et que la faim en ces lieux attirait. On peut être surpris
de voir un loup attiré par la faim et non par la so if sur
le bord d'un ruisseau, mais les carnassiers savent très
bien qu'ils peuvent faire onne chasse près de
d'eau où les animaux viennent boire.

On pourrait continuer cet examen détaillé; les maitres
ne manqueront pas de le faire, au moins de temps en
temps, et ils pourront ajouter des explications de langue

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cours

et de graramaire qui intéressent loujours les enfants ; ils diront par exemple que le mot agneau s'écrivait agnel, et que Thibaut l'agnelet, dans le Loup et les Bergers, c'est Thibaut le petit agneau. Agneler se dit de la brebis qui met au monde un agneau. Désaltérait est forinė de altérer et de la particule dé qui sert à exprimer le contraire de l'action exprimée par le verbe, exemple : chausser, déchausser; faire, défaire, etc. On devrait donc dire déaltérer ; c'est pour faciliter la prononciation qu'on a introduit la lettre s, de même que dans les mots : désapprendre, désavouer, déshabiller, etc. Courant est un ancien participe du verbe courir, ce participe est devenu substantif, c'est ainsi que l'on dil les assistants, les contreves nants, les suivants, etc. Onde est un mot poétique, el l'on serait ridicule si l'on disail : verser de l'onde dans son vin; ce mot poétique sert à désigner en science la propagation des fluides : ondes sonores, ondes lumineuses. Pure est un adjectif qui signifie exempt de tout mélange; le vin pur est du vin sans tvu; l'onde pure est sans mélange de bourbe ou de gravier; au figuré la vérité pure est dégagée de tout mensonge.

Arrêtons ici ces observations; on peut en faire d'analogues sur toutes les fables, et si les maîtres pouvaient se trouver embarrassés pour l'emploi de leurs heures de classe, ils verront qu'il est aisé de faire passer un bon moment à leurs élèves en compagnie de La Fontaine,

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