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leur juste subordination, selon l'ordre qui leur appartient. Enfin vient l'élocution ; il s'agit d'écrire, d'appliquer tous les préceptes du style , les qualités générales, les qualités particulières et distinctes selon les sujets. On doit choisir avec discernement, avec goût, les tours élégants, les mouvements pathétiques ou entrainants, les ornements de toute nature, les figures de pensées, celles de mots, et sacrifier aux lois de l'harmonie. Nous supposons encore que tout cela est connu, quand un élève de rhétorique classique, ou simplement de rhétorique française, aborde une composition.

Le grand art de l'élève dans le travail de l'amplification est d'éviter un double excès : la sécheresse ou la surabondance, la pauvreté nue ou la richesse indigente, les idées mal revêtues, ou des mots qui ne revêtent rien, une trop courte haleine ou bien une course aventureuse et qui ne sait pas s'arrêter. Cela dit, passons aux préceptes spéciaux relatifs aux divers genres.

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Comme objet d'exercice classique et pour former à l'art d'écrire, la narration est une composition peu étendue, mais formant un tout et contenant l'exposé d'un fait. Il y a la narration historique et la narration iinaginaire ou fiction.

1. Dans la première, les faits sont réels, ils sont donnés, et il est impossible de s'en écarter. Toutefois, dans le canevas que l'élève doit remplir, il y a des circonstances omises, et qu'il doit trouver; c'est la part de l'invention. Il faudra ensuite disposer les faits avec un juste arrangement. Alors on procède à la composition, on écrit en mettant en cuvre les ressources de l'élocution, l'emploi des ornements, selon la mesure exigée par la nature du récit.

Souvent la narration historique ne porte pas sur les grands faits de l'histoire ; alors elle est anecdotique. Dans ce cas, le principal objet qu'il faut se proposer, c'est d'éviter la prolixité, les détails stériles, car, comme dit Boileau,

Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant,
L'esprit rassasié le rejette à l'instant,

2. Dans la fiction, tout est à trouver; la disposition aussi appartient à l'auteur, et toutes les variétés du style sont admises, toujours en conformité avec le sujet. En général, les narrations historiques sont dans le style simple; parfois aussi elles s'élèvent; il est permis à l'historien de sentir son coeur s'échauffer, son imagination s'ouvrir au récit qu'il entreprend des grandes actions, des grandes scènes de l'humanité. Tite-Live raconte dans le style tempéré, Tacite bien souvent dans le style sublime. La narration poétique ou la fiction est généralement du style tempéré ou fleuri.

Voilà ce qu'il faut observer de plus général en ce qui concerne la disposition pour toute espèce de narrations : 1° exposé préalable de la situation; circonstances qui précèdent; 2° corps du récit; 3° courte exposition de ce qui suit l'événement principal. Dans ces trois parties, le ton se modifie selon les circonstances. Il faut enfin avoir soin d'appliquer les trois préceptes que pose la rhétorique à l'égard de la narration, qui doit être claire, courte, vraisemblable; ces trois qualités doivent dominer l'ensemble et se retrouver dans tous les détails.

Soit donnée, par exemple, la bataille de Rocroi, et je suppose que l'on ait dicté le canevas suivant: Le duc d'Enghien, depuis prince de Condé, attaque l'armée espagnole, armée forte, composée de vieilles troupes. D'abord le sort des armes lui est peu favorable; son aile droite est rompue et mise en déroute ; mais il rallie son armée et reprend l'avantage. Rien ne peut arrêter l'ardeur de ses soldats, la victoire est complète et sanglante. Le général ennemi est trouvé parmi les morts, et le vainqueur remercie Dieu de sa victoire.

Pour remplir ce thème, l'écrivain devra s'attacher à connaître toutes les circonstances, d'abord celles qui précèdent l'action, les dangers qui menacent le règne naissant de Louis XIV, l'âge du duc d'Enghien, le nom des chefs des troupes ennemies, les dispositions des lieux. Quant aux incidents de la bataille, qui sont le corps du récit, sans rien ajouter à la réalité des faits, il sèmera des détails d’imagination dans les circonstances dont se compose une victoire. Il laissera le résultat en suspens; il relèvera le courage des ennemis pour grandir le vainqueur; le prince sera un autre Alexandre, etc. Chaque détail recueilli sera à sa place, s'éclairant de ce qui précède, se liant à ce qui suit. On appliquera l'art des transitions ; «mais la victoire va devenir plus terrible que le combat.» Ces transitions pourront être des traits éloquents : «Le voyez-vous comme il vole, à la mort ou à la victoire ? » Quant à l'élocution, toutes les qualités du style se trouveront dans ce récit, les figures, l'harmonie, les phrases imitatives. Le fait étant accompli, c'est-à-dire la victoire remportée, il restera à en montrer les résultats, les avantages pour le pays, , la noble conduite du vainqueur et sa piété : «Le prince fléchit le genou sur le champ de bataille.» C'est avec de tels procédés que Bossuet a écrit une narration qui est un chef-d'ouvre.

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Ce genre de composition peut être donné en devoir de classe, soit isolé (description du printemps, d'une tempête, d'une fête, etc.), soit subordonné à un récit, pour servir de cadre à quelque narration. Il ne faut pas oublier que la grande loi pour la description, c'est la vraisemblance. Les autres qualités sont le choix des motifs pittoresques, leur disposition ascendante, l'harmonie du langage, et l'éclat du style. L'invention a donc une large carrière, quand il s'agit d'écrire; mais c'est à condition que toutes les circonstances seront heureusement choisies et assorties, que vous ne donnerez pas les couleurs du midi ou celles de la fin du jour à une description du matin ; qu'il n'y aura rien d'étrange, rien de cherché, et, qu'en voyant votre tableau, on puisse dire : C'est cela. Pour la description d'un paysage d'après nature, l'invention est plus restreinte, mais non captive ; quand l'objet est beau et intéressant par lui-même, il dilate l'imagination, il l'évoque et l'appelle à sa hauteur. Dans la description historique, il y a un grand art de mêler le récit à la description et de les assortir sans permettre à celle-ci de prendre trop de terrain ou d'aller à la dérive en faisant oublier l'action. Les descriptions sont généralement de style tempéré, et elles acceptent tous les ornements les plus choisis. Enfin, une règle fort élevée, mais essentielle est celle-ci : N'oubliez pas que la description des choses de la nature ne possède la vérité, la vie, qu'autant que l'auteur sait animer son auvre, y placer l'homme avec ses sentiments et ses passions, montrer, dans les objets de cette nature qu'il décrit, l'oeuvre de Dieu, le miroir de sa grandeur et de sa providence. C'est en considérant la nature sous ce haut point de vue, que certains écrivains de notre âge, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Lamartine, ont excellé dans l'art de décrire.

Nous allons indiquer un sujet de description, un beau pays, la Bétique. Le corrigé est connu, c'est un texte de Fénelon dans le Télémaque. Mais, sans nous préoccuper ici de ce texte, voyons l'argument et les conditions qu'un élève aurait à remplir.

Le pays appelé la Bétique a reçu son nom du fleuve Bétis ; caractériser ce fleuve, la position géographique, décrire le pays qu'il arrose; là se sont perpétuées les mæurs de l'âge d'or. Rappeler les traits par lesquels les poëtes ont décrit les délices de cet âge, et montrer comment ce beau pays les réalise. Décrire la nature, puis les habitants, leur simplicité,

leur vertu, leur désintéressement ; c'est par système qu'ils aiment leur genre de vie, et quelles sont ces raisons. On marquera surtout les avantages de la vie frugale dans son opposition à une vie livrée au luxe, par laquelle les peuples s'épuisent, se corrompent et vivent malheureux. Voilà pour l'invention.

Par la disposition, ces idées seront placées dans leur ordre. L'idée croîtra, se développant sans effort, et sans retourner sur elle-même. On aura soin de parler des saisons, avant de parler des productions de la terre, qui naissent sous leur influence ; les chemins fleuris seront mentionnés, avant les montagnes couvertes de troupeaux, et celles-ci avant les mines. Il y aura une parfaite gradation dans l'ordre des raisons que ces peuples allèguent, pour se trouver plus heureux que les peuples corrompus et le dernier trait sera le plus fort : « Ils sont esclaves. »

Pour ce qui regarde l'élocution, le morceau sera du style tempéré ; il en aura les qualités, l'élégance, et parfois la richesse. Il y aura des phrases vraiment fraiches, et printanières ; on y verra les chernins « bordés de « lauriers, de grenadiers, de jasmins et d'autres arbres « toujours verts et toujours fleuris. » Peut-être même y verra-t-on quelque abus de l'élégance, quelque afféterie, si par exemple on écrit ceci : « Toute l'année n'est qu'un a hymen du printemps et de l'automne, qui semblent se (( donner la main. » Qu'on lise donc cette peinture dans le poëme de Fénelon; on verra à quel degré y sont remplies toutes les conditions de l'art de décrire, ainsi que nous venons de les indiquer.

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Ce genre de travail joue un grand rôle dans les classes de rhétorique, parce que, en effet, il occupe beaucoup de place chez les anciens historiens, et plus particulièrement

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