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Ce célèbre écrivain est né à Clermont, en Auvergne, où son père, Étienne Pascal était président de la cour des aides. Dès son enfance il donna des marques d'un génie singulier pour les sciences exactes. A l'âge de seize ans il composa un traité des sections coniques qui mérita de fixer l'attention de Descartes. Sa réputation s'accrut d'année en année par d'importants travaux scientifiques; mais trèsjeune encore, en 1655, il renonça aux études profanes et au commerce du monde, se livra à l'étude exclusive des livres saints, et mourut à l'âge de trente-neuf ans, laissant à son nom une double gloire, celle de l'un des premiers mathématiciens de son siècle, et une autre encore plus durable, la gloire d'avoir été l'un des plus grands écrivains de notre pays.

Les Pensées, qui furent recueillies après la mort de Pascal, sont un noble débris de cette vaste intelligence ; destinées pour la plupart à la construction d'un grand ouvrage sur les preuves de la religion, elles sont restées, bien qu’à l'état de ruines, un monument plein de grandeur. Avant de s'élever aux contemplations sur Dieu et sur la religion, Pascal, prenant son point de départ dans les contradictions de la nature de l'homme, témoignage de sa chute primitive, caractérise cet homme déchu, avec une pénétration de moraliste dont nul écrivain jusqu'à lui n'avait donné un si haut exemple.

1.

Disproportion de l'homme (1).

Que l'homme contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté ; qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent ; qu'il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers ; que la terre lui paroisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit, et, qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour n'est lui-même qu'un point très-délicat à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent.

Mais si notre vie s'arrête là, que l'imagination passe outre; elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce que nous voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'approche de l'étendue de ses espaces, nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Enfin c'est un des plus grands caractères sensibles de la toute-puissance de Dieu que notre imagination se perde dans cette pensée.

Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est, qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature, et que, de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix. Qu'est-ce que l'homme dans l'infini !

La première période se déroule, comme dit Pascal luimême, « avec une haute et pleine majesté; tout ce début est plein de grandeur dans le style et d'énergie dans la pensée. Voyons le détail : -- « Qu'il contemple. » Ce mot, dont l'origine tient au mysticisme antique, formé de templum, temple, c'est-à-dire primitivement l'étendue du ciel déterminée par le bâton augural des pontifes romains, a conservé l'idée de regarder avec méditation et comme

(1) Édition de M. Faugère; texte primitif de Pascal, modifié par les anciens éditeurs de ses Pensées.

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dans un temple, dans un lieu sacré. « Mise comme une lampe éternelle. » Image sublime ! Mise, c'est-à-dire placée, sans effort, par la main du Créateur. Et remarquez, que, pour plus de grandeur, ce n'est pas seulement le soleil, un astre seul, mais toute la lumière, qui est mise ainsi comme un simple flambeau. J'ai dit flambeau, mais il y a a lampe, » qui vaut mieux, parce que la lumière de la lampe a quelque chose de plus calme, de plus solennel. « Elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. » Il semble voir une lutte établie entre la puissance de l'imagination et l'immensité de la nature, de la nature inépuisable dont les limites reculent devant les faibles efforts de l'homme « l'ample sein de la nature. » Expression à la fois riche et nombreuse ; le sein est ici dans son sens étymologique, sinus, repli, cela est marqué par le choix de l'épithète « ample; » cette expression, du reste, est encore relevée par le contraste du « trait imperceptible, » une ligne, un point dans l'immensité. Quelle antithèse, quelle alliance de mots dans cette parole : « Enfler ses conceptions et n'enfanter que des atomes ! » - Quant au trait qui suit : « Le centre est partout, etc.,» sa sublimité est célèbre, c'est la plus forte image que l'esprit humain se soit jamais formée de l'infini. Quel est donc l'infini de Dieu, puisque notre pensée peut ainsi se perdre dans cet infini subordonné, ou pour mieux s'exprimer, dans cet indéfini, qui est son ouvre ?

« Ce qu'il est au prix de ce qui est, » sorte de jeu de mots dont le sens est profond et en quelque sorte formidable. — «Égaré dans un canton détourné de la nature. » Gradation descendante. Qu'un tel style, si bien assorti à cette âme austère, respire une tristesse sublime, pleine d'énergie comme de grandeur ! Quelle ironie dans ces mots : « égaré, canton détourné, » pour aboutir à ce dernier trait : « ce petit cachot où il est logé ! » Que de choses dans ces mots si simples et presque familiers! Ce cachot

c'est-à-dire l'univers visible tout entier, ce n'est pour nous qu'un logement, une hôtellerie ; la patrie est ailleurs, dans une plus grande région. Ce passage de Pascal pourrait être un souvenir de Cicéron dans le Songe de Scipion : « Je vois, me dit alors l’Africain, que vos yeux cherchent encore cette demeure des mortels ; si elle vous paraît petite, comme elle l'est, apprenez à la mépriser et à vous élever vers le ciel (ch. vı). » Et après tout ce qu'il vient de dire, le moraliste pouvait-il ne pas s'écrier : « Qu'est-ce que l'homme dans l'infini ? » Pascal nous a montré l'infini de grandeur, voici maintenant celui de petitesse, et toujours par rapport à l'homme.

Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connnit les choses les plus délicates. Qu'un ciron lui offre, dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours ; il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de notre nature. Je veux lui faire voir là dedans un abime nouveau. Je veux lui peindre, non-seulement l'univers visible, mais encore tout ce qu'il est capable de concevoir de l'immensité de la nature dans l'enceinte de ce raccourci d'atome. Qu'il y voie une infinité d'univers dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre en la même proportion que le monde visible ; dans cette terre des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné ; et souvent encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos. Qu'il se perde enfin dans ces merveilles, aussi étonnantes par leur petitesse que

leur étendue; car qui n'admirera pas que notre corps, qui tantôt n'étoit pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l'égard du néant où l'on ne peut arriver.

les autres par

D'autres philosophes que Pascal avaient été frappés de la petitesse de l'homme, par rapport aux globes et à l'étendue de l'univers ; il appartenait à celui-ci d'ajouter à ce tableau celui de la grandeur même matérielle de l'homme, par rapport à cet autre infini en petitesse qui se prolonge en plans multipliés, en sphères sans nombre audessous de lui. On est émerveillé de la puissance d'analyse avec laquelle ce géomètre, sur l'aile de l'imagination, parcourt ces mondes de petitesse infinie qui se contiennent et s'engendrent mutuellement « sans fin et sans repos. ) D'abord admirez avec quelle justesse, quelle précision docile la langue se prête à exprimer toutes les décompositions de l'animalcule, veines, sang, humeur, gouttes et vapeur, enfin le « dernier objet où il est possible d'arriver. » Tout à l'heure Pascal disait : « enfler ses conceptions ; » ici « il épuise ses forces en ses conceptions. ) C'est la même idée, mais avec l'expression variée et loujours grande; pour la grandeur enfler, pour la petitesse épuiser. « Je veux, » tour plein de mouvement et d'une juste autorité.

Il voit « l'immensité de la nature dans un raccourci d'atome. » Qui ne comprend ce qu'il y a de sublime dans la pensée comme dans l'image ? l'enceinte d'un atome est une alliance de mots de la plus grande 'beauté. L'atome veut dire la chose indivisible, l'élément que l'on ne peut plus réduire ; au-dessous il n'y a plus que le néant; environner un atome est donc ce que l'on peut dire de plus hardi ; Pascal va plus loin : il dit un raccourci d'atome. Peut-être ici, à force d'énergie, l'auteur dépasse le but et sort des bornes de la réalité, d'un sens intelligible : l'atome ne saurait être raccourci que cessant d'exister, c'est pour cela que les amis de Pascal, dans l'ancienne édition qu'ils firent des Pensées, ont corrigé le texte et écrit a atome imperceptible. » — «Qu'il y ait une infinité d'univers; » l'ancienne édition écrit : « mondes; » il y a des mondes, il n'y a qu'on univers. Car le mot univers, très

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