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rais en vain de les décrire à ceux qui n'ont point parcouru ces champs primitifs de la nature.

Après l'excès de la végétation dans les forêts vierges, ce qui a frappé le voyageur, c'est la multitude sans nombre des races animées. Chaque branche a son être vivant; la vie ruisselle à grands flots dans la forêt. Mais ici le poëte a forcé ses couleurs; il épuise sa palette; sa facilité est inépuisable, il en abuse. Dans un passage de la même description, que nous n'avons pas rapporté, il nous parlait des serpents verts, du héron bleu, des flamants roses; ici nous voyons les écureuils noirs, les perroquets verts, les piverts empourprés; plus bas, il est parlé des masses de blanc, d'azur, de vert, de rose. Il y a surabondance, une richesse de mauvais aloi et que le goût ne saurait accepter. Il y a aussi beaucoup de manière, je veux dire d'affectation, lorsqu'on nous montre « les blanches colombes qui descendent sur les gazons rougis par les fraises ; les colibris étincelants sur le jasmin des florides. >>

Cette souplesse de style, cette extrême facilité de l'expression se montre aussi dans le tableau des bruits de la forêt, variés à l'infini; aisément le vertige vous prendrait rien qu'à entendre le redoublement de ces bruits, « quand une brise vient à animer toutes ces solitudes, » dernier trait de pinceau par lequel l'auteur achève de nous rendre sensibles ces déserts redoutables, ces vastes espaces qu'il appelle justement « les champs primitifs de la nature. » Cette riche expression rappelle en effet les origines de toutes choses; dans les commencements il n'y avait que des bois; le monde était la forêt universelle ; la nature n'avait pas d'autres champs. L'homme est venu, il a conquis ces déserts, il en a fait son domaine, il y a semé la fertilité; mais que de régions restent encore à conquérir, à dérober à la nature inculte !

Chateaubriand, jeune et émigré, avait parcouru le Nouveau-Monde, et il avait aperçu plus que visité cette grande nature. Néanmoins, de ce qu'il a vu ainsi il a conservé une vive empreinte, et il la reproduit avec un grand talent. Mais l'imagination joue pour le moins un rôle aussi grand que le souvenir dans ses descriptions. Nous pourrions citer comme un modèle, celle de la cataracte du Niagara. La pensée morale de ces peintures est grande ; comme Fénelon, il veut manifester l'existence et la grandeur de Dieu par le spectacle de la création. Bernardin de SaintPierre aussi avait été můj d'une pensée à peu près semblable; il peint avec énergie la nature des tropiques, des colonies africaines; mais la prose poétique de Bernardin est loin de posséder la splendeur et surtout l'inépuisable variété que l'on admire chez son successeur.

Je ne puis m'empêcher de citer encore un de ces morceaux descriptifs dans lesquels Chateaubriand fait voir les qualités sinon d'un écrivain irréprochable, du moins d'un artiste d'un ordre peu commun.

La poule d'eau.

Elle se montre au bord des joncs, s'enfonce dans leur labyrinthe, reparaît et disparaît encore, en poussant un cri sauvage ; elle passe de la simplicité aux grandeurs, de la hutte d'un pauvre Pélasge aux fossés d'un château voisin. Elle aime à s'y percher sur les armoiries sculptées dans les murs. Quand elle s'y tient immobile, on la prendrait, avec son plumage noir et le cachet blanc de sa tête, pour un oiseau en blason, tombé de l'écu d'un ancien chevalier. Aux approches du printemps, elle se retire à des sources écartées; elle va chercher le tronc de quelque saule qui, comme un pot de fleurs, laisse échapper les ruelles d'or et les pieds-d'alouette, dont le vent' y porta les graines. Une racine minée par les eaux offre un site à la voyageuse; elle s'y dérobe à tous les yeux pour y placer son nid. Les convolvulus, les mousses, les capillaires d'eau, suspendent devant ce nid des draperies de verdure, afin de ne lui offrir que de riantes images; le cresson et la lentille lui fournissent une nourriture délicate; l'eau murmure doucement à son oreille; de beaux insectes occupent ses regards, et les naïades du ruisseau, pour mieux cacher cette jeune mère, plantent autour d'elle leurs, quenouilles de roseau, chargées d'une laine empourprée.

Cette peinture du volatile des rivières est pleine d'élégance; les derniers traits surtout respirent la plus aimable fraîcheur. Cependant cet écrivain est un peintre si curieux des moindres détails; il ajoute si bien les trésors de son imagination à ce qu'il a pu observer; il a souvent des choses si individuelles et cherchées, telles que ces « ruelles d'or et ces pieds-d'alouette qui sortent d'un tronc d'arbre comme d'un pot de fleurs, » que l'on ne saurait admirer sans restriction cet art, plutôt la miniature sur ivoire que la grande peinture. Il faut remarquer aussi l'abus que fait Chateaubriand des souvenirs d'histoire. Ici, à propos de la poule d'eau, voici venir «la hutte du Pélasge et les fossés du château féodal, v voici « l'oiseau en blason, tombé de l'écu d'un ancien chevalier. La mythologie également ne lui fait pas défaut; tout à la fin c'est « la Naïade, qui, pour abriter la poule d'eau, plante autour d'elle ses quenouilles de roseau. » L'imagination, comme on le voit, court grand train, avec Chateaubriand. Nous exposons les beautés, l'art de son style avec sympathie mais avec prudence; il est un de ces auteurs dont Rollin conseille d'offrir des morceaux aux jeunes gens, quand ils sont un peu avancés, pour leur apprendre à discerner ce qui est bien et ce qui est mal, et à faire justice de « certaines pensées brillantes qui frappent d'abord par leur éclat, mais donton reconnaît le faux et le vide quand on les examine de près. » Parlant d'un écrivain de cet ordre, comme fut Sénèque, par exemple, Quintilien, un grand critique de l'antiquité, disait : Dulcibus abundat vitiis, il abonde en défauts qui séduisent. Obligé de nous borner, dans

ces extraits, à quelques passages du Génie, nous terminerons en citant un passage plus sévère, où l'auteur se montre aussi habile dans l'art de penser que dans celui d'écrire.

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Chaque homme a au milieu du cour un tribumal où il commence par se juger soi-même, en attendant que l'arbitre souverain confirme la sentence. Si le vice n'est qu'une conséquence physique de notre organisation, d'où vient cette frayeur qui trouble les joies d'une prospérité coupable ? Pourquoi le remords est-il si terrible qu'on préfère souvent de se soumettre à la pauvreté et à toute la rigueur de la vertu, plutôt que d'acquérir des biens illégitimes ? Pourquoi y a-t-il une voix dans le sang, une parole dans la lièvre ? Le tigre déchire sa proie et dort; l'homine devient homicide et veille. Il cherche les lieux déserts et cependant la solitude l'effraie; il se traîne autour des tombeaux, et cependant il a peur des tombeaux. Son regard est inquiet et mobile; il n'ose fixer le mur de la salle du festin, dans la crainte d'y voir des caractères funestes. Tous ses sens semblent devenir meilleurs pour le tourmenter; il voit au milieu de la nuit des lueurs menaçantes ; il est toujours environné de l'odeur du carnage; il découvre le goût du poison jusque dans les mets qu'il a lui-même apprêtés ; son oreille, d'une étrange subtilité, trouve le bruit où tout le monde trouve le silence; et, en embrassant son ami, il croît sentir sous ses vêtements un poignard caché.

Ce tableau est d'une grande énergie ; « le tigre déchire sa proie et dort, l'homme devient homicide et veille; » il y a du sublime dans les oppositions ; la rhétorique peutsans crainte laisser passer de pareilles antithèses. L'allusion au festin de Balthasar est saisissante; le tableau des terreurs du crime va croissant jusqu'au trait final, qui fait frémir, par la pensée, par l'expression, par l'effet imitatif

d'harinonie : « sentir sous ses vêtements un poignard caché. » A comparer ce beau morceau et celui de J. J. Rousseau sur le même sujet, on peut remarquer que Rousseau décrit la conscience comme faculté morale, comme jugement de bien et de mal, et que Chateaubriand a surtout décrit son effet sensible, le remords, cette douleur que Dieu a placée à côté du crime pour commencer son châtiment et surtout comme épreuve. Ces deux morceaux se complètent mutuellement. Remarquez aussi que Chateaubriand a peint à grands traits ce remords terrible qui poursuit les meurtriers, et qu'il n'a pas assez insisté sur ces pointes moins déchirantes, mais qui se font toujours sentir à l'âme coupable, quel que soit le degré auquel elle a péché contre la loi.

Nous arrêtons ici cette revue des prosateurs français. Chateaubriand est le plus grand écrivain de ce siècle ; du moins a-t-il été plus d'un demi-siècle en possession de cette royauté. D'illustres écrivains sont entrés après lui dans cette carrière. Une grande partie de notre siècle littéraire dépend plus ou moins de ce grand écrivain, de sa pensée, de son style; mais le critique qui essaie pour sa part de former la jeune génération aux lois du goût, s'arrête avec raison sur le seuil de l'âge contemporain ; après avoir exercé de jeunes esprits en les familiarisant avec les génies que la mort et le temps ont consacrés, il peut dire en achevant son livre : Allez, jeunes gens, votre esprit est fortifié comme votre goût est armé; abordez avec confiance les écrivains du siècle, bien sûrs que vous n'obéirez pas à des préjugés de faveur ou d'antipathie, et que vous saurez toujours reconnaître le beau littéraire où il se trouve, vous souvenant toujours et prenant pour règle cette maxime de Fénelon bien connue, mais que l'on ne saurait trop souvent citer : « L'écrivain ne doit se servir de la parole que

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