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Chateaubriand a un grand art de saisir dans les textes sacrés ce qu'il y a de plus beau et de mieux approprié au sujet qu'il traite. Ainsi ce verset : « les collines bondiront, » à propos de la sainte promenade à travers les bois est du choix le plus heureux. « Le troupeau qui suit pêlemêle avec son pasteur, » est la peinture fidèle d'une rogation de village. Tous les accidents de cette riante campagne sillonnée par la procession sont décrits avec une vérité de couleur qui semble reluire aux feux du matin : la nature s'anime et semble prendre part aux hymnes des laboureurs. Le psalmiste suppose que toute la création salue le Dieu qui l'a produite ; les oiseaux chantent aussi la gloire de Dieu dans Chateaubriand. Ici pourtant il y a excès de couleur et l'auteur n'a pas su s'arrêter. Il était bien de faire sortir les oiseaux des blés, pour chanter au "soleil; mais il fallait éviter de les ranger à quelque distance pour voir passer la pompe villageoise ; il fallait se rappeler la critique du poëte :

Les poissons ébahis les regardaient passer.

« Avec quelle espérance... tièdes ondées ! » que de nombre et de mélodie dans cette phrase si bien cadencée ! tout le détail de la fin, quoiqu'un peu apprêté, est plein de calme et de pureté. La couleur locale y règne, elle est suave; le repas du soir sous les peupliers de la cour, les reflets de la lune, le travail sourd de la végétation sous les douces haleines du soir, le chant des rossignols et les vieillards assis le long du cimetière, tout cela est ravissant de mélancolie et d'une vérité dont il n'est personne, pour peu qu'on ait habité les campagnes, qui n'ait au fond de son âme quelque souvenir.

Prière du soir en mer.

Le globe du soleil, dont nos yeux pouvaient alors soutenir l'éclat, prêt à se plonger dans les vagues étincelantes, apparaissait entre les cordages du vaisseau, et versait encore le jour dans des espaces sans bornes. On eût dit, par le balancement de la poupe, que l'astre radieux changeait à chaque instant d'horizon. Les mâts, les haubans, les vergues du navire étaient couverts d'une teinte rose. Quelques nuages erraient sans ordre dans l'orient, où la lune montait avec lenteur. Le reste du ciel était pur, et à l'horizon du nord, formant un glorieux triangle avec l'astre du jour et celui de la nuit, une trombe chargée des couleurs du prisme s'élevait de la mer comme une colonne de cristal supportant la voûte du ciel.

Il eût été bien à plaindre celui qui, dans ce beau spectacle, n'eût pas reconnu la beauté de Dieu ! Des larmes coulèrent malgré moi de mes paupières, lorsque tous mes compagnons, ôtant leurs chapeaux goudronnés, se mirent à entonner d'une voix rauque leur simple cantique à Notre-Dame de Bon-Secours, patronne des mariniers. Qu'elle était touchante la prière de ces hommes qui, sur une planche fragile, au milieu de l'Océan, contemplaient un soleil couchant sur les flots ! Comme elle allait à l'âme, cette invocation du pauvre matelot à la Mère de douleur!

Cette humiliation devant celui qui envoie les orages et le calme; cette conscience de notre petitesse à la vue de l'infini; ces chants s'étendant au loin sur les vagues; les monstres marins étonnés de ces accents inconnus, se précipitant au fond de leurs gouffres; la nuit s'approchant avec ses embûches; la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles; un équipage religieux saisi d'admiration et de crainte; un prêtre auguste en prière; Dieu penché sur l'abîme, d'une main retenant le soleil aux portes de l'Occident, de l'autre élevant la lune à l'horizon opposé, et prêtant, à travers l'immensité, une oreille attentive à la faible voix de sa créature : voilà ce que l'on ne saurait peindre et ce que tout le ceur de l'homme suffit à peine pour sentir.

Tout à l'heure c'était la prière associée aux scènes riantes de la nature; ici c'est encore la prière, mais parmi des scènes sublimes, en présence de l'immensité.

Dès le début, le tableau des effets du soleil sur la mer et sur le navire est grandiose. Mais l'auteur aurait dû s'arrêter à ce trait : « où la lune montait avec lenteur. » J'aime peu la circonstance trop-spéciale de la «trombe chargée des couleurs du prisme, formant un triangle avec, etc.,) si ce fait est imaginé, il nuit à la simplicité des lignes de ce sublime horizon.

La prière des matelots est placée entre deux grandes images, celle des effets naturels que nous venons de remarquer et celle des grandeurs de Dieu auteur de ces grands spectacles et attentif à la voix de sa créature, On admirera cette ample et majestueuse phrase : « cette hu-, miliation devant celui, etc. » Il y a là une accumulation sombre, solennelle et merveilleusement graduée, pour le nombre comme pour la pensée ; on y voit la mer, l'air, les astres, puis Dieu qui apparaît dans l'immensité. Je ne dis pas que cette image ne sente pas le travail et soit irréprochable de tous points ; quoi qu'il en soit, elle a beaucoup de grandeur, et rappelle assez bien le tableau de la création, dans la chapelle Sixtine. Ajoutez que cette longue phrase repose supérieurement sur ce dernier trait, si précis et qui conclut si bien : « ce que l'on ne saurait pas rendre, et ce que tout le coeur de l'homme suffit à peine pour sentir.)

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Les deux rives du Meschacebé présentent le tableau le plus extraordinaire. Sur le bord occidental, des savanes se déroulent à perte de vue : leurs flots de verdure, en s'éloignant, semblent monter dans l'azur du ciel, où ils s'évanouissent. On voit, dans ces prairiés sans bornes errer à l'aventure' trois ou quatre mille buffles sauvages. Quelquefois un bison chargé d'années, fendant les flots à la nage, se vient coucher parmi les hautes herbes, dans une île du Meschacebé. A son front

orné de deux croissants, à sa barbe antique et limoneuse, vous le prendriez pour le dieu mugissant du fleuve, qui jette un regard satisfait sur la grandeur de ses ondes et la sauvage abondance de ses rives.

Telle est la scène sur le bord occidental; mais elle change tout à coup sur la rive opposée, et forme avec la première un admirable contraste. Suspendus sur le cours des ondes, groupés sur les rochers et sur les montagnes, dispersés dans les vallées, des arbres de toutes les formes, de toutes les couleurs, de sous les parfums, se mêlent, se croisent, montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes sauvages, les bégonias, les coloquintes s'entrelacent au pied des arbres, escaladent leurs rameaux, grimpent à l'extrémité des branches en formant mille grottes, mille voûtes, mille portiques ; souvent égarées d'arbre en arbre, ces lianes traversent des bras de rivière, sur lesquels elles jettent des ponts et des fleurs. Du sein de ces massifs embaumés, le superbe magnolia élève son cône immobile : surmonté de ses larges roses blanches, il domine toute la forêt, n'a d'autre rival que le palmier, qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de verdure.

Ce qu'il faut remarquer surtout dans ce tableau, c'est la couleur locale, la magie du pinceau avec laquelle le poëte nous transporte dans la région lointaine où la nature est vierge, où coulent les grands fleuves, où s'étendent les prairies sans fin. Cet écrivain a un art incomparable de rendre sensible aux regards le tableau qu'il a conçu dans son imagination et fixé par sa plume. Tel est, par exemple,ce, trait sur la savane, dont « les flots de verdure, en s'éloignant, semblent monter dans l'azur du ciel, où ils s'évanouissent.. On peut trouver un art un peu affecté dans cette manière de détacher les objets pour les décrire. Cette observation s'applique à la vive peinture du bison isolé, qui se couche dans les hautes herbes, pareil au dieu du fleuve; il y a aussi dans ce dernier rapprochement une allusion par trop mythologique, pour caractériser un fleuve du Nou

veau-Monde. La peinture de la forêt vierge est merveilleuse de vérité pittoresque, elle est plantureuse comme la végétation elle-même, si exubérante dans ces solitudes. Le détail du style est singulièrement imitatif; les phrases sont coupées, multipliées, croisées comme les mille plis et replis des lianes dans la forêt sans bornes. Et tout à coup, dans cet impénétrable fourré, quels accidents inattendus, quelles échappées, quand ces lianes « traversent des bras de rivières sur lesquels elles jettent des ponts et des arches de fleurs. » Lassé, vous vous reposez sous le palmier qui balance auprès du magnolia « ses éventails de verdure; » que cette phrase est nombreuse, vivante, et quel art de peindre !

Une multitude d'animaux, placés dans ces belles retraites par la main du Créateur, y répandent l'enchantement et la vie. De l'extrémité des avenues on aperçoit desr ous enivrés de raisins, qui chancellent sur les bords du fleuve ; des écureuils noirs se jouent dans l'épaisseur des feuillages; des oiseaux moqueurs, des colombes virginiennes de la grosseur d'un passereau descendent sur les gazons rougis par les fraises ; des perroquets verts à la tête jaune, des piverts empourprés, des cardinaux de feu grimpent en circulant autour des cyprès ; des colibris étincellent sur le jasmin des florides, et des serpents oiseleurs sifflent suspendus aux domes des bois et s'y balancent comme des lianes.

Si tout est silence et repos dans les savanes, de l'autre côté du fleuve tout est mouvement et murmure ; des coups de bec contre le tronc des chènes, des froissements d'animaux qui marchent, broutent ou broient entre leurs dents les noyaux des fruits, des bruissements d'ondes, de faibles mugissements, de sourds beuglements, de doux roucoulem ents, remplissent ces déserts d'une tendre et sauvage harmonie. Mais quand une brise vient à animer toutes ces solitudes, à balancer tous ces corps flottants, à confondre toutes ces masses de blanc, d'azur, de vert, de rose, à mêler toutes les couleurs, à réunir tous les murmures, il se passe de telles choses aux yeus, que j'essaie

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