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vante autant que facile, pleine de lumière et d'air. - «Captiver les regards; » belle expression toute française.

Étaler, » montrer avec ostentation, mettre comme en vente. — Développement, » action d'enlever tout voile, mais avec lenteur et progression. - « Ondulant, » formant de petits plis successifs et arrondis, comme de légères vagues. Que l'on juge si la langue française est riche, originale, et d'un admirable ressort sous la plume de ses grands écrivains !

Aux avantages de la nature, le cygne réunit ceux de la liberté; il n'est pas du nombre de ces esclaves que nous puissions contraindre ou renfermer ; libre sur nos eaux, il n'y séjourne, ne s'y établit qu'en y jouissant d'assez d'indépendance pour exclure tout sentiment de servitude et de captivité; il veut, à son gré, parcourir les eaux, débarquer au rivage, s'éloigner au large, ou venir, longeant la rive, s’abriter sous les bords, se cacher dans les joncs, s'enfermer dans les anses les plus écartées; puis, quittant la solitude, revenir à la société, et jouir du plaisir qu'il paraît prendre et goûter en s'approchant de l'homme, pourvu qu'il trouve en nous ses hôtes et ses amis, et non ses maîtres et ses tyrans.

Buffon passe toujours avec la plus grande facilité de la peinture des formes extérieures à ce qu'il y a de plus intime, à l'existence morale. Dans le domaine de la réalité la plus fidèle, il a donné des caractères admirables aux bêtes, comme La Fontaine l'a fait dans le domaine de la fiction. Il y a toujours quelque chose d'humain, ou qui rappelle l'homme, dans cet ordre de considération du naturaliste. C'est ainsi que le cygne possède la liberté ; il veut et il accomplit sa volonté. Et voyez comme il traite avec nous de puissance à puissance; il consent à rechercher notre société, pourvu qu'il trouve en nous « ses hôtes et ses amis, et non ses maîtres et ses tyrans. ) « Captivité » est moins fort que servitude; celui-ci moins fort qu'esclavage; quand

le moyen âge a reconnu des serfs, attachés à la glèbe, il a fallu un mot tout spécial pour marquer la servitude personnelle; le servus a été le serf, et le sens du servus antique a été exprimé par le mot escluve. « S'abriter sous les joncs ; » cette peinture respire la fraicheur des hautes herbes et l'ombre des bocages aux bords de l'eau.

Les anciens ne s'étaient pas contentés de faire du cygne un chantre merveilleux ; seul entre tous les êtres qui frémissent à l'aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son agonie, et préludait par des sons harmonieux à son dernier soupir. C'était, disaient-ils, près d'expirer, et faisant à la vie un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux et si touchants, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, d'une voix basse, plaintive et lugubre, formaient un chant funèbre, On entendait ce chant lorsque, au lever de l'aurore, les vents et les flots étaient calmes ; on avait même vu des cygnes expirant en musique et chantant leurs hymnes funéraires. Nulle fiction en histoire naturelle, nulle fable chez les anciens, n'a été plus célébrée, plus répétée, plus accréditée; elle s'était emparée de l'imagination vive et sensible des Grecs; poëtes, orateurs, philosophes même, l'ont adoptée comme une vérité trop agréable pour vouloir en douter. Il faut bien leur pardonner leurs fables; elles étaient aimables et touchantes; elles valaient bien d'arides, de tristes vérités. C'étaient de tristes emblèmes pour les âmes sensibles. Les cygnes, sans doute, ne chantent point leur mort; mais toujours, en parlant du dernier essor et des derniers élans d'un beau génie prêt à s'éteindre, on rappellera avec sentiment cette expression touchante : C'est le chant du cygne.

Tout ce détail est plein de poésie; on y trouve un sentiment exquis de l'antiquité. Les divers genres d'harmonie s'y font remarquer. C'est d'abord l'harmonie claire et liquide, liquidam vocem, dans cette phrase : « Il chantait encore.... dernier soupir; » puis une harmonie lugubre, entrecoupée, dans ces nombres féminins : « Douloureux murmure, voix basse, chant funèbre.)

.) — «Dernier essór, » l'âme qui sort de prison; « dernier élan, » l'âme qui s'é lance dans une autre région, mouvement subit, prompt comme le jet d'une flèche. Malgré son infériorité par rapport aux langues antiques, la nôtre est riche, variée, souple, fertile en étymologies expressives, et possédant plus de mots à soi, qu'elle n'a pas copiés, mais formés, qu'on ne le croit communément. Étudiez nos grands écrivains.

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Reçu membre de l'Académie française en 1753, Buffon prononça dans cette compagnie un discours de réception, un chef-d'oeuvre par la beauté du langage, par la solidité comme par l'élévation des préceptes. Ce discours a pour objet le style, et jamais le modèle et le précepte ne furent donnés en même temps d'une manière plus complète. En voici quelques extraits :

Il s'est trouvé dans tous les temps des hommes qui ont su commander aux autres par la puissance de la parole. Ce n'est, néanmoins, que dans les siècles éclairés que l'on a bien écrit et bien parlé. La véritable eloquence suppose l'exercice du génie et la culture de l'esprit. Elle est bien différente de cette facilité naturelle de parler, qui n'est qu'un talent, une qualité accordée à tous ceux dont les passions sont fortes, les organes souples et l'imagination prompte. Ces hommes sentent vivement, s'affectent de même, le marquent fortement au dehors; et par une impression purement mécanique, ils transmettent aux autres leur enthousiasme et leurs affections. C'est le corps qui parle au corps; tous les mouvements, tous les signes concourent et servent également. Que faut-il pour émouvoir la multitude et l'entraîner ? Que faut-il pour ébranler la plupart des hommes et les persuader? Un ton véhément et pathétique, des gestes expressifs et fréquents, des paroles rapides et sonnantes ; mais pour le petit nombre de ceux dont la tête est ferme, le goût délicat et le sens exquis, et qui, comme vous, messieurs, comptent pour peu le ton, les gestes, et le vain son des mots, il faut des choses, des pensées, des raisons; il faut savoir les présenter, les nuancer,

les ordonner; il ne suffit pas de frapper l'oreille et d'occuper les yeux, il faut agir sur l'âme et toucher le cæur en parlant à l'esprit.

Le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées. Si on enchaîne étroitement, si on les serre, le style devient ferme, nerveux et concis; si on les laisse se succéder lentement et ne se joindre qu'à la faveur des mots, quelque élégants qu'ils soient, le style sera diffus, lâche et trainant.

La pensée générale de ce morceau est qu'il ne suffit pas de posséder les conditions extérieures de l'éloquence; qu'il faut avoir ce qui est intérieur, l'art d'émouvoir et de persuader par le style. De là la définition du style et l'origine de ses principales qualités. Peut-être y a-t-il quelque chose de vague et qui passe son but dans ce développement. M. Villemain, dans son Cours de littérature (dixseptième leçon), le fait sentir vivement : « Buffon, dit l'illustre critique, met, pour ainsi dire, la puissance oratoire en dehors de l'éloquence, ou du moins, l'éloquence qu'il conçoit lui paraît très-bien différente de cette facilité naturelle de parler, qui n'est qu'un talent, une qualité accordée ceux dont les passions sont fortes, les organes souples et l'imagination prompte. Est-ce donc si peu de chose que de savoir sentir et transmettre aux autres son enthousiasme? Mais cela même est l'éloquence ! » Il y a donc quelque subtilité dans cette théorie de Buffon. « C'est le corps qui parle au corps; » c'est bien l'âme aussi, puisque vous supposez que celui qui parle a de l'enthousiasme et n'est pas dépourvu d'imagination; ce ne sont pas là, certes, des qualités du corps, le résultat d'une impression mécanique.

« L'exercice du génie et la culture de l'esprit; » ces termes sont très-exacts; le génie est une faculté, on l'exerce; l'esprit est le fonds, on le cultive. - Enthousiasme,

beau mot, d'origine grecque : Dieu dans l'âme. — « Des gestes expressifs; » il y a encore iei quelque contradiction; si tout est mécanique, il ne saurait y avoir rien d'expressif; l'expression suppose toujours un certain degré d'éloquence vraie. – « Des pensées, des raisons; » c'est la différence de ce qu'on appelle en logique des jugements et des arguments. - «Nuancer, » mêler, assortir les couleurs par dégradation insensible; excellent mot, pur français, de l'idée de nuage. «Ordonner;» l'ordre vient assigner sa règle au travail interne qui nuance. « Agir sur l'âme, etc. » Le ceur et l'esprit, c'est-à-dire le double foyer des sentiments et de l'intelligence, sont les deux points de vue de l'esprit considéré en général, ou de l'âme. Puisque Péloquence doit parler à l'âme entière, elle doit donc s'adresser au coeur et à l'esprit, au sentiment et à l'intelligence; par conséquent tout consiste à instruire en plaisant et à toucher.

« Le style est l'ordre et le mouvement.... » très-bien, pourvu que l'on sous-entende que la pensée elle-même doit être belle, noble et revêtue des meilleurs termes; autrement, l'ordre et le mouvement ne suffiraient pas à constituer le style. A propos du « mouvement, » Cicéron a dit très-justement: Les choses emportent les paroles, res verba rapiunt ; il a dit aussi : L'éloquence est le mouvement continuel de l'âme, continuus animæ motus. Au mouvement, selon Cicéron, Buffon a ajouté l'ordre. De cette définition sortent les divers styles : avec un mouvement rapide, une chaine serrée, on a les qualités qui tiennent à la force, le style concis, ferme, allant au fait et ne laissant point de vide; avec le mouvement lent, quand le vide se fait sentir, quand les idées sont remplacées par les mots, on a les défauts qui constituent la faiblessé du style. Néanmoins, on peut trouver dans ce style, à un certain degré, l'élégance, la grâce, l'agrément. — «Diffus, lâche et traînant.» Ces épithètes sont des métaphores, ou du moins des cata

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