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Ce célèbre écrivain a rempli le dix-huitième siècle du bruit de son nom; poëte, historien, romancier, philosophe, ila tout entrepris; il a mérité d'être regardé comme un écrivain d'un ordre très-élevé, ei le juste reproche d'avoir seme partout le sophisme, et de s'être posé, dans un siècle déjà corrompu, comme le chef d'une philosophie désastreuse, et l'implacable adversaire de la religion. Dès l'âge de dixhuit ans, il commença sa carrière poétique; à vingt-cinq il était déjà célèbre par la Henriade et de belles tragédies; son esprit audacieux et frondeur le fit enfermer à la Bastille, puis le força de s'exiler à Londres, où il se fortifia dans l'esprit philosophique antichrétien. De retour en France, sa vie fut très-agitée; il fut pendant quelque temps le commensal et le chambellan de Frédéric II, roi de Prusse. Revenu à Paris, après bien des succès divers, il s'exila définitivement et alla passer près de trente années dans son habitation de Ferney, près de Genève. Il revint à Paris en 1778 pour y mourir cette année même.

Comme prosateur, Voltaire se rattache par le génie littéraire au siècle de Louis XIV; son style est clair, élégant, lumineux, sa phrase svelte et facile; il possède à un haut degré la propriété de l'expression, à la fois juste, concise, toujours conforme à l'idée qu'il veut rendre. Mais il a peu de chaleur, parce que son âme ne possède pas le foyer d'où naissent les grands styles avec les grandes pensées. Historien, il est vif, spirituel, antithétique, il a l'ironie le trait aiguisé, mais il lui manque tout à fait la dignité, l'impartialité, la hauteur de vues. Il n'y a pas dans Voltaire un seul bon livre, que du moins on puisse lire en sûreté. Il y a pourtant l'histoire de Charles XII, dans laquelle, soustrait à ses préoccupations haineuses ou subversives, il se montre un historien fidèle, et son ouvrage peut être cité comme un modèle de narration. L'histoire du siècle de Louis XIV est écrite avec assez de modération, pour Voltaire, mais il s'en faut beaucoup que sa manière soit au niveau de la grandeur du siècle dont il raconte la gloire : son récit est coupé, divisé en compartiments qui l'empêchent de représenter chaque époque de ce règne sous tout le jour qui lui appartient; l'épigramme y domine, et, quant aux matières religieuses, il est rare qu'on ne retrouve pas, même dans ce livre, l'esprit malveillant inséparable de tout ce qui a été produit par cet écrivain. — Nous rapporterons trois récits, dans lesquels nous pourrons louer le talent d'exposition et l'art du style.

1.

Conquête de la Flandre en 1667.

Le roi, comptant encore plus sur ses forces que sur ses raisons, marcha en Flandre à des conquêtes assurées. Il était à la tête de trente-cinq mille hommes; un autre corps de huit mille fut en voyé vers Dunkerque, un de quatre mille vers Luxembourg. Turenne était sous lui général de cette armée. Colbert avait multiplié les ressources de l'État pour fournir à ces dépenses. Louvois, nouveau ministre de la guerre, avait fait des préparatifs immenses pour la campagne. Des magasins de toute espèce étaient distribués sur la frontière. Il introduit le premier cette inéthode avantageuse, que la faiblesse du gouvernement avait jusqu'alors rendue impraticable, de faire subsister les armées par les magasins : quelque siége que le roi voulůt faire,

de quelque côté qu'il tournât ses armes, les secours en tout genre étaient prêts, les logements des troupes préparés, leurs marches réglées. La discipline, rendue plus sévère de jour en jour par l'austérité inflexible du ministre, enchaînait tous les officiers à leur devoir. La présence d'un jeune roi, l'idole de son armée, leur rendait la dureté de ce devoir aisée et chère. Le grade militaire commença dès lors à être un droit beaucoup au-dessus de celui de la naissance. Les services et non les aïeux furent comptés, ce qui ne s'était pas vu encore; par là l'officier de la plus médiocre naissance fut encouragé, sans que ceux de la plus haute eussent à s'en plaindre. L'infanterie, sur qui tombait tout le poids de la guerre depuis l'inutilité reconnue des lances, partagea les récompenses dont la cavalerie était en possession. Des maximes nouvelles dans le gouvernement inspiraient un nouveau courage. Le roi, entre un chef et un ministre également habiles, tous deux jaloux l'un de l'autre, et cependant ne l'en servant que mieux, suivi des meilleures troupes de l'Europe, attaquait avec tous ces avantages une province mal défendue d'un royaume ruiné et déchiré.

Cet historien excelle à présenter les circonstances préalables, quand il s'agit de raconter les faits militaires qu'il expose d'ailleurs avec une grande précision. Ici, dans cette campagne de Flandre, qui fut si rapide, et dont le succès suivit de si près l'entreprise, les détails extra-militaires l'emporteront en intérêt sur la partie stratégique, comme on va le voir. Cet aperçu de la situation florissante où se trouvait le roi avec la France, au moment de la conquête de la Flandre, est tracé de main de maître. On voit là, en traits rapides, les ressources de la France en subsides et en hommes. Avec Turenne, Colbert et Louvois, et un roi tel que Louis XIV, une entreprise de cette nature devait réussir. L'auteur a un aperçu fort profond lorsqu'il caractérise le général et le ministre, « jaloux l'un de l'autre, et n'en

ant que mieux le roi. » On peut admirer la netteté avec laquelle il expose le perfectionnement de l'intendance militaire, négligée jusqu'alors, et qui a fait tant de progrès

depuis les guerres de Louis XIV. — «Quelque siége que le roi voulůt faire, etc.; » il faut remarquer les incises multipliées, marquant bien tout le détail du service, un style historique imitatif en quelque sorte. La phrase qui suit, sur l'attachement inspiré par le roi, est noble et d'un bon style. L'observation sur l'admissibilité aux emplois de l'armée, est un fait important, peu reconnu, d'ailleurs un des mérites de ce roi, qui créa maréchal de France Fabert, un soldat de fortune. Avec ce préambule, on voit bien que la victoire sera à la France. La situation de la Flandre et celle de l'Espagne, à laquelle elle appartenait, est bien établie par cette phrase : « Une province mal défendue d'un royaume ruiné et déchiré. » On remarquera encore l'effet imitatif de ces deux participes qui caractérisent énergiquement l'état où se trouvait l'Espagne, alors presque aux abois. — Maintenant les opérations :

L'art d'attaquer les places n'était pas encore perfectionné comme aujourd'hui, parce que celui de les bien fortifier et de les bien défendre était plus ignoré. Les frontières de la Flandre espagnole étaient presque sans fortifications et sans provisions. Louis n'eut qu'à se présenter devant elles. Il entra dans Charleroi comme dans Paris; Ath, Tournai, furent prises en deux jours; Furnes, Armentières, Courtrai, ne tardèrent pas davantage. Il descendit dans la tranchée devant Douai, qui se rendit le lendemain. Lille, la plus florissante ville de ce pays, la seule bien fortifiée, et qui avait une garnison de six mille hommes, capitula après neuf jours de siége. Les Espagnols n'avaient que huit mille hommes à opposer à l'armée victorieuse; encore l'arrière-garde de cette petite armée fut-elle taillée en pièces par le marquis, depuis maréchal de Créqui. Le reste se cacha sous Bruxelles et sous Mons, laissant le roi vaincre sans combattre.

La rapidité de ces conquêtes remplit d'alarmes Bruxelles; les citoyens transportaient déjà leurs effets dans Anvers. La conquête de la Flandre entière pouvait être l'ouvrage d'une campagne. Il ne manquait au roi que des troupes assez nombreuses pour garder les places prêtes à s'ouvrir à ses armes. Louvois lui conseilla de mettre de grosses garnisons dans les villes prises, et de les fortifier. Vauban, l'un de ces grands hommes et de ces génies qui parurent dans ce siècle pour le service de Louis XIV, fut chargé de ces fortifications. Il les fit suivant sa nouvelle méthode, devenue aujourd'hui la règle de lous les bons ingénieurs.

Ce détail d'une campagne, dont le succès fut si rapide, est tracé en quelques lignes d'une extrême vivacité; on voit les villes flamandes tomber les unes après les autres, et comme par enchantement, sous les armes françaises. L'historien élève singulièrement le roi par ce trait : « Louis n'eut qu'à se présenter devant elles. » Après ce mot, il n'y a plus rien à faire qu'à énumérer des triomphes. « Il entre dans Charleroi comme dans Paris, » accueilli comme dans sa capitale; les villes tombent l'une après l'autre devant lui, ou plutôl elles le laissent « vaincre sans combattre. » Sous un rapport, cela pourrait diminuer la gloire du roi, qui devient maître de la Flandre, sans effort et comme sans péril; mais cela aussi peint si bien la terreur inspirée par son nom, que sa grandeur en est augmentée. D'ailleurs on la vu plus haut «entrer dans la tranchée devant Douai. » On ne le représente pas ici, comme l'avait fait Boileau, se plaignant « de sa grandeur qui l'attache au rivage. » C'est le roi qui anime tout de sa présence, de son activité, de son courage réel; il dirige ses capitaines; il écoute les conseils de son ministre; il exécute le système de fortifications introduit par Vauban ; il est l'âme de tout ce qui s'opère autour de lui. Sans combattre, il est aussi grand vainqueur que d'autres à la suite de sanglantes batailles; et c'est bien lui qui triomphe par ses armées et ses généraux. A côté de ces détails militaires, Voltaire retrace d'une manière spirituelle l'insouciante témérité des gentilshommes français devant cette rapide conquête.

Cette campagne, faite au milieu de la plus grande abondance,

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