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chrétien sur la scène du monde ? Le fond est une allégorie; la vie est la mer agitée et brumeuse et les hommes sont les passagers. Tout se rapporte à cette donnée première ; les passions et les événements dont ils sont les tristes jouets sont les vents qui troublent cet océan. «Ils sont dans un mouvement perpétuel; ils flottent, ils recommencent leur course, toujours emportés par le tourbillon.) Ces images de l'incertitude des hommes sont du choix le plus élevé et en même temps le plus réel, surtout ce trait : « Voulant sans cesse se fixer dans les créatures et sans cesse obligés de s'en déprendre. » Il y a quelque incohérence dans les images vers la fin : « boire jusqu'à la lie, changer de situation. » Ce dernier trait qui, du reste, est admirable de précision et de vérité, ne continue pas la métaphore.

Massillon est le dernier des écrivains classiques du dixseptième siècle ; il pourrait même être réclamé par le dix. huitiènie au commencement duquel il appartient par son Petit-Carême, et par plusieurs de ses plus belles productions. Bossuet, Bourdaloue, Fénelon, Massillon; sont les grands orateurs de la chaire chrétienne en France; tous les quatre appartiennent au grand siècle. Dans l'âge sui. vant, il y eut d'habiles sermonnaires, mais pas d'orateurs du premier ordre. Dans le dix-huitième siècle, et surtout dans sa dernière moitié, l'enseignement de la chaire a perdu la sainte austérité qu'il déployait dans l'âge précédent. L'influence d'un siècle trop peu favorable à la religion, se fait sentir dans les sermons, qui sont plutôt d'assez pâles leçons de pure morale, qu’un enseignement profond, entraînant, pris dans le vif du dogme et dans la grandeur solide de la foi chrétienne. On trouvera de très-belles pages chez des orateurs tels que les abbés Poulle, Neuville, etc., mais pas un grand orateur; ceux-là se trouvaient peu dans les prédicateurs de profession. D'humbles prêtres des missionnaires ont conservé le vrai foyer de la prédication. Tel était ce fameux Bridaine, éloquent comme Bossuet, dont le cardinal Maury a rappelé le souvenir vivant dans un exorde qui est resté célèbre.

Nous ne trouvons plus d'orateurs sacrés parmi les écrivains classiques du dix-huitième siècle. Mais, avant de quitter le dix-septième, nous ne pouvons nous empêcher d'être frappés de ce qu'il y a d'imposant dans cet accord de tant de grands génies à l'enseignement des doctrines morales et sous la discipline de la religion. Après la mort du grand roi, sous la régence, il se fait une réaction dans les moeurs et dans les opinions du peuple de France; une philosophie audacieuse vient demander compte à la foi antique de sa longue domination sur l'esprit des peuples. Une multitude d'écrivains, obéissant au mot d'ordre d'une philosophie anti-religieuse, prêchent le matérialisme dans l'ordre privé et dans l'ordre social, et préparent la ruine des mours par l'abandon des croyances conservatrices, des doctrines qui avaient fait jusqu'alors la supériorité intellectuelle de notre nation.

Quant au style, ce talent, au dix-huitième siècle, gagne en superficie ce qu'il perd en profondeur et en autorité; un grand nombre d'écrivains manient la parole avec aisance, rapidité, élégance même; mais les maîtres sont rares, quatre dominent ce siècle. Quatre grands écrivains qui le représentent d'une manière complète, qui réfléchissent son esprit, et souvent aussi ses fausses lumières. Écrivains célèbres, ils doivent être connus, mais aussi il faut les lire avec beaucoup de précaution; car, dans l'époque dont nous allons considérer les modèles, on dirait qu'il est plus facile de bien écrire que de

bien penser.

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En passant de Massillon à Montesquieu nous entrons, du moins chronologiquement et par une juste transition, du dix-septième au dix-huitième siècle. Cet écrivain a le style ferme et haut de ceux du grand siècle à la fin duquel il avait pris naissance. Son grand traité de l'Esprit des Lois est un des beaux ouvrages qui font honneur à l'esprit humain. Après avoir étudié profondément l'antiquité, surtout les origines de nos lois françaises, après avoir visité l'Europe et étudié les moeurs et les lois, il publia, en 1748, cet immortel ouvrage, dans lequel, considérant toutes les législations, anciennes et modernes, il les résume, les explique, répand le flambeau sur leurs ténèbres, et ouvre de vastes avenues dans lesquelles ses contemporains, Mably, Duclos, et d'illustres publicistes dans notre siècle l'ont suivi ou dépassé. Le style de l'Esprit des Lois est mâle, énergique et précis; les incises vives et rapides ; les chapiires, tous fort courts, sont, comme on l'a dit, de petits corps lumineux qui se réunissent dans un foyer de lumière. Il peut servir de modèle à ceux qui veulent écrire sur des matières didactiques d'une haute portée.

Nous n'extrairons rien du principal ouvrage de Montesquieu, parce qu'il appartient par son objet plutôt à la science qu'à la littérature. Nous emprunterons des textes à un autre ouvrage purement historique, mis au jour en 1734; resté classique et justement admiré sous beaucoup de rapports. Ce livre est très clairement déterminé par son titre: Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Nous essaierons de faire connaître la manière, les hautes qualités du style de Montesquieu en analysant un passage assez développé de ses considérations.

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Lorsque la domination de Rome était bornée dans l'Italie, sa république pouvait facilement subsister. Tout soldat était également citoyen, chaque consul levait une armée, et d'autres citoyens allaient à la guerre sous celui qui succédait. Le nombre des troupes n'étant pas excessif, on avait attention à ne recevoir dans la milice que des gens qui eussent assez de bien pour avoir intérêt à la conservation de la ville. Enfin, le Sénat voyait de près la conduite des généraux et leur ôtait la pensée de rien faire contre leur devoir. Mais lorsque les légions passèrent les Alpes et la mer, les gens de guerre, qu'on était obligé de laisser pendant plusieurs campagnes dans les pays que l'on soumettait, perdirent peu à peu l'esprit de citoyen, et les généraux, qui disposèrent des armées et des royaumes, sentirent leur force, et ne purent plus obéir. Les soldats recommencèrent donc à ne reconnaitre que leur général, à fonder sur lui toutes leurs espérances, et à voir de plus loin la ville. Ce ne furent plus les soldats de la république, mais de Sylla, de Marius, de Pompée, de César; Rome ne put plus savoir si celui qui était à la tête d'une armée dans une province était son général ou son ennemi.

Tandis que le peuple de Rome ne fut corrompu que par ses tribuns, à qui il ne pouvait accorder que sa puissance même, le Sénat put aisément se défendre, parce qu'il agissait constamment, au lieu que la populace passait de l'extrémité de la fougue à l'extrémité de la faiblesse; mais quand le peuple put donner à ses favoris une formidable autorité au dehors, toute la sagesse du Sénat devint inutile, et la république fut perdue.

Le caractère qu'il faut remarquer dans ce style, c'est la dignité, la substance, la pénétration, et cette puissance de la pensée qui semble se condenser dans chaque expression et en être comme inséparable; c'est ce caractère qui fait ressembler Montesquieu, pour le fond, comme pour la forme, à Bossuet dans le Discours sur l'histoire universelle.

Tout ce premier développement se ramène à cette double idée : 1° Rome, avant qu'elle fût sortie de l'Italie, avait ses armées disciplinées; 2o Rome, répandue au delà des mers, n'avait que des armées indépendantes des lois de la république, appartenant à leurs propres chefs, et promptes à devenir entre leurs mains les instruments de la tyrannie; de là l'abaissement du Sénat devant les favoris du peuple soutenus par les armées.

Que l'on examine tout le détail des phrases qui développent ce thème, on trouvera un tissu ferme, serré, aux mailles d'acier, qui ne fléchissent pas, de sorte que chaque proposition enchérit sur la précédente, en est soutenue et soutient à son tour celle qui la suit. Remarquez la forme nombreuse et la solennité des incises finales, des chutes d'alinéa. – « Les généraux qui disposèrent des arınées et des royaumes, sentirent leur force, et ne purent plus obéir. » Il y a quelque chose de fin en même temps que de fort dans ce dernier trait; il suffit de sentir sa force pour qu’un entraînement irrésistible empêche d'obéir. Et cette autre phrase, « quand le peuple put donner à ses favoris, etc.; » ici l'on voit la rupture de l'équilibre entre le peuple et le sénat; et cela est exprimé d'une manière si vive et si claire, que la conclusion, «la république fut perdue, » n'a rien qui puisse surprendre. — Suivons :

Ce qui fait que les États libres durent moins que les autres, c'est que les malheurs et les succès qui leur arrivent leur font presque toujours perdre la liberté, au lieu que les succès et les malheurs d'un État où le peuple est soumis, confirment égale

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