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faud qui achèvent plus tard les vengeances que le conspirateur victorieux aura pu laisser imparfaites.

Aussitôt les conjurés entrèrent en foule dans la chambre de Vasconcellos; on le cherche partout, on renverse lits, tables ; on enfonce les coffres pour le trouver, chacun voulait avoir l'honneur de lui donner le premier coup. Cependant il ne paraissait point, et les conjurés étaient au désespoir qu'il échappåt à leur vengeance, lorsqu'une vieille servante, menacée de la mort, fit signe qu'il était caché dans une armoire ménagée dans l'épaisseur de la muraille, où il fut trouvé couvert de papiers.

La frayeur ou la vue d'une mort qu'il voyait présente de tous côtés, l'empêcha de dire un seul mot : don Rodrigo de Sea, grand chambellan, lui donna le premier un coup de pistolet; ensuite, percé de plusieurs coups d'épée, les conjurés le jetèrent par la fenêtre en criant : Le tyran est mort, vive la liberté et don Juan de Portugal.

Le peuple, qui était accouru au palais, poussa mille cris de joie en le voyant précipiter, et répondit par de grandes acclamations aux conjurés. Ensuite il se jeta avec fureur sur le corps de ce malheureux : chacun en le frappant crut venger l'injure publique, et donner les derniers coups à la tyrannie.

Telle fut la fin de Michel Vasconcellos, Portugais de naissance, mais ennemi juré de son pays, et tout Espagnol d'inclination. Il était né avec un génie admirable pour les affaires, habile, appliqué à son emploi, d'un travail inconcevable, et fécond à inventer de nouvelles manières de tirer de l'argent du peuple, et par conséquent impitoyable, inflexible et dur jusqu'à la cruauté. Sans parents, sans amis, sans égards, personne n'avait de pouvoir sur son esprit; insensible même aux plaisirs, et incapable d'être touché par les remords de sa conscience, il avait amassé des biens immenses dans l'exercice de sa charge, dont une partie fut pillée dans la chaleur de la sédition. Le peuple se fit justice lui-même, et se paya par ses mains des torts qu'il prétendit avoir reçus durant son ministère.

Les circonstances de la mort de Vasconcellos sont reproduites avec un intérêt vif et croissant. « Cependant il ne paraissait point, » intérêt heureusement suspendu et gradué; on voit la foule irritée, et chacun voulant « avoir l'honneur » de lui donner le premier coup; on voit le geste indicateur de la vieille servante qui redoute la mort pour elle-même ; et l'attitude du malheureux découvert et muet de terreur; enfin, sa mort, sa chute des mains des conjurés, aux pieds de la foule du dehors qui attend son cadavre pour le déchirer. « Ils croient donner les derniers coups à la tyrannie. » Ce trait est fort beau. Le peuple s'imagine qu'en tuant l'homme on tue la tyrannie; le contraire est la vérité; le meurtre est un exemple qui le fait renaître.

Le caractère de Vasconcellos qui suit le récit de la mort de ce ministre est assez faible; les traits en sont heurtés, peu liés, le style négligé. S'il est « d'un génie admirable pour les affaires,» pourquoi dire qu'il est « habile, appliqué à son emploi. Cela est mal gradué. Il y a dans ce récit des exemples évidents du tour classique affecté par le style de Vertot. - « D'une mort qu'il voyait présente de tous côtés; » souvenir du vers de Virgile : Intentantque omnia mortem. Cet autre tour: « percé de plusieurs coups d'épée, les conjurés le jetèrent, » est tout latin; le régime direct placé avant le sujet et le verbe. Nous ne pouvons pas multiplier ce genre d'observations.

Le dix-septième siècle a compté de nombreux historiens. A l'exception de Saint-Réal, autre narrateur des révolutions, brillant comme Vertot, et dupe aussi parfois de son imagination, tous ont été des historiens sérieux, appréciant les événements selon le point de vue chrétien de Bossuet, mais ordinairement écrivains de peu d'élégance et historiens diffus, accablés sous la masse des faits anciens ou modernes dont ils sont les compilateurs. Ainsi Velly, et après lui Villaret et Garnier, explorent péniblement les annales de France; Tillemont compile l'histoire des empereurs ; Berruyer, Maimbourg et Fleury s'attachent à l'histoire du peuple de Dieu ou à celle des temps ecclésiastiques. A force de s'être pénétré de la substance pure des historiens antiques, Rollin, particulièrement dans son Histoire ancienne, a laissé un monument qui a pu lui survivre, « la meilleure compilation qu'on ait en aucune langue, a dit Voltaire, parce que les compilateurs sont rarement éloquents, et Rollin l'était. » Ajoutons que Rollin avait l'éloquence que donnent le savoir et la conscience d'écrivain unis au sentiment instinctif du beau et au goût le plus sûr, sentiment que le célèbre recteur portait en quelque sorte jusqu'au génie.

Un autre ordre de monuments historiques qu'a laissés le dix-septième siècle, comme plus tard le dix-huitième, ce sont les Mémoires, genre d'écrits vif, entrainant, tenant du roman, tenant aussi de l'histoire, mais avec moins de dignité. On peut suivre pas à pas l'histoire du dix-septième siècle, sur les mémoires contemporains, depuis le cardinal de Retz qui a mis dans ses Mémoires sur la Fronde toute la fougue qu'il avait montrée dans ses conspirations, jusqu'au duc de SaintSimon, admirable écrivain pour le relief, le pittoresque, la vivacité mordante, et dont nous aurions aimé à citer et à analyser quelques beautés, si notre plan ne nous arrêtait aux écrivains proprement appelés classiques.

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Ce grand orateur, a le premier de tous les sermonnaires, au-dessus de tout ce qui l'a précédé, dit Laharpe, et de tout ce qui l'a suivi, par le nombre, la variété et l'exccllence de ses productions, est surtout célèbre par ses deux Carêmes. Le premier se compose de sermons prêchés dans une cathédrale, devant la multitude des fidèles, sur les grandes vérités de la religion, l'autre, appelé le Petit Carême, contient les discours prononcés devant Louis XV enfant entouré de sa cour. Ils roulent particulièrement sur les vertus des gens du monde, et sur les devoirs des grands et de la royauté. L'analyse que nous allons donner de quelques extraits, parmi les plus beaux morceaux des deux Carêmes, nous permettra d'insister sur les qualités éminentes et variées de ce grand orateur chrétien.

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Qu'est-il besoin de nouvelles recherches et de spéculations pénibles pour connaître ce qu'est Dieu ? Nous n'avons qu'à lever les yeux en haut, nous voyons l'immensité des cieux, qui sont l'ouvrage de ses mains; ces grands corps de lumières qui roulent si régulièrement et si majestueusement sur nos têtes, et auprès desquels la terre n'est qu'un atome imperceptible. Quelle magnificence! Qui a dit au soleil : « Sortez du néant et présidez au jour ? » Et à la lune : « Paraissez, et soyez le flambeau de la nuit ? » Qui a donné l'être et le nom à cette multitude d'étoiles qui décorent avec tant de splendeur le firmament, et qui sont autant de soleils immenses, attachés chacun à une espèce de monde nouveau qu'ils éclairent ? Quel est l'ouvrier dont la toute-puissance a pu opérer ces merveilles, où tout orgueil de la raison éblouie se perd et se confond ? Quel autre que le souverain créateur de l'univers pourrait les avoir opérées ? Seraient-elles sorties d'elles-mêmes du sein du hasard et du néant? Et l'impie sera-t-il assez désespéré pour attribuer à ce qui n'est pas une toute-puissance qu'il ose refuser à celui qui est essentiellement, et par qui tout a été fait ?

Ce début est d'un grand style, Massillon y a répandu å dessein les mots graves et lents. Ce qui le frappe le plus, c'est l'ordre des cieux et l'existence des astres. De là ces vives interrogations sur le créateur du soleil, de la lune, de tant d'étoiles, et ces riches expressions : « présidez au jour; flambeau de la nuit, » et ce dernier trait : a tout orgueil de la raison éblouie se perd et se confond. » Éblouie est une métaphore très-juste ; tant de splendeur trouble et fascine l'oeil de l'esprit, la raison ; cet éblouissement de la raison produit l'orgueil, et cet orgueil (estime désordonnée de soi) « se perd, » s'égare dans l'abîme, « se confond, » ne se reconnait plus. A la fin, il y a sous forme oratoire un argument solide. Le néant n'est pas; or, l'on ne peut attribuer à ce qui n'est pas la puissance de produire ; donc le monde est produit par l'Être créateur, « celui qui est essentiellement, par lui

même.

Les peuples les plus grossiers et les plus barbares entendent le langage des cieux. Dieu les a établis sur nos têtes comme des hérauls célestes qui ne cessent d'annoncer à tout l'univers sa grandeur; leur silence majestueux parle le langage de tous les hommes et de toutes les nations ; c'est une voix entendue

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