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aultruy, vivons pour nous; ramenons à nous et à notre aysc nos pensées et nos intentions; puisque Dieu nous donne le loisir de disposer de notre deslogement, préparons-nous-y; plions bagage, prenons de bonne heure congé de la compagnie. Despestrons-nous des violentes prinses qui nous engagent ailleurs et nous esloignent de nous... La plus grande chose du monde c'est de sçavoir estre à soy; il est temps de nous desnouer de la société, puisque nous n'en pensons rien apporter. Nos forces faillent; retirons-les et resserons en nous.

Où pourrait-on trouver une expression plus heureuse, mieux sentie, plus capable de donner, selon une autre expression du même auteur, « appétit » de la solitude ?- La première phrase est d'un tour un peu obscur; elle revient à ceci : En apparence ceux-là ont plus de raison de désirer la solitude, qui etc. — Leur âge actif et fleurissant. » On a dit plus tard florissant, fâcheuse altération du vrai mot.

« De notre deslogement. » La société du monde est pour nous un logis que nous pouvons quitter en donnant congé. - «Plions bagage, » c'est la métaphore qui continue et passe à l'allégorie. « Despestrons-nous de ces violentes prinses. » Cela a vieilli et ne doit pas être beaucoup regrette. Se dépêtrer signifie littéralement Oter ses pieds de quelque embarras; prinses ou prises, en ce sens que nous nous prenons au monde avec violence, avec passion. « Qui nous engagent ailleurs et nous éloignent de ( nous; retirons nos forces pour les resserrer en nous; ) et plus haut : «Ramenons à nous nos pensées; » tout cela est fin, juste, précis, aussi bien nouveau qu'ancien, d'une expression aussi heureuse que variée. — «Nous dénouer « de la société » devrait se dire ; c'est une de ces expressions qu'il faudrait aller chercher dans Montaigne où elles abondent, afin de rajeunir notre langue, et de lui rendre les richesses, ou du moins les fleurs, que trop fière, elle a laissé tomber de sa corbeille, moins d'un siècle après. Et ceci :

Présentez-vous toujours en l'imagination certaines gens vertueux en la présence desquelles les fols mesme cacheroient leurs facultés, et establissez les controolleurs de toutes vos intentions; si elles se détraquent, leur revérence vous remettra en train, ils vous contiendront en cette voye de vous contenter de vous-mesme, de n'emprunter rien que de vous, d'arrester et fermir vostre ame en certaines et limitées cogitations, ou elle se puisse plaire. Voilà le conseil, non d'une philosophie ostentatrice et parlière, mais de la vraye et naïfve philosophie.

Cette pensée relative à la juste influence qu'il faut attribuer sur sa propre vie aux amis vertueux, abonde en traits choisis; toujours l'expression pittoresque et vive. « Si elles « se détraquent, leur révérence vous remettra en train ; » métaphore familière prise de l'idée d'un mécanisme dérangé, ce qui nous arrive trop souvent de notre pauvre nature. « En cette voye de vous contenter de vousmesme. » Phrase excellente, pour les termes comme pour les tours; juste gradation dans les deux verbes arrêter et fermir (pour affermir). Reconnaissons dès l'abord cette règle fondamentale de l'emploi de deux termes synonymes. Ici le premier verbe établit l'idée dans son acception la plus générale, le second verbe la détermine. Notre âme nous échappe, la première chose à faire, la plus générale, c'est de l'arrêter; puis on l'affermit en la place qu'on lui veut assigner. Cogitations, » pur latin, dans le sens de pensée, a disparu; le beau mot « ostentatrice » n'est resté que dans son substantif abstrait, ostentation, ce qui se montre, qui s'étale avec fracas, avec faste, ostentare, fréquentatif d'ostendere. — Il faudrait pouvoir rajeunir « parlière, » mot plus heureux que l'inélégant adjectif bavard, au féminin bavarde, qui a été substitué par l'usage au gracieux mot perdu.

Ces citations, prises au hasard, dans le premier livre des Essais, peuvent donner une idée de Montaigne, de cet écrivain « ondoyant et divers, » comme lui-même s'exprime en parlant de l'homme en général. Penseur capricieux et profond, dit M. Nisard, qui se laisse mener par le train de ses idées vers tous les points où peut se porter la méditation humaine, selon ses humeurs et à sa guise. D'ailleurs Montaigne lui-même a pris soin de nous faire connaître sa manière de composer et d'écrire, dans le passage qui suit :

Je n'ai point d'autre sergent de bande à ranger mes pièces que la fortune; à mesure que mes rêveries se présentent je les entasse; tantost elles se pressent en foule, tantost elles se traisnent à la file : Je veux qu'on voye mon pas naturel et ordinaire ainsy détracqué qu'il est. Je me laisse aller comme je me trouve... C'est aux paroles à servir et à suyvre. Je veulx que les choses surmontent et qu'elles remplissent l'imagination de celui qui écoute, de façon qu'il n'aye aulcune soubvenance des mots. Le parler que j'ayme c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'en la bouche.

Montaigne compare les idées aux pièces d'un jeu d'échecs, lesquelles pièces représentent une armée. La fortune est le sergent de bande (de compagnie) qui préside à l'ordonnance des pièces. La fortune, ici prise pour le hasard, est d’un style élevé. « A mesme que, » pour

à mesure que, est resté dans le peuple. — Tout ce qui suit est excellent, plein d'une grâce naturelle et durable; rien n'a vieilli, l'allégorie se suit parfaitement sous ces mots : « elles se a pressent, se traînent. » « Détraqué, » comme tout à l'heure, dérangé de la voie droite, mécaniquement et sans sa volonté.

« Je ne laisse aller comme je me trouve; » c'est avec cette naïveté que, bien plus tard, parlait de luimême Jean de la Fontaine qui «s'en allait comme il était

«Que les choses surmontent;» riche expression pleine de sens; il faut toujours que les choses surmontent, dominent l'expression. — « Soubvenance;» ce terme est élégant; il indique quelque chose de plus vague, de plus lointain que le souvenir. « Un parler; » le vieux

( venu. )

langage faisait beaucoup d'usage de ces infinitifs pris substantivement, plus expressifs en soi que les substantifs qui leur correspondent. Les anciens disaient si bien : dulce loqui. « Naïf, » dans le sens de naturel. Ce mot a pris plus tard une acception plus spéciale et plus restreinte; l'usage actuel tend à lui rendre son ancienne extension.

Tel est Montaigne, dans sa manière originale, dans son allure propre, dans le progrès qu'il a fait faire à une langue en grande partie constituée par lui. Son livre a donc été d'une grande utilité pour la littérature, mais aussi il faut s'en défier, lui-même le reconnait, quand il dit : « Mon pas naturel et ordinaire m'égare trop souvent, et il n'est pas toujours bon de me suivre. » - Montaigne eut un disciple renommé dans Pierre Charron, né en 1541, auteur du Traité de la Sagesse.

Amyot.

Tout à fait contemporain de Montaigne, puisqu'il naquit la même année et mourut un an plus tard, Jacques Amyot, évêque d'Auxerre, s'est placé, à côté de l'auteur des Essais, à la tête des écrivains qui ont signalé la renaissance des lettres en France. Sa traduction des Vies de Plutarque est demeurée un chef-d'oeuvre de style naïf, familier, parfois élevé et pittoresque. Il sait donner aux héros la physionomie qui leur appartient, et même ajouter quelque chose au coloris si vif et si pur sous lequel Plutarque les avait transmis à la postérité. Un extrait de la vie de Coriolan permettra d'apprécier les qualités de ce maître de notre ancien langage, et contribuera à marquer le point de départ de la grande littérature française, j'entends depuis la renaissance.

Il y avoit en la ville d'Antium un personnage nommé Tullus Aufidius, lequel, tant pour ses biens que pour sa prouesse et pour la noblesse de sa maison, estoit honnoré comme un roy entre les Volsques ; et sçavoit bien Martius qu'il lui vouloit plus de mal qu'à nul aultre des Romains, pource que, souventes fois, dans les rencontres où ils s'estoient trouvés, ils s'estoient menacés et défiés l'un l'autre, et, comme deux jeunes hommes courageux qui avoient une jalousie et émulation d'hon. neur entre eux, avoient fait plusieurs bravades l'un à l'autre, de manière qu'oultre la querelle publique ils avoient encore une haine particulière l’un contre l'autre. Néantmoins, considérant que ce Tullus estoit homme de grand cour, et qui désiroit plus que nul autre des Volsques trouver quelque moyen de rendre aux Romains sa pareille en maux et dommaiges qu'ils lui avoient faits, il se desguisa d'une robe et prist un accoustrement auquel il pensa qu'on ne le reconnoistroit jamais pour celuy qu'il estoit, quand on le verroit en ces habits.

Ce qu'il faut remarquer, dans ce début de l'un des plus beaux récits de Plutarque, c'est l'art de la mise en scène. Tullus et Martius sont dessinés rapidement comme deux grands autant qu'implacables adversaires. Le lecteur attend ce qui peut résulter de leur entrevue. Quant au style, toutes les expressions françaises nous sembleront justes, fermes et précises, telles qu'il faudrait les choisir encore. Mais on reconnaît de suite que le tour laisse beaucoup à désirer. La phrase est diffuse et mal close; les membres en sont mal attachés, des mots y sont répétés avec négligence, le mouvement en est pénible et l'harmonie générale est absente. — Plusieurs expressions sont à remarquer : « Per« sonnage. » Ce mot, signifiait dès lors, selon son origine étymologique, un individu de renom, considéré sous un certain aspect théâtral. « Prouesse » est un terme fort heureux; il est le substantif abstrait correspondant au terme chevaleresque, preux; maintenant on ne l'emploie que dans un sens moqueur. On dit les prouesses, dans le sens des exploits d'un aventurier; ce changement d'acception a eu lieu naturellement quand la chevalerie a été discréditée.

a Pour ce que;o on a dit assez longtemps pour dans le sens de par

« Souventes fois, » forme passée, mais

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