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Après cela l'Écriture ne vous surprendra plus ; ce sont presque les mêmes coutumes, les mêmes narrations, les mêmes images des grandes choses, les mêmes mouvements. La différence qui est entre eux est tout entière à l'honneur de l'Écriture ; elle les surpasse tous infiniment en naiveté, en vivacité, en grandeur.

Jamais Homère même n'a approché de la sublimité de Moise dans ses cantiques, particulièrement le dernier, que tous les enfants des Israélites devaient apprendre par ceur. Jamais nulle ode grecque ou latine n'a pu atteindre à la hauteur des psaunies; par exemple, le 49e qui commence ainsi : « Le Dieu des dieux, le Seigneur a parlé et il a appelé la terre, » surpasse toute imagination. Jamais Homère, ni aucun autre poëte n'a égalé Isaïe peignant la majesté de Dieu, aux yeux duquel les royaumes ne sont qu'un grain de poussière, l'univers qu'une tente qu’on dresse aujourd'hui et qu'on enlèvera demain. Tantôt ce prophète a toute la douceur d'une églogue dans les riantes peintures qu'il fait de la paix; tantôt il s'élève jusqu'à laisser tout au-dessous de lui.

L'étude des grands écrivains grecs doit introduire à celle des écrivains sacrés, comme c'est en montant de hauteurs en hauteurs que l'on parvient aux cîmes les plus élevées de la région des montagnes. On aime à voir Fénelon élever ainsi les lettres antiques, tout en subordonnant leurs beautés à celles de la poésie sainte. Dire que l'Écriture surpasse les Grecs en naïveté, en vivacité, en grandeur, c'est tout dire, car tout est contenu dans ces trois qualités. Naïveté et grandeur sont les deux pôles de toute beauté littéraire; mettez entre les deux la vivacité, c'est-à-dire le feu qui anime, tout sera là. Il y a de la solennité dans ce tour : «Jamais Homère, trois fois répété, en trois phrases pleines de substance, dans lesquelles Moïse, David et Isaïe sont comparés avec les poëtes épiques et lyriques de la Grèce, en ce qui fait leur caractère le plus spécial. Isaïe surtout est caractérisé par de vives allusions aux plus beaux traits de ce prophète, considéré comme poëte lyrique et bucolique jusqu'à un certain point.

Mais qu'y a-t-il dans l'antiquité profane de comparable au tendre Jérémie, déplorant les maux de son peuple, ou à Nathan voyant de loin, en esprit, tomber la superbe Ninive sous les efforts d'une armée innombrable ? on croit voir cette armée, on croit entendre le bruit des armes et des chariots ; tout est dépeint d'une manière vive qui saisit l'imagination; il laisse Homère loin derrière lui. Lisez encore Daniel dénonçant à Balthasar la vengeance de Dieu toute prête à fondre sur lui ; et cherchez dans les sublimes originaux de l'antiquité, quelque chose qu'on puisse comparer à ces endroits-là.

Tout se soutient dans l'Écriture, tout y garde le caractère qu'il doit avoir, l'histoire, le détail des lois, les descriptions, les endroits véhéments, les mystères, les discours de morale. Enfin, il y a autant de différence entre les poëtes profanes et les prophètes, qu'il y en a entre le véritable et le faux; les uns, véritablement inspirés, expriment sensiblement quelque chose de divin; les autres, s'efforçant de s'élever au-dessus d'eux-mêmes, laissent toujours voir en eux la faiblesse humaine.

Fénelon continue sa revue des poëtes sacrés, et rappelanl les plus beaux passages de Jérémie, de Nathan, de Daniel, il les élève de beaucoup au-dessus des poëtes antiques ; mais en maintenant toujours ces derniers à une grande hauteur, puisqu'il les appelle « de sublimes originaux. » Il montre qu'un souffle unique maintient à tout dans l'Écriture le caractère qu'il doit avoir. Les poëtes sacrés possèdent seuls le véritable enthousiasme, c'est-àdire que seuls ils sont possédés de Dieu, seuls vraiment inspirés; de là vient leur unité, leur supériorité absolue sur tout ce qui est humain. Les autres aussi ont l'inspiration, mais l'inspiration telle qu'elle peut appartenir aux limites naturelles des meilleures facultés propres à l'humanité. On peut voir le même fond d'idées dans Bossuet (Discours sur l'Histoire universelle, 2e part. chap. ). Le passage de Fénelon que nous venons de citer, peut prendre son rang parmi les belles appréciations que la beauté des livres saints a inspirées aux critiques modernes, Lowth, Rollin, Laharpe, Chateaubriand, Schlegel, Lessing et tant d'autres.

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Excellent moraliste, grave même dans la satire, imagination pittoresque et vive, La Bruyère est un des illustres écrivains de cette époque. Son livre des Caractères, qu'il publia en 1686, lui suscita beaucoup d'envieux, tant à cause de l'opposition naturelle que durent lui faire les gens de lettres et les grands qu'il avait offensés par ses satires, si ingénieuses et si hardies, que par l'envie qui s'attache trop fréquemment à ceux à qui de grands talents ont donné de grands succès. Le recueil des æuvres de La Bruyère est peu considérable. Ses Caractères se composent de six chapitres; on y a joint, avec la traduction des Caractères de Théophraste, le discours qu'il prononça pour sa réception à l'Académie française. Les chapitres de son livre ont chacun leur objet fort distinct. Le premier: Des ouvrages de l'esprit, contient dans un très-court espace, presque tous les préceptes relatifs à l'art d'écrire, et des appréciations vives de plusieurs grands écrivains du siècle auquel il appartenait. Dans les chapitres où se rencontrent plus particulièrement les caractères, on tronve une série de tableaux pleins d'originalité, des personnifications qui ont la vie, le mouvement dramatique et réel, un talent de portraitiste, dans lequel La Bruyère n'a pas de rival. De plus, ces portraits sont liés par des considérations morales d'un ordre

très-élevé, rendues plus frappantes par l'à-propos et la finesse du style. — Quelques passages choisis dans les divers genres feront connaître la manière et les grandes qualités de cet illustre écrivain.

1. - Le Riche et le Pauvre.

Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'eil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée; il parle avec confiance, il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit; il déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit; il crache fort loin et il éternue fort haut; il dort le jour, il dort la nuit, et profondément; il ronfle en compagnie; il occupe à table et à la promenade plus de place qu’un autre; il tient le milieu en se promenant avec ses égaux, il s'arrête et l'on s'arrête, il continue de marcher et l'on marche; tous se règlent sur lui, il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole; on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps qu'il vous parle; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite; s'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne

voir personne, ou le relever ensuite et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps, il se croit des talents et de l'esprit : il est riche.

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Ce que vous remarquez d'abord dans ce style, c'est la vivacité, le mouvement, l'abondance de ces phrases, coupées, rapides, sémillantes d'esprit et de malice, si bien que chaque coup de ce pinceau si spirituel ajoute un trait à la physionomie du portrait qu'il retrace. C'est une concision pittoresque, une rapidité lumineuse, dit Laharpe, qui éclaire les ridicules et les place dans tout leur jour. Ici vous voyez le riche boursouflé marcher dans sa sottise et dans son orgueil; pas un de ses mouvements qui ne soit

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