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que l'on plie sous l'effort en écartant les branches sans nombre, afin de trouver l'issue et d'arriver au jour. Mais, en considérant en détail cette phrase interminable, on admire la substance vigoureuse dont elle est pleine, et comme elle est soutenue d'une manière énergique et complète, jusqu'à cette conclusion lumineuse, qui jette elle-même sa lumière sur tout ce qui précède, « et voilà ce qui fait les héros. » En effet, il serait difficile de voir une énumération plus rapide et plus entière de tout l'ensemble des qualités héroïques, dont, par une savante induction, l'orateur trouve ensuite la réalité dans le prince de Condé. - Quant aux détails, il y a de très belles expressions : « Vigilance que rien ne surprend; prévoyance à laquelle rien n'échappe; l'inflexible oubli de sa personne ; un devoir de prodiguer sa vie; un jeu de braver la mort; » et celle-ci : « être sûr de sa tranquillité. » Voyez encore : «à mesure que sa fierté était émue; » ici fierté dans le sens antique, feritas, le courroux, sentiment farouche, inévitable dans la mêlée. — Par exemple, voici qui est négligé : « Inspirant aux plus vils membres son courage et sa valeur. » A aucune époque, le soldat, le gregarius miles, à l'instant où il va répandre son sang dans la bataille, n'a pu être regardé en vil membre du corps d'armée. rage et valeur, » seraient regardés à tort comme formant un pleonasme; c'est la vertu du chef et celle du soldat réunis dans le même cour.

Puisqu'il s'agit ici de l'oraison funèbre du prince de Condé, il y aurait à faire plus d'un rapprochement avec Bossuet, mais à l'avantage de celui-ci. Ici, par exemple, quand Bourdaloue nous parle « de cette science que le prince pratiquait si bien, et qui le rendait si habile à profiter des conjonctures, » Bossuet dit la même chose dans un autre discours, et avec quelle supériorité ! « ne laissant rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui enlever par conseil ou par prévoyance. » — Fénelon, dans ses Dialogues sur

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l'éloquence, s'exprime d'une manière très-diverse sur Bourdaloue. Après avoir dit, dans ses Mémoires sur les occupations de l'Académie, que le P. Bourdaloue est peut-être arrivé à la perfection dont notre langue est capable dans le genre du sermon, il dit, dans son deuxième dialogue, que « le style de Bourdaloue n'a aucune variété, rien de familier, d'insinuant, de populaire, rien de vif, de figuré, de sublime ; qu'il ne reste presque rien de tout ce qu'il a dit, dans la tête de ceux qui l'ont écouté, comme un torrent qui a passé tout d'un coup, et qui laisse son lit à sec. Pour faire une impression durable, il faut aider les esprits en touchant les passions ; les instructions sèches ne peuvent guère réussir. » Le jugement de Fénélon est beaucoup trop sévère; la raison en est dans l'extrême différence qui existait entre ces deux écrivains. Maury, dans son Essai sur l'éloquence de la chaire, tout en reconnaissant « ce qui manquait à Bourdaloue sous le rapport de l'éclat, de la souplesse, de la sensibilité, de l'ardeur et du feu sacré, a payé un juste éloge « à la simplicité de ce style nerveux et touchant, naturel et noble, lumineux et concis, où rien ne brille que par l'éclat de la pensée. »

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Le premier auteur d'oraisons funèbres, après Bossuet, longo sed proximus intervallo, Fléchier est un des plus élégants écrivains de la langue française. Si, chez Bossuet, le génie de l'éloquence se trouve dans sa puissance entraînant, irrésistible, vite comme l'aigle, victorieux comme le lion, Fléchier n'a pas ce génie ; il n'a rien d'impétueux, d'ardent, de passionné; mais il porte à un haut degré l'art du style, il a de la poésie, de l'élévation, du nombre, une imagination plus brillante que vive; il a le choix excellent et le discernement des mots; c'est un très-habile écrivain. Son chef-d'æuvre, sans comparaison, est l'éloge de Tu

renne.

1.- Exorde de l'Oraison funèbre de Tarenne.

Je ne puis, Messieurs, vous donner d'abord une plus haute idée du triste sujet dont je viens vous entretenir, qu'en recueillant ces termes nobles et expressifs dont l'Écriture sainte se sert pour louer la vie et pour déplorer la mort du sage et vaillant Machabée. Cet homme qui portait la gloire de sa nation jusqu'aux extrémités de la terre, qui couvrait son camp du bouclier, et forçait celui des ennemis avec l'épée ; qui donnait à des rois ligués contre lui des déplaisirs mortels, et réjouissait Jacob par ses vertus et par ses exploits, dont la mémoire doit être éternelle; cet homme qui défendait les villes de Juda, qui domptait l'orgueil des enfants d’Esaü, qui revenait chargé des dépouilles de Samaric, après avoir brûlé sur leurs propres autels les dieux des nations étrangères ; cet homme que Dieu avait mis autour d'Israël, comme un mur d'airain où se brisèrent tant de fois toutes les forces de l'Asie, et qui, après avoir défait de nombreuses armées, déconcerté les plus fiers et les plus habiles généraux des rois de Syrie, venait, tous les ans, comme le moindre des Israélites, réparer avec ses mains triomphantes les ruines du sanctuaire, et ne voulait d'autre récompense des services qu'il rendait à sa patrie, que l'honneur de l'avoir servie; ce vaillant homme poussant enfin, avec un courage invincible, les ennemis qu'il avait réduits à une fuite honteuse, reçut le coup mortel, et demeura comme enseveli dans son triomphe.

Jamais peut-être, le mécanisme de la phrase, l'art ingénieux de l'arrangement des syllabes pour produire des effets d'harmonie divers, mais surtout mélancoliques et douloureux, n'ont été plus frappants que dans cet exorde. Comme c'est le principal mérite de ce début, nous devons nous y arrêter. Dès cette première phrase, le style est lent; la chute de presque tous les membres de phrases est féminine; ainsi, « les dieux des nations étrangères... dont la mémoire doit être éternelle. Alors s'ouvre une des périodes les plus amples et en même temps les plus aisées qui existent dans notre langue. Mais que de beautés de détail, que de coups de pinceau brillants, gradués, pleins de nuances délicates ! Quel style riche et figuré ! Pas un trait qui ne soit une figure hardie, mais juste, enchérissant sur celle qui précède. « Cet homme que Dieu avait mis autour d'Israël, comme un mur d'airain où se brisèrent... » Quel idéal du guerrier, et comme sa piété est rehaussée, quand on le voit « réparer avec ses mains triomphantes les ruines du sanctuaire ! Enfin la chute finale : « enseveli dans son triomphe, » solennelle et triste, car la pensée est arrêtée sur l'idée du triomphe, mais du triomphe que les larmes doivent accompagner. — Suit le tableau des douleurs publiques.

Au premier bruit de ce funeste accident, toutes les villes de Judée furent émues, des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous leurs habitants. Ils furent quelque temps saisis, muets, immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce long et pénible silence, d'une voix entrecoupée de sanglots, que formaient dans leurs cours la tristesse, la piété, la crainte, ils s'écrièrent : « Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël? » A ces cris Jérusalem redoubla ses pleurs; les voûtes du temple s'ébranlèrent, le Jourdain se troubla, et tous les rivages retentirent du son de ces lugubres paroles : « Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël, Quomodo cecidit potens qui salvum faciebat populum Israel?

a Saisis, muets, immobiles ; » beaux effets, d'un nombre sévère et douloureux. Même observation sur ce qui suit : « la tristesse, la piété, la crainte, » et bel exemple de disjonction, ou suppression des particules conjonctives, non pas pour la rapidité, comme c'est l'ordinaire de cette figure de mots, mais pour la gravité du rhythme, et pour ménager un repos marqué par les virgules. Il y a un effet vraiment magique dans la répétition de ces lugubres paroles : « Comment est mort, etc. v répétition préparée par ces grandes images : « Jérusalem pleura, le Jourdain se troubla, d et par les artifices que le sentiment le plus vif inspire ici à l'orateur.

Chrétiens, qu'une triste cérémonie assemble en ce lieu, ne rappelez-vous pas en votre mémoire ce que vous avez vu, ce que vous avez senti il y a cinq mois? Ne vous reconnaissezvous pas dans l'affliction que j'ai sentie? Et ne mettez-vous pas dans votre esprit, à la place du héros dont parle l'Écriture, celui dont je viens vous parler ? La vertu et le malheur de l'un et de l'autre sont semblables, et il ne manque aujourd'hui à ce dernier qu'un éloge digne de lui. Oh! si l'Esprit divin, l'Esprit de force et de vérité, avait enrichi mon discours de ces images vives et naturelles qui représentent la vertu, et qui la persuadent tout ensemble, de combien de nobles idées

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