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de la santé de sa fille; elle sait bien que cela ne lui est pas personnel, puisqu'elle a dit plus haut : « Les demandes sans réponse. » Néanmoins son pauvre cæur, partout préoccupé de son idée, en souffre, et la dernière exclamation : « Vanité des vanités ! » n'a certes pas le sublime de ce même cri dans Bossuet; mais elle a quelque chose de profond et qui montre encore, sous un aspect particulier, le vide de l'âme.

Madame de Sévigné a parfaitement exprimé, dans une autre de ses lettres, le genre de mérite de ce style qui contient tout, et qu'elle ne saurait trouver qu'en écrivant à sa fille. « Je vous donne le dessus de tous les paniers, c'est-à« dire la fleur de mon esprit, de ma tête, de mes yeux, de « ma plume, de mon écritoire, et puis le reste va comme « il peut. Je n'écris qu'avec vous; avec les autres, je la« boure. » - Il est temps de voir ce grand écrivain faisant trêve à cette gaieté charmante, et s'occupant de sujets meilleurs et plus élevés.

3.

Pensées et sentiments au sujet de diverses

morts.

Madame de Longueville fait fendre le cœur, à ce qu'on dit ; je ne l'ai point vue, mais voici ce que je sais. Mademoiselle de Vertus était retournée depuis deux jours à Port-Royal, où elle est presque toujours. On est allé la quérir avec M. Arnault, pour dire cette terrible nouvelle. Mademoiselle de Vertus n'avait qu'à se montrer; ce retour précipité marquait bien quelque chose de funeste. En effet, dès qu'elle parut : «Ah! mademoiselle, comment se porte monsieur mon frère ? » Sa pensée n'osa aller plus loin, « Madame, il se porte bien de sa blessure. — Et mon fils ! » On ne lui répondit rien. « Ah! mademoiselle, mon fils, mon cher enfant, répondez-moi, est-il mort sur-le-champ? N'a-t-il pas eu un seul moment? Ah! mon Dieu, quel sacrifice ! » Et là-dessus elle tombe sur son lit. Tout ce que la plus vive douleur peut faire, et par des convulsions, et par des évanouissements, et par un silence mortel, et par des cris étouffés, et par des larmes amères, et par des élans vers le ciel, et par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout éprouvé. Je lui souhaite la mort, ne comprenant pas qu'elle puisse vivre après une telle perte.

Le début est grave et triste; les phrases courtes et d'un rhythme lent. « Dès qu'elle parut : Ah! mademoiselle, ) exemple de disjonction, suppression du verbe : elle dit : La mère s'informe du prince de Condé son frère; pourquoi ? Madame de Sévigné le dit d'une manière admirable par ce mot : « sa pensée n'osa pas aller plus loin. » Le frère et le fils de la duchesse étaient à la bataille; elle voit qu'il y a un mort; elle n'ose pas monter jusqu'à l'objet le plus cher; elle dit mon frère, et elle pense mon fils; il semble qu'elle veuille différer d'un instant le coup qui va la frapper. Toutes les circonstances de la douleur sont énumérées avec une justesse et une gradation parfaites dans les termes. La conjonction répétée est une figure de mots ici de beaucoup d'effet. « Silence mortel » est très-beau. Dans ce trait : « Je lui souhaite la mort, ne comprenant pas, » c'est madame de Sévigné, mère elle-même, qui intervient en son propre nom.

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Je suis tellement éperdue de la mort très-subite de M. de Louvois, que je ne sais par où commencer pour vous en parler. Le voilà donc mort, ce grand ministre, cet homme si considerable, qui tenait une si grande place, dont le moi, comme disait M. Nicole, était si étendu, qui était le centre de tant de choses ! Que d'affaires, que de desseins, que de projets, que de secrets, qne d'intérêts à démêler! Que de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs à faire et à conduire ! Ah! mon Dieu, donnez-moi un peu de temps ; je voudrais bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince d’Orange - Non, non, vous n'aurez pas un seul, un seul moment ! Faut-il raisonner sur cette étrange aventure ? Non, en vérité, il faut réfléchir dans son cabinet. Voilà le second niinistre que vous voyez mourir depuis que vous êtes à Rome. Rien n'est plus différent que leur mort; mais rien n'est plus égal que leur fortune et les cent millions de chaînes qui les attachaient à la terre.

On a plus d'une fois admiré la sublime éloquence de cette lettre. Début solennel, a le voilà mort, ce grand ministre, heureuse expression de Nicole, qui donne ici la plus grande idée de la puissance d'un ministre dont le moi était le centre de tout. La scène d'ici-bas est une partie d'échecs. Entendez-vous la voix du grand ministre qui médite les coups à ce jeu formidable ? « Non, non, dit le souverain maitre, pas un seul moment. » C'est le mouvement, le style, qui n'appartient qu'à Bossuet en semblable matière. Et cette interrogation que madame de Sévigné se fait : «Faut-il raisonner sur cette étrange aventure ? » Ce dernier mot était fréquemment employé alors dans le sens d'événement. Et cette réponse grave : «Non, en vérité, etc. » Quant au dernier trait, il est magnifique; le fond de tout cela, c'est la justice; c'est la volonté de Dieu qui frappe et ne s'inquiète pas des liens multipliés « qui attachent à la terre. »

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Il monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé; et, comme il y avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller et dit au petit d'Elbeuf : « Mon neveu, demeurez là, vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez reconnaître. » M. d'Hamilton, qui se trouva près de l'endroit où il allait, lui dit : « Monsieur, venez par ici, on tirera du côté où vous allez.

Monsieur, lui dit-il, vous avez raison : je ne veux point du tout être tué aujourd'hui; cela sera le mieux du monde. » Il eut à peine tourné son cheval qu'il aperçut Saint-Hilaire, le chapeau à la main, qui lui dit : « Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire placer là. »

M. de Turenne revint, et dans l'instant, sans être arrêté, il eut le bras et le corps fracassés du même coup qui emporta le

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bras et la main qui tenait le chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme, qui le regardait toujours, ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il avait laissé le petit d’Elbeuf; il était penché le nez sur l'arçon. Dansce moment le cheval s'arrête, le héros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour jamais. Songez qu'il était mort et qu'il avait une partie du ceuremporté.

« Je ne sais si je me trompe, dit Thomas (Essais sur les éloges), mais il me semble que les quelques lignes que madame de Sévigné a jetées au hasard dans ses lettres, sans soin, sans apprêt, et avec l'abandon d'un âme sensible, font encore plus aimer M. de Turenne que les figures et l'appareil de l’éloquence de Fléchier, et donnent une plus grande idée de sa perte. » Il faut ajouter que ce récit a toute la dignité de l'histoire, en même temps qu'il en a la précision. Un peintre trouverait son tableau tout composé, avec les circonstances rappelées par madame de Sévigné; aucun mouvement n'est omis dans cette catastrophe. Un trait excellent est celui-ci : « Ce gentilhomme, qui le regardait toujours; » comme cela est beau et simple, à l'égard de celui qui vient d'avoir le bras emporté par la même bombe qui a tué Turenne! On voit le cheval qui emporte le héros; mais le mouvement du style se ralentit avec les derniers gestes du mourant , et il s'arrête et se brise sur ces mots qui saisissent : « Il demeure tranquille pour jamais. »

On crie, on pleure, M. d'Halmilton fait cesser ce bruit, et ôter le petit d'Elbeuf qui s'était jeté sur son corps, qui ne voulait pas le quitter et qui se pamait de crier. On lui a fait un service militaire dans le camp, où les larines et les cris faisaient le véritable deuil. Tous les officiers avaient pourtant des écharpes de crêpe; tous les tambours en étaient couverts; ils ne frappèrent qu'un coup, les piques traînantes et les mousquets renversés; mais ces cris de toute une arınée ne peuvent pas se représenter sans qu'on en soit ému.

Ne croyez pas que son souvenir soit déjà fini dans ce pays-ci, ce fleuve qui entraîne tout, n'entraîne pas sitôt une telle mémoire; elle est consacrée à l'immortalité... Chacun conte l'innocence de ses meurs, la pureté de ses intentions, son humilité éloignée de toute sorte d'affectation, la solide gloire dont il était plein, sans faste et sans ostentation, aimant la vertu pour elle-même, sans se soucier de l'approbation des hommes, une charité généreuse et chrétienne.

a Où les larmes et les cris faisaient le véritable deuil ; » expression heureuse et hardie. La suite est une peinture sensible du service funèbre; les traits du style sont entrecoupés comme les sanglots de l'armée; le nombre a du rapport avec celui de Fléchier dans le morceau qui correspond à celui-ci. La métaphore, « ce fleuve qui entraîne tout, n'entraîne pas; » est dans la grande manière de Bossuet; « consacré à l'immortalité; » expression poétique, rare alors, et qui serait plus fréquente aujourd'hui. - Dans une autre lettre, madame de Sévigné revient sur ce fatal événement; elle raconte le trait auquel Fléchier fait allusion : « les pères mourants envoient leurs fils, etc. » Elle rappelle comment M. de Saint-Hilaire, lieutenant-général de l'artillerie, ayant eu son bras emporté, et son fils se jetant à ses pieds et se mettant à pleurer et à crier, il lui répondit: a Mon fils, voilà ce qu'il faut pleurer éternellement. » Le noble coeur de madame de Sévigné s'enflamme en racontant de si grands événements ; là elle est animée d'un haut sentiment de patriotisme : «Nul, dit la Harpe, n'a pleuré Turenne de si bonne foi, o

Je terminerai ces extraits par une de ses meilleures lettres, malgré l'aimable négligence avec laquelle elle est écrite.

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