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philosophe. - Ici Bossuet vient de caractériser ce que les meilleures écoles ont reconnu sous le nom de vérités absolues, et qu'il appelle vérités éternelles, principes d'éternelle vérité. La première de ces vérités est que l'homme doit vivre selon sa raison et chercher Dieu ; quand même personne n'existerait, cela serait vrai absolument pour tous les êtres humains, non réels, puisqu'il n'en existerait pas, mais possibles. — Ces vérités sont éternelles; elles luisent nécessairement dans tous les esprits. « Par là qu'on les connaît, on les trouve vérités; » parole lumineuse qui montre la vérité illuminant l'entendement comme la lumière du jour. Par là que l'eil voit le jour, il y croit. La suite de la phrase développe et prouve cette proposition si heureusement exprimée. C'est une belle définition de la nature que celle-ci : « Ce qui se fait par les règles des proportions. » Dieu , pour créer la nature , a réalisé les lois éternelles des proportions, c'est-à-dire les lois de la variété dans l'unité qu'il avait dans son entendement.

Maintenant que ces règles, ces lois, ces vérités sont parfaitement déterminées comme éternelles et indépendantes de l'entendement qui les conçoit, où sont-elles, où subsistent-elles en puissance, en tant que vérités ?

Si je cherche maintenant où et en quel sujet elles subsistent éternelles et immuables, comme elles sont, je suis obligé d'avouer un être où la vérité est éternellement subsistante, et où elle est toujours entendue; et cet être doit être la vérité même et doit être toute vérité; et c'est de lui que la vérité dérive dans tout ce qui est et s'entend hors de lui. C'est donc en lui, d'une certaine manière incompréhensible, c'est en lui, dis-je, que je vois ces vérités éternelles; et les voir, c'est me tourner à celui qui est immuablement toute vérité et recevoir ses lumières. Cet objet éternel, c'est Dieu éternellement subsistant, éternellement véritable, éternellement la vérité même. Et en effet, parmi ces vérités éternelles que je connais, une des plus certaines est celle-ci, qu'il y a quelque chose au monde qui existe de lui-même, par conséquent qui est éternel et immuable. Il y a donc nécessairement quelque chose qui est avant tous les temps et de toute éternité; et c'est dans cet éternel que ces vérités éternelles subsistent.

Ainsi nous les voyons dans une lumière supérieure à nousmêmes; et c'est dans cette lumière que nous voyons aussi si nous faisons bien ou mal, c'est-à-dire si nous agissons, ou non, selon ces principes constitutifs de notre être. L'homme qui voit ces vérités, par ces vérités se juge lui-même, et se condamne quand il s'en écarte, ou plutôt ce sont ces vérités qui le jugent, puisque ce ne sont pas elles qui s'accommodent aux jugements humains, mais les jugements humains qui s'accommodent à elles.

Ces vérités éternelles, que tout entendement aperçoit toujours les mêmes, par lesquelles tout entendement est réglé, sont quelque chose de Dieu, ou plutôt sont Dieu même: car toutes ces vérités éternelles ne sont au fond qu'une seule vérité.

Les vérités éternelles sont en Dieu, c'est là que nous les voyons, c'est là qu'elles sont la règle de nos mæurs. Voilà la simple proposition que Bossuet développe dans le passage qui vient d'être rapporté. Suivons le détail des idées. Nous entendons la vérité, mais nous sommes contingents, et nous concevons que, si nous n'étions pas, la vérité subsisterait encore ; mais nous ne concevons pas qu'elle puisse exister sans être entendue; il faut donc admettre l'existence d'un entendement éternel, d'un être qui soit pour ainsi dire la substance de cette vérité. C'est donc dans cet être que je les vois, et en les voyant en lui, « je me tourne vers celui qui la contient et qui m'éclaire. »

- Se tourner vers Dieu, vers celui de qui vient la lumière, est une de ces grandes métaphores en usage dans la métaphysique spiritualiste depuis Platon; se tourner vers Dieu est à la fois le plus noble effort réuni de l'intelligence et de la volonté. De là une grande conséquence morale : ces vérités, vues en Dieu, sont la règle de nos actions ; les jugements humains leur sont subordonnés. En avançant, la formule grandit ; d'abord la vérité est en Dieu, ici « elle est Dieu même. »

Car il est absurde qu'il y ait tant de suite dans ces vérités, tant de proportion dans les choses, tant d'économie dans leur assemblage, c'est-à-dire dans le monde, et que cette suite, cette proportion, cette économie, ne soit nulle part bien entendue; et l'homme, qui n'a rien fait, les connaissant véritablement, quoique non pas pleinement, doit juger qu'il y a quelqu'un qui la connaît dans sa perfection et que ce sera celui-là même qui aura tout fait.

Le philosophe achève de démontrer que ces vérités sont en Dieu, que Dieu est leur substance. Cette démonstration, il la trouve dans la beauté de l'univers, beauté qui ne peut résulter que de la conformité de l'univers avec ces vérités; il y a donc quelqu'un qui conçoit éternellement cet ordre, cette beauté; ce quelqu'un, ce n'est pas l'homme, c'est donc Celui-là même qui a tout produit.

Remarquez qu'ainsi Dieu n'est pas regardé comme la substance idéale, passive des vérités, mais bien comme un être réel, vivant, actif, créateur, ayant produit le monde au dehors de lui, en conformité de ces vérités éternelles dont il est la substance.

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Cette femme illustre peut être classée parmi les écrivains classiques de la langue française. Elle sera toujours un modèle pour le naturel, la grâce, l'imagination vive, la forme piquante, la délicatesse, l'agrément, même la sensibilité, pourvu qu'on ne cherche en elle que les émotions qui tenaient à sa qualité de mère et à ses rapports avec le grand monde où elle vivait. Les lettres de madame de Sévigné seront toujours proposées, moins pour être imitées, car l'essai d'imitation en ce genre pourrait bien causer plus d'une déception, que pour être admirées comme le reflet d'un esprit supérieur, qui eut toutes les nobles sympathies et aussi beaucoup des préjugés de son époque.

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Voici un terrible jour, ma chère enfant, je vous avoue que je n'en puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à tous les pas que vous faites, à tous ceux que je fais, et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte, dous puissions jamais nous rencontrer ! Mon cœur est en repos quand il est auprès de vous; c'est son état naturel, et le seul qui puisse lui plaire.

Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible et me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons. Je les ai senties et les sentirai longtemps. J'ai le cæur et l'imagination tout remplis de vous, je n'y puis penser sans pleurer, et j'y pense toujours, de sorte que l'état où je suis n'est pas une chose soutenable ; comme il est extrême, j'espère qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours et je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne vous trouvent plus. Le temps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux, jusqu'à ce que je sois un peu accoutumée; mais ce ne sera jamais pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous embrasser.

Un tel langage, sorti immédiatement du coeur et tellement exempt de toute prétention, ne saurait guère s'analyser. C'est une mère qui vient de se séparer de sa fille, après un long et bien doux rapprochement; on peut se représenter par l'imagination toutes les nuances de sentiment qui peuvent, en pareil cas, agiter le coeur maternel, et l'on sentira qu'il n'est aucune de ces nuances qui soit absente de cette admirable lettre de séparation. Néanmoins, il y a des traits plus charmants les uns que les autres, celui-ci, par exemple : « Mon coeur est en repos quand il est auprès de vous ; c'est son état naturel. » On dirait qu'elle pense à la boussole tournée vers le nord. Et ceci : « Je n'y puis penser sans pleurer, et j'y pense toujours. » On croit voir la fontaine des larmes maternelles intarissable. « Tout manque, parce que vous me manquez; c'est l'air respirable qui manque dans ce vide créé par l'absence.» Elle sait bien qu'elle se consolera, elle s'accoutumera un peu ; c'est la condition de la tristesse humaine, le côur est mobile. Mais comme elle marque avec grâce le point où s'arrêtera cette fatale nécessité qui calme toute douleur ! »

Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé; je sais que votre absence m'a fait souffrir, et je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait imprudemment une habitude nécessaire de vous voir. Il me semble que je ne vous ai

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