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est ici personnifié en traits admirables; « elle marche... » les trois épithètes sont du plus beau choix, elle est « étourdie », parce qu'elle est « enivrée; » elle a chancelle, » parce qu'elle est étourdie, et tout cela parce que Dieu a répandu l'esprit de vertige dans ses conseils; vertige va très bien avec étourdie; la tête tourne, vertitur, de là l'éblouissement. Ce grand style est le même que dans Racine :

Répandez cet esprit d'imprudence et d'erreur
De la chute des rois funeste avant-coureur.

Mais Dieu montre aussi sa puissance en rejetant l'instrument dont il s'est servi. Celui-ci « insultait l'aveuglement des autres, et maintenant il tombe dans des ténèbres plus épaisses. » Remarquez la corrélation de ces termes, « ténèbres épaisses, aveuglement. » La phrase se clôt avec un nombre achevé. - Ce qui suit sur le hasard est ferme, plein de justesse et de précision. La définition du hasard est exprimée dans ce mot sublime : « un dessein concerté dans le conseil éternel. o

Par là se vérifie ce que dit l'Apôtre, que Dieu est heureux et le seul puissant Roi des rois et le Seigneur des seigneurs. Heureux, c'est-à-dire dont le repos est inaltérable, qui voit tout changer sans changer lui-inême, et qui fait tous les changements par un conseil immuable; qui donne et qui ôte la puissance, qui la transporte d'un homme à un autre, d'une main à une autre, d'un peuple à un autre, pour montrer qu'ils ne l'ont tous que par emprunt, et qu'il est le seul en qui elle réside naturellement. C'est pourquoi tous ceux qui gouvernent se sentent assujettis à une force majeure. Ils font plus ou moins qu'ils ne pensent, et leurs conseils n'ont jamais manqué d'avoir des effets inférieurs. Ni ils ne sont maîtres des dispositions que les siècles passés ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l'avenir, loin qu'ils le puissent forcer. Celui-là seul tient tout en sa main, qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est pas encore, qui préside à tous les temps et prévient tous les conseils.

Alexandre ne croyait pas travailler pour ses capitaines ni ruiner sa maison par ses conquêtes. Quand Brutus inspirait au peuple romain un amour immense de la liberté, il ne songeait pas qu'il jetait dans les esprits le principe de cette licence effrénée, par laquelle la tyrannie, qu'il voulait détruire, devait être un jour rétablie plus dure que sous les Tarquins. Quand les Césars flattaient les soldats, ils n'avaient pas dessein de donner des maîtres à leurs successeurs et à l’Empire. En un mot, il n'y a pas de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d'autres desseins que les siens; Dieu seul sait tout réduire à sa volonté.

a Ils n'ont tous la puissance que par emprunt. » Bossuet dit la même chose dans l'oraison funèbre de la reine d’Angleterre, mais avec plus de grandeur : « Il leur fait voir que toute leur majesté est empruntée. » L'éloge funèbre est de 1669; le Discours sur l'histoire est de 1681; Bossuet historien a donc ici un souvenir de Bossuet orateur. Quelqu’un de nos jours a dit : « L'homme s'agite, Dieu le mène,» grande vérité, mais grand mystère, et que nul n'a approfondi. — «Ils font plus ou moins qu'ils ne pensent en leurs conseils, etc. » Il y a ici finesse et profondeur, quoique ces deux qualités du style semblent s’exclure. Quel est celui dont les efforts ne vont en deçà ou au delà du but proposé! — «Préside à tous les temps »; grande image, « prévient tous les conseils ; » conseil, si souvent employé dans Bossuet, signifie les desseins arrêtés et mûris par la prévoyance. Il s'emploie peu aujourd'hui dans ce sens. — Beaux exemples pour marquer combien les conseils des hommes sont incertains, et comme Dieu en fait sortir des effets tout opposés ceux qu'ils avaient souhaité ou cru prévoir. Puis, et pour tout conclure, la parole magistrale : « Dieu seul sait tout réduire à sa volonté (1).»)

(1) Voir dans le Génie du christianisme, liv. III, l'analyse de plu sieurs traits également beaux du discours sur l'histoire universelle, particulièrement un commentaire du passage sur les pyramides d'Égypte.

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Les sermons de Bossuet contiennent des traits d'une éloquence admirable; nous n'en pouvons citer qu'un seul trèsconnu et qui réfléchit Bossuet tout entier; c'est, comme on l'a dit, une langue que Bossuet lui seul a parlée.

La vie humaine est semblable à un chemin dont l'issue est un précipice affreux; on nous en avertit dès les premiers pas; mais la loi est prononcée, il faut avancer toujours. Je voudrais retourner sur mes pas : Marche, marche. Un poids invincible, une force invincible nous entraîne, il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines nous fatiguent et nous inquiètent dans la route. Encore si je pouvais éviter ce précipice affreux; non, non, il faut marcher, il faut courir, telle est la rapidité des années. On se console pourtant, parce que de temps en temps on rencontre des objets qui nous divertissent, des eaux courantes, des fleurs qui passent. On voudrait arrêter: Marche, marche. Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé; fracas effroyable, inévitable ruine!

La proposition à développer est énoncée très-simplement : « La vie humaine est semblable, etc. » Mais bientôt voyez les phrases courtes, entrecoupées, haletantes, les efforts du voyageur qui voudrait bien retourner , mais qu'une invincible loi pousse dans la route où cette même loi l'a placé, et cette parole sinistre qui retentit, et plus loin retentit encore : « Marche, marche. » On voudrait reculer : « Non, non; » tout à l'heure la voix disait : « Il faut marcher; » maintenant « il faut courir. ) A mesure que les années avancent, la vie court; qui l'ignore ? Puis vient le tableau des consolations, plus vaines encore que les douleurs. L'allégorie continue; la vie est un voyage, que rencontre-t-on? « Des eaux courantes, des fleuves qui passent. » Cette vie si fragile n'a que des charmes fugitifs. Quel heureux choix de circonstances; ces objets nous « divertissent, » nous détournent de nos soucis. L'orateur a le soin d'ajouter « de temps en temps. » Et la chute qui termine, quel langage et quelle harmonie !

On se console parce qu'on emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu'on voit se faner entre ses mains du matin au soir, quelques fruits qu'on perd en les goûtant. Enchantement! toujours entraîné, tu approches du gouffre. Déjà tout commence à s'effacer; les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires, tout se ternit, tout s'efface; l'ombre de la mort se présente; on commence à sentir l'approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord; encore un pas. Déjà l'horreur trouble les sens, la tête tourne, les yeux s'égarent, il faut marcher. On voudrait retourner en arrière, plus de moyens, tout est tombé, tout est évanoui, lout est échappé.

L'orateur revient sur le penchant qu'a l'homme de chercher quelque joie parmi les douleurs de ce voyage. « On se console, » dit-il encore, « on emporte quelques fleurs cueillies en passant; » mais la loi inflexible est là , il faut passer. « Toujours entraîné, tu approches du gouffre. » Cette vie humaine, ainsi peinte, c'est le voyage accompli par la vapeur; il faut marcher, courir, entrainé, jusqu'à ce gouffre peut-être, comme au chemin de Versailles en 1842. Cependant, à force de marcher, on approche du gouffre, c'est la mort. Le poëte nous montre les préludes de ce terme fatal ; tout ce que l'on a aimé perd successivement ses attraits et semble se revêtir d'ombres funèbres. Le paysage est désolé. Ici l'harmonie est imitative, le nombre est plus lent. Enfin, vous êtes sur le bord, vous frémissez, « il faut marcher;» fatale parole qui se fait entendre encore au bord du gouffre. Bossuet ne dit plus : « il faut courir, » car la place manque; on voudrait « se rejeter en arrière, » impossible. Il semble, à voir l'étonnante phrase qui termine, entendre à trois reprises la chute de tout ce qui environnait l'homme, demeuré seul et tombé lui-même dans l'éternité.

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(Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même.)

Cet ouvrage de Bossuet est un très-beau traité de philosophie que Bossuet composa pour l'éducation du Dauphin. Le passage suivant est un exemple remarquable de la hauteur de parole avec laquelle l'orateur chrétien, Bossuet, traitait les sujets de métaphysique.

J'entends par ces principes de vérité éternelle, que quand aucun autre être que l'homme, et moi-même, ne serions pas actuellement; quand Dieu aurait résolu de n'en créer aucun autre, le devoir essentiel de l'homme, dès là qu'il est capable de raisonner, est de vivre selon sa raison, et de chercher son auteur, de peur de lui manquer de reconnaissance, si, faute de le chercher, il l'ignorait. Toutes ces vérités et toutes celles que j'en déduis par un raisonnement certain, subsistent indépendamment de tous les temps; en quelque temps que je mette un entendement humain, il les connaîtra; mais en les connaissant, il les trouvera vérités; il ne les fera pas telles, parce que ce ne sont pas nos connaissances qui font leurs objets; elles les supposent. Ainsi ces vérités subsistent devant tous les siècles et devant qu'il y ait un entendement humain; et quand tout ce qui se fait par les règles des proportions, c'est-à-dire tout ce que je vois dans la nature, serait détruit, excepté moi, ces règles se conserveraient dans ma pensée, et je verrais clairement qu'elles seraient toujours bonnes et véritables, quand moi-même je serais détruit, et quand il n'y aurait personne qui fût capable de les comprendre.

Ce qu'il faut considérer dans un morceau philosophique, c'est la chaîne des idées, la clarté, le choix et la précision des termes, et la dignité générale du style. Cette dignité, dans Bossuet, ne l'abandonne jamais; il y a toujours chez lui une empreinte solennelle qui montre encore le grand écrivain dans le métaphysicien, le pontife

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