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ET

LES FABULISTES

PAR

M.) SAINT-MARC GIRARDIN

MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

II

NOUVELLE ÉDITION

C-L3-

PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

3, RUE AUBER, 3

Droits de traduction et de reproduction réservés.

ET

LES FABULISTES

QUATORZIÈME LEÇON

LE TABLEAU DE LA VIE HUMAINE DANS LES FABLES

DE LA FONTAINE

J'ai souvent entendu dire que le mérite singulier de la Fontaine est de faire quelque chose de rien : « Voyez, dit-on, comme il nous instruit et nous amuse avec ses lapins, ses rats et ses beletles. Il n'y a que lui pour faire un pareil miracle. » Je ne crois pas que la Fonlaine fasse en cela aucun miracle. Ses animaux représentent les hommes : c'est là ce qui nous les rend in téressants.

Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons ;
Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes :
Je me sers d'animaux pour instruire les hommes 1.

La Fontaine n'a pas mis en scène l'histoire naturelle, mais l'histoire morale. Voici l'âne qui passe gravement, portant des reliques, et tout le monde le salue. L'âne prend pour lui ses hommages. Quelqu'un l'avertit :

Ce n'est pas vous : c'est l'idole
A qui cet honneur se rend.

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Ce quelqu'un est assurément un mal-appris : pourquoi détromper l'âne? pourquoi lui ôter l'illusion qui faisait son bonheur? De plus, j'y trouve un inconvénient : l'âne dorénavant portera moins bien les reliques; il aura l'air moins grave et moins solennel. Il faut croire en ce monde aux reliques qu'on porte. Il y a cependant aussi un autre inconvénient, c'est d'y trop croire, ou plutôt de croire en soi-même à cause des reliques qu'on porte. Faut-il un exemple? Nous avons relevé le principe d'autorité, qui était tombé par terre, et nous avons eu raison; nous le portons avec révérence, et en cela encore nous avons raison. Mais ne croyons pas que ce principe puisse rendre vénérables et sacrés tous ceux qui le portent. Sans cela, gare à la table de l'âne qui porte des reliques!

Dédicace à Mgr le Dauphin.

Souvent il y a plusieurs défauts ou plusieurs hommes raillés sous la figure d'un seul animal : le lion ou l'aigle, par exemple, suffit à peindre toutes les sortes d'orgueils, de fiertés, de duretés instinctives et presque involontaires, qui sont propres aux princes. Quelle définition de l'égoïsme des rois que ces mots adressés à l'aigle par le hibou!

Comme vous êtes roi, vous ne considérez
Qui ni quoi : rois et dieux mettent, quoi qu'on leur die,

Tout en même catégorie !

L'aigle lui-même sait mieux que personne peindre les ennuis de la royauté, et qui sont le rachat du souverain pouvoir. Qui ne se souvient de l'admirable description que madame de Maintenon, dans ses Conversations, fait de l'ennui de Versailles ?

Si le maître des dieux assez souvent s'ennuie,

dit l'aigle,

Lui qui gouverne l'univers,
J'en puis bien faire autant, moi qu'on sait qui le serse

Avec le léopard, le fabuliste peint les habits brodés:

Combien de grands seigneurs, au léopard semblables,

N'ont que l'habit pour tout talent 3!

1 Liv. V, f xvbit. 2 Liv. XII, f. II. 3 Liv. IX, f. in.

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