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une douce gaieté dilate les cours, personne ne s'avouant qu'il exerce le métier des détrousseurs de la forêt de Bondy.

Dirai-je un mot des fêtes publiques? ce sera bientôt fait, car la mise en scène est toujours la même, et assez sommaire, si j'en excepte la soirée qui clôt chaque année, à Kniajévo, les manoeuvres militaires, et qui ne rentre pas strictement dans la catégorie des fêtes publiques, puisqu'on n'y est reçu qu'avec un billet d'invitation. La du moins, le décor ne manque pas de grandeur, malgré la rusticité d'une salle construite en planches. Des tapis et des faisceaux d'armes dissimulent la nudité des murailles, et les tables en sapin, habillées de nappes blanches, ploient sous le fardeau d'un souper pantagruélique. Mais le véritable spectacle est à l'extérieur, dans le vaste camp : des guirlandes de verres de couleur dessinent les allées ; des feux d'artifice éclairent de lueurs intermittentes les files régulières des tentes, et les rangs serrés des droujinas, pendant que les sonorités de six cents instruments alternent avec les hurrahs de quinze mille soldats.

La plupart des solennités commémoratives sont des fêtes de plein air : Devant la grille du palais s'étend une petite place, au milieu de laquelle on a planté huit mâts garnis de feuiliages et pavoisés de drapeaux aux couleurs nationales – blanc, vert, rouge

- disposées horizontalement. Ces mâts limitent le périmètre d'une estrade qu'ombragent quelques sapins fraîchement coupés. C'est là que sera célébré l'office

religieux. - La moindre démonstration a pour principal acteur le clergé.

Sur la place, l'infanterie s'est formée en carré; l'artillerie s'aligne le long du jardin. Dans l’enceinte réservée, parade cette élite qu'on nomme, à Paris, « les habitués des premières ». Quelques politiciens et les hauts fonctionnaires, les ministres d'hier, d'aujourd'hui et de demain, flânent avec cette nonchalance qu'affecte volontiers le Bulgare, et ce mépris de la tenue qui ne lui est pas étrangère ; on ne voit que paletots, chapeaux ronds et bonnets de fourrure.

Les tambours battent aux champs. Le souverain sort du palais, escorté de son état-major, et passe rapidement la revue des troupes. Le clergé arrive, bannières en tête. Lorsqu'on a récité les prières et chanté l'office, le métropolitain, ayant à sa droite le prince découvert, parcourt l'intérieur du carré en aspergeant d'eau bénite les soldats qui se signent. Le canon tonne, l'armée défile, et c'est fini.

Dans les cérémonies publiques, principalement celles qui consacrent les souvenirs d'un peuple, l'intérêt, pour le philosophe, n'est pas sur la scène, mais parmi la foule. Or, en Bulgarie, la foule fait à peu près défaut en ces solennelles occasions. S'il y a une date chère entre toutes, au citoyen sofiote, c'est apparemment celle du traité de San-Stefano, puisque cette date marque l'anniversaire de l'émancipation... partielle de son pays. Sur les quatre ou cinq cents indigènes que le désoeuvrement rassemble, ce jour-là, autour du cortège officiel, je n'en ai pas noté dix qui eussent la mine de s'en douter.

La répétition trop fréquente du même cérémonial les a-t-elle blasés ? ou bien doit-on admettre que la vibration patriotique n'existe pas encore?

Je ne voudrais pas me prononcer à la légère, et cette question est de celles qu'il vaut mieux ne point essayer de trancher. J'ai trop vécu au milieu des Bulgares pour ignorer combien il serait injuste de juger, avec nos idées et nos sentiments, des gens qui nous ressemblent si peu, qui, n'ayant pas encore leurs franches coudées, poussent jusqu'au génie la circonspection, le mutisme, l'entêtement des longs espoirs, et, réfractaires à nos enthousiasmes d'un jour, fêtent la proie, dédaignent l'ombre. Mais je sais aussi que, parmi les hommes voués à la politique, quelques-uns pratiquent cette science sous sa forme la plus desséchante et la plus personnelle, et que leur tempérament n'autorise pas toujours à rejeter sans hésitation la seconde hypothèse.

Dans les premiers temps de son séjour en Bulgarie, le nouveau souverain visita Nicopoli. Un jeune garçon venait de réciter, en l'honneur de Son Altesse, un compliment en vers qu'il termina par le cri de : « Vive la Constitution! » « Pourquoi, dit le prince en souriant, ne pas crier : Vive la Patrie ! >>

FIN

Plevna (suite). A travers les rues. Les Turcs. Es-

carmouches diplomatiques. La Préfecture et le Préfet
bien défendu.

Les juifs. – Épisodes du
siège. La chapelle roumaine. Fables de Lafontaine.
Grivitza. – Superstitions bulgares. – Les gaietés de

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La grotte.

CHAPITRE VI

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CHAPITRE VIII

Triavna (suite). - Impression matinale. Les petites in-

dustries. La sculpture et la peinture religieuses. — Les
églises. Les écoliers. Qualités de la race bulgare.-
Les adieux. Les colporteurs d'images russes. Le
pont scabreux.

- Drenovo. Un congrés de monar-

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