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Parmi les nationalités échappées au joug de la Porte, la Bulgarie est la dernière venue, non la moins intéressante. Slavisés – plutôt que Slaves — par leur contact avec les vaincus, les Bulgares ont été autrefois un grand peuple; notre Charlemagne ne dédaigna point de s'allier avec le roi Kroum. A plusieurs reprises, les empereurs de Byzance leur payèrent tribut, et en lisant les chroniques du maréchal de Villehardouin et de Henri de Valenciennes, on constate quel degré de force le « Royaume Bulgare avait reconquis au commencement du XII° siècle, après une éclipse de plus de cent cinquante ans. C'est contre cet obstacle que vint se briser la fortune de l'empereur Baudouin.

La chute de Constantinople détermina, en Occident, cette poussée de civilisation que l'histoire a baptisée du beau nom de Renaissance; elle inaugura au contraire, pour la Bulgarie, l'ère d'une irrémédiable décadence. Engloutie dans le courant qui entraîna les sultans jusqu'aux portes de Vienne, la malheureuse nation disparut tout entière. Rien nagea : ni son commerce, ni son industrie,

.

ne

sur

ni ses traditions. L'absolu d'un tel anéantissement a comme un reflet de sombre poésie, et réveille le souvenir de la prophétie terrible : « là où passera le cheval d'Omar, l'herbe ne croîtra plus ».

Une chose pourtant resta aux Bulgares : la religion ; mais cette relique d'un patrimoine perdu ne fit que leur susciter un ennemi de plus : le clergé phanariote. Tandis que les Turcs s'emparaient de la propriété des terres et de l'administration du pays, les prélats grecs, maîtres à l'église et dans l'école, travaillaient à l'hellénisation de leurs ouailles en s'acharnant à la destruction des manuscrits. C'est ce qui explique que de nos jours, sauf quelques livres religieux, quelques ouvrages de philosophie et de poésie, quelques traductions d'auteurs grecs et latins, conservées dans les musées slaves, nous ne possédons plus de monuments littéraires de l'ancienne civilisation bulgare. C'est ce qui explique aussi comment cette civilisation a pu être contestée, et pourquoi le nom de Bulgare demeure, pour bon nombre d'Occidentaux, le synonyme de barbare.

Que les Bulgares, quand ils franchirent le Danube, aient été semblables aux hordes sauvages des Huns et des Avares, on n'en doute guère; mais qu'ils aient fondé un vaste royaume et vécu, des siècles durant, dans le voisinage de Byzance, sans s'organiser et se « civiliser », qui peut raisonnablement l'admettre ? et s'il est difficile, en l'absence de documents précis, de concevoir une image nette de cette civilisation, il survit au moins un témoignage de l'influence qu'elle exerça sur les contrées limitrophes : j'entends l'adoption, par les Moldaves et les Valaques, de la langue bulgare qu'ils ont employée jusqu'au milieu du siècle dernier. Aujourd'hui même, une partie des mots de la langue roumaine trahit l'origine slave, dérivée du bulgare.

Quoi qu'il en soit, ce peuple, étouffé sous le poids de la domination ottomane, tomba dans une léthargie si profonde qu'on le tînt pour mort, et que l'histoire générale a négligé d'enregistrer la plupart des symptômes de vitalité qui précédèrent le réveil décisif. A cela deux causes : la première, c'est qu'aucune des révoltes à main armée n'eut le caractère et l'ampleur d'un mouvement national. Les insurgés ne se levaient pas au nom de la patrie, mais au nom de la religion; les deux mots bulgares : za viéra (pour la religion), servaient de drapeau, et les Turcs, eux-mêmes, ne désignent pas autrement ces troubles accidentels. - La seconde cause, c'est que les velléités d'indépendance ne rencontrèrent jamais des chefs capables de fomenter une insurrection sérieuse, et que, mal secondées par

des tentatives isolées ou incohérentes, elles étaient partout réprimées avant d'avoir entamé la masse de la population, instruite à la prudence par une longue servitude.

Cette prudence a la signification d'un trait de nature; mais il serait injuste de l'attribuer, (conformément à l'opinion des rares voyageurs qui ont étudié la Bulgarie moderne) à la dégénérescence de la race et au tarissement complet de la sève guerrière des ancêtres. J'y discerne, surtout, une preuve du ferme bon sens et de la possession de soi-même, qui éloignent le laborieux habitant des Balkans des aventures éphémères. Pauvre et désarmé, que pouvait-il faire ? Qu'eussent fait les Grecs, sans les mil

lions puisés à la bourse, noblement ouverte, d'une aristocratie d'argent répandue dans le monde entier? A quoi même eût abouti leur vaillance, sans la complicité des grandes puissances ? Nous nous représentons malaisément l'état moral d'un peuple qui, depuis des siècles, a cessé d'être, en tant que nation. On ne restaure pas, du jour au lendemain, l'idée de patrie comme on relève les ruines d'un temple écroulé. J'estime qu'il peut être vrai de dire que chez le paysan, non déniaisé et préoccupé de la subsistance quotidienne, on eût en vain cherché ce sentiment de solidarité, né d'une notion raisonnée de l'intérêt collectif; mais dénier aux Bulgares, quels qu'ils soient, toute aspiration vers la liberté, leur reprocher de s'être montrés ménagers de leur sang jusqu'à la pusillanimité, c'est aller à l'encontre des faits. Les hétairies, créées en Grèce au commencement du siècle, dans un but de propagande patriotique, ont aussi existé en Bulgarie, et toutes les fois qu'il s'est agi, depuis soixante ans, de guerroyer contre la Turquie, des Bulgares ont combattu dans les rangs des adversaires du

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