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AVANT-PROPOS

Lorsque, en 1876, les massacres de Bulgarie furent révélés à l'Europe par le rapport d'enquête de M. Baring, les correspondances du Dailynews, et les communications des Agents diplomatiques, on eût embarrassé plus d'un Français en l'interrogeant, au pied levé, sur la situation exacte de ce pays. Le nom de « Bulgarie», sonnant brusquement à ses oreilles, n'était

à pression d'une chose très vague, soupçonnée plutôt qu'affirmée. Lui demander ce qu'il pensait des habitants, au point de vue ethnographique, politique et social, eût mis le comble à sa confusion. Je me souviens d'avoir lu dans les

que l'exjournaux de l'époque des articles écrits « de chic », qu'on aurait pu, n'y changeant pas plus de vingt mots, appliquer aux nomades du Sah'ra ou aux peuplades errantes de la primitive Amérique.

L'attention publique, un instant concentrée sur cette région pour nous si indécise, dévia bientôt vers la Serbie et le Monténégro, où s'engageait la lutte qui devait amener la conférence de Constantinople, le protocole de Londres, et finalement la guerre Turco-Russe de 1877. Au cours de cette guerre, l'attention de la France se partagea entre les deux principaux adversaires, et n'alla point jusqu'à ceux, sur le dos desquels on se battait, en attendant que, par un retour — peu fréquent de la justice d'ici-bas, ils recueillissent les bénéfices d'un duel dont ils avaient fourni, à la fois, le prétexte et le théâtre. Je ne crois pas qu'en dehors du monde des chancelleries, la constitution de la Principauté autonome de Bulgarie ait excité la moindre émotion, et qu'à l'exception des hommes d'affaires, curieux d'un terrain vierge à exploiter, mes compatriotes se soient inquiétés, outre mesure,

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de la résurrection d'un peuple mal défini. Opprimé, ce peuple remua les sympathies; rendu à l'indépendance, nul n'en avait souci.

Cette indifférence ne me paraît pas justifiée. A n'envisager que l'actualité, la Bulgarie compte au nombre des facteurs de la question d'Orient, question toujours à la veille de se dénouer et ne se dénouant jamais. Il y a plus d'un demisiècle, l'empire Ottoman était déjà « l'homme malade »; appelons-le aujourd'hui, si vous voulez, « le moribond »; en tout cas, il respire, et l'on a vu des agonies récalcitrantes prolonger les affres de la succession, donner le temps à des héritiers imprévus de se reconnaître et de prétendre, à tous les germes de procès de se développer. Afin de miner la puissance musulmane, on a encouragé l'affranchissement des provinces qu'elle avait soumises et qui se détachent, une à une, rameaux séchés d'un tronc décrépit. Mais il advient qu'en touchant le sol libre, ces branches reprennent vie et, avec la vie, le sentiment de leur individualité, la conscience de leurs droits, l'impatience du bienfait reçu, de la tutelle et des liens nouveaux. De l'Adriatique à la

sans

mer Noire, du Danube à la mer Égée parler des Grecs, race distincte

de nombreuses populations slaves s'agitent; les unes inféodées à l'Autriche-Hongrie, les autres plus ou moins émancipées, toutes mordant les dernières entraves, avides d'instruction et de self government, enfiévrées d'aspirations inassouvies; celles-ci revendiquant des droits politiques; celles-là, plus avancées et plus ambitieuses, rêvant déjà les agrandissements de territoire et le partage du cadavre de la Turquie d'Europe. Le Panslavisme est une arme à deux tranchants, prête à se retourner dans la main qui serre la poignée. Excellent comme instrument de délivrance, je doute qu'il ait la même vertu à titre d'élément de fusion, d'agent d'une constitution politique définitive. Les petits peuples slaves — aussi bien ceux qui frémissent au nord du Danube que les Jougo-Slaves volontiers pour limer leur chaîne; mais de là à s'absorber, de bon gré, dans le giron d'une commune mère, il y a loin. On s'en aperçoit à des signes non équivoques; l'avenir le démontrera mieux encore.

en usent

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