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CHAPITRE VI

Tapages de l'aube. Le sourd-muet et son cochon. - La

route de Selvi à Gabrovo, – Gabrovo au crépuscule. Les gîtes.

15 mai.

A 4 heures de relevée, le tapage recommence; les bonnes glapissent l'hymme national, les chevaux hennissent, les poules s'égosillent, et le sourd-muet pousse un si épouvantable mugissement que je cours à ma fenêtre. La physionomie du pauvre hère ressemble, à s'y méprendre, à celle du Saint Antoine de Padoue transfiguré par l'enthousiasme. C'est son cochon favori qui se baigne dans une auge à lessive, et s'y prélasse avec des airs d'enfant gâté. Le cochon, animal méconnu tant qu'il n'est pas fumé, possède une intelligence de premier ordre. J'admire l'adresse de celui-ci à sortir de sa fragile baignoire sans la renverser; ce dont il se garde, sachant bien qu'un seul coup de rein trop fort, et c'en serait fait

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de son bain qu'il répétera, de quart d'heure en quart d'heure, avec une précision de maniaque.

Une nuit comme celle que je viens de vivre n'inspire pas la bienveillance. La ville est absurde et aussi ennuyeuse que possible. On remarque dans l'église des sculptures, et quelques peintures trop jeunes encore, à mon gré.

L'achat d'une monnaie grecque atténue ma mauvaise humeur, et je me réconcilie avec l'existence, en contemplant la belle vallée où la Roussitza passe sous un pont de neuf arches construit par les Bulgares. Vers le midi, une montagne couverte de neige s'encadre dans une large échancrure des Balkans.

Le maître charron, à qui est confiée la talika, ayant déclaré que sa dignité ne pouvait se prêter à un vulgaire raccommodage, la confection d'une roue neuve retarde notre départ jusqu'à cinq heures.

Au delà de Selvi la route s'embellit encore. Les assises régulières des roches, les essences variées des arbres et le dessin général des grandes lignes rappellent l'entrée de la Savoie, du côté de Culoz. Les forêts succèdent aux forêts et le soleil descend dans une atmosphère limpide et calme , en harmonie avec la tranquille majesté du paysage. Il fait presque nuit lorsque, à l'extrémité d'une côte rapide et courte, se déploie le panorama déjà confus de Gabrovo.

Après avoir franchi, concurremment avec une compagnie de soldats, le pont jeté sur la Yantra, nos équipages s'aventurent dans les rues tortueuses. L'aspect, à cette heure sombre, en est vraiment lugubre et donne l'impression de certains dessins de Gustave Doré. Les maisons en bois, noires et difformes, montent, en se rapprochant d'étage en étage, penchées sur d'épaisses corniches, comme celles des vieilles cités normandes du moyen âge. Au centre de la ville, nous, traversons un vieux pont en pierre d'une seule arche. De deux côtés, l'oeil saisit des échappés fantastiques: à gauche de légères bâtisses, réduites à l'état de ruines déchiquetées, détaillent sur la pâleur du ciel une grimaçante cohue de balcons ajourés, de cages aériennes, d'encorbellements disjoints ; à droite, un rocher saillit, au milieu de la rivière dont le niveau baisse brusquement; l'eau divisée bouillonne à l'entour, et s'épanche en une double cascade.

Le han a l'air d'un antre d'alchimiste, avec ses pilastres vermoulus, ses charpentes compliquées,

recoins obscurs où s'émoussent les rayons d'une lanterne anémique. La chambre qu'on nous offre est si peu engageante, et la concession d'une seconde si problématique, que je vais immédiatement à la découverte, ayant l'habitude de ne m'en rapporter qu'à mes propres yeux pour le choix important d'un gite de nuit. Je prends possession, chez le « Duc d'en face » d'une vaste pièce qui dut autrefois appartenir à quelque riche Turc. Le plafond en bois sculpté, les lambris, les armoires sont d'un ton superbe. Autour d'un poèle énorme, les barres horizontales pour sécher le linge ; le long des murs, des divans bas ; des nattes sur le sol ; dans une niche, tapissée d'images saintes, une croix de Jérusalem et un Christ en nacre; une tasse à café servant de porte

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bouquet; un rameau béni. Adossée au poêle, dans un équilibre sensiblement éloigné de la verticale, une vierge en plâtre peinturluré semble prête à s'évanouir.

L'inventaire de ma chambre sera complet lorsque j'en aurai énuméré les richesses artistiques : des portraits — peu flattés - du prince de Bulgarie, de l'empereur François-Joseph ; Saint-Michel tracassant un dragon très doux, avec une lance de hulan; une négresse symbolisant l'Afrique; le tzar Alexandre II escorté de son état-major ; le roi et la reine de Grèce. La reddition de Sedan (la gravure doit 'se donner pour rien, on la rencontre partout) et trois photographies se rattachant vraisemblablement à la famille du handji.

CHAPITRE VII

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L'industrie à Gabrovo. - La Yantra. Le patriotisme des

habitants. Un couvent de fabricantes de chaiak. - Un ortèvre. Un restaurant. Meurs bulgares. La route de Gabrovo à Triavna. La famille du handji. Le rêve des citoyens de Triavna.

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16 mai.

Malgré les précautions prises pour isoler mon lit de camp, j'ai eu d subir de rudes attaques. L'aurore m'a trouvé accoudé à ma fenêtre, respirant la fraicheur de l'air, et déchiffrant mélancoliquement l'enseigne du han suspect, où mon infortuné camarade avait, en désespoir de cause, dormi à la belle étoile. Le handji, qui est homme de progrès, n'a pas craint de peindre sur cette enseigne, à côté du texte bulgare, une traduction française dont voici la copie fidèle :

Pascalier han
hôtel économiche
Chambres à couche
places pour chevaux

et Carrosses
Le propliétaire Christ

Pascalier.

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