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Élevés librement, ne connaissant, tant qu'ils n'ont pas voyagé, ni l'écurie, ni l'étable, les animaux en Bulgarie possèdent une sûreté d'instinct merveilleux, et sont d'une extrême douceur. Il n'est pas rare de voir des enfants s'élancer sur le dos de jeunes buffles qui se prêtent à une course imprévue, en ayant l'air de trouver l'aventure très ordinaire, et de s'amuser autant que leurs maitres de rencontre. Au village, les poulains viennent à vous, sollicitant une caresse comme de jeunes chiens. Les chevaux vicieux sont à peu près inconnus. Voilà un sérieux argument en faveur de la liberté.

En général, le paysan est humain pour ses bêtes. Il les soigne avec autant de sollicitude

que

le

comporte son ignorance des raffinements qu'il ne pratique pas pour lui-même; l'hiver, il habille ses buffles frileux de manteaux de laine ; l'été, il ne voyage jamais sans un gobelet de bois, emmanché d'un long bâton. Au moindre ruisselet, il les arrose à petits coups, comme une cuisinière en face d'un gigantesque rôti, et le liquide, étant ordinairement d'une pureté douteuse, accumule, en séchant sur le dos de ces burlesques créatures, des couches superposées de fange qui leur donne une apparence apocalyptique.

Pas de sensiblerie, toutefois ; une bête est-elle fourbue, ou blessée, ou malade, on l'abandonne et on la laisse crever sur place. Les påturages sont jonchés de carcasses blanchies. Il faut bien que tout le monde vive : les vautours, les corbeaux, les loups et les chiens à demi sauvages qui se nourrissent comme ils peuvent. - Il n'y a pas longtemps, la poste culbuta en descen

où se

dant le grand Balkan. Quinze jours après, on voyait encore, prise entre les planches d'un pont, une jambe de cheval. La pensée n'est venue à personne d'éloigner cette chose hideuse.

Le pont sur la Toutchenitza franchi, nous commençons, sur la route de Loftcha (en bulgare Lovetz) une montée qui nous conduit sur le haut du plateau le plus élevé de tous ceux qui dominent Plevna développait en partie l'aile droite de l'armée d'investissement. C'est là qu'on a construit le monument dit de Skobelef, sur l'emplacement de la redoute qui commandait la position défensive des montagnes vertes, contre laquelle le fougueux général s'acharna avec plus de bravoure que de prudence, et qui codta tant d'hommes à la Russie. En arrière, on aperçoit le village de Bretovatz; plus loin vers le Vid, les villages d'Olcagas et de Tirnen constituaient, avec ceux de Krichine et de Radisovatz, le périmètre de la position d'Osman-Pacha, vis-à-vis des divisions russes.

De tous les côtés, les vignes abondent; des paysans, avec leurs femmes et leurs filles, binent avec ardeur, armés de houes pesantes. Pas débiles les demoiselles !

Au 1870 kilomètre, une tombe russe porte la date du 22 novembre 1877. J'ignore à quel fait d'armes elle se rapporte. A gauche, une autre croix dans les champs, loin de la route.

Le pays n'offre qu'un intérêt médiocre - c'est une série d'ondulations douces mais il a le mérite d'être extrêmement riant, grâce à une végét constante (paturages, cultures, taillis) qui ne laisse apparaître nulle part la terre nue. Les hommes sont grands et vigoureux; des boeufs blancs de haute taille ont remplacé la petite espèce grise qui dominait depuis Sofia.

A mesure qu'on approche de Loftcha, les montagnes se détaillent, les passages se creusent, le paysage s'anime. En avant de la ville, les vignes alternent avec des prairies dans lesquelles sont ouverts de nombreux trous, servant de baignoires à des buffles dont la tête seule est visible.

Nous tombons, affamés, dans un excellent han neuf ou remis à neuf, et pourvu du luxe extraordinaire d'une salle à manger, de tables trop hautes garnies de nappes trop courtes, et d'un ragoût d'agneau au poivre rouge. Stériles, les poules de la contrée! Pas un oeuf, ni au dedans ni au dehors. Je pardonne tout en faveur d'un bon laitage qu'on nous sert à profusion.

Loftcha est bâtie sur les deux rives de l'Osma. Ce joli cours d'eau décrit une immense courbe à distance très respectueuse de Plevna, et va se jeter dans le Danube à gauche de Nicopoli. Le caractère de la ville est resté essentiellement turc: beaucoup de teinturiers, de chaudronniers, de marchands de pelleteries. La grande rue traverse une place minuscule, absorbée par une tour en bois renfermant en haut l'horloge publique, en bas le peseur juré, une vieille mosquée et l'inévitable saule, aimé des musulmans de Bulgarie. Elle aboutit, par un coude brusque, à un pont couvert comme celui du Rialto à Venise. Au milieu, un industriel, réunissant la double profession

de kawadji et de barbier, occupe une rotonde vitrée d'où la vue s'étend sur le cours de la rivière, agrémenté de maisons déjetées et de mosquées vacillantes. Des deux côtés du pont, s'alignent les boutiques du bazar. La bimbloterie triomphe. Des magasins de juifs regorgent de bijoux et de parures en toc, imitation sacrilège des vieilles médailles et des vieilles monnaies. Ces horribles trompe-l'oeil n'ont plus aucune signification ; ils remplacent pourtant, peu à peu, les petits musées portatifs qui permettent aujourd'hui, en Bulgarie, de sanctifier le flirtage rural par des études de numismatique. Le bon marché est à la fois l'attrait et la lèpre des temps modernes. Rien de plus coûteux que ce bon marché, puisqu'il encourage la versatilité des caprices de la mode, et nourrit la coquetterie des femmes en la dénaturant.

Extérieurement, ce pont est tout à fait monumental, avec ses lourdes piles taillées en biseau, et la perspective d'inénarrables barraques fuyant vers un lointain de verdure et de rochers qui semblent se rejoindre et fermer le passage.

Le pont de Loftcha date d'une quinzaine d'années; il est l'oeuvre d'un Bulgare originaire de Drenovo ou de Tirnovo grammatici certant

maçon de son état, mais complètement illettré. Il faut bien avouer, quoi qu'il en coute à mon amour-propre d'Occidental, que si l'on compare, au point de vue de la résistance des ponts, les résultats obtenus dans la Principauté par les simples manoeuvres du pays, et par les savants ingénieurs d'Europe, l'avantage n'est pas toujours du côté de ces derniers.

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A la sortie du pont couvert, que nous avons retraversé en voiture pour gagner la route de Selvi, un incident dramatise notre paisible journée. Je m'aperçois que nous ne sommes plus suivis par la talika des bagages. Que faire? Attendre ? Chaque seconde accroît la distance qui nous sépare. Courir après ? Par où? Pourtant ce dernier parti est le seul possible. Petro descend de son siège avec le flegme qui n'abandonne jamais un vrai fils des Balkans, et nous ramène les fugitifs au bout de vingt minutes d'angoisse véritable. Je n'aime point à penser au désastre qui fût résulté d'une vaine poursuite, et de la persistance de notre attirail de campagne à nous tourner le dos.

Malgré le soleil de trois heures qui cuirait des æufs s'il en existait à Loftcha - je ne résiste pas au plaisir de faire, à pied, l'ascension de la côte raide. L'ensemble de la ville se révèle progressivement, en se groupant par belles masses. A gauche de la rivière, les maisons se développent pour se serrer sur l'autre bord, et s'accrocher aux pentes, comme des soldats à l'assaut. Vers l'ouest, le paysage s'enfonce à perte de vue dans des échappées grandioses, tandis que, du

, côté du val de Troïan les arbres s'échevèlent au fond de combes étroites.

A cinq ou six heures de cheval au sud de Troïan, le long de Tscherna Osma (Osma noire), on trouve dans les bois beaucoup de scories presque entièrement recouvertes de végétation. Il est visible que ces scories viennent du traitement sur place d'un superbe minerai de fer oligiste qui était jadis extrait des gisements supérieurs de la montagne. Le filon, encaissé

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