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poids, de mesurer avec de fausses mesures. Depuis le biberon jusqu'au mari, nos filles sont soumises à un entraînement minutieux, ayant pour but d'en extraire des « femmes du monde » lisez : de les munir d'une quantité d'appendices, légers et frivoles comme des plumes d'oiseau. Si cette forme ailée recouvre des qualités solides, tant mieux ; on ne s'en préoccupe pas autrement. Or il convient de renverser les termes de la proposition pour avoir une notion exacte de l'éducation bulgare, moins apte à façonner des princesses de boudoir que des femmes d'intérieur. Comment s'étonner si de nos mondaines elles n'ont pas, toutes encore, cette science des riens, qui fait qu'un noeud de ruban, un bout de dentelle, un imperceptible bijou ajoutent à la toilette, un accent particulier; qu'une étoffe drapée d'une certaine façon, une broderie sur un meuble, une fleur dans une encoignure, quelques bibelots çà et là, transforment une pièce banale en une « coquille » très personnelle; qu'un mot lancé va droit au but comme une flèche envolée, et donne la sensation d'un coup bien frappé ? Pourquoi leur en vouloir, si quelques-unes d'entre elles n'ont pas appris, de ces inimitables artistes, la simplicité du maintien qui laisse au corps sa grâce, à l'esprit sa désinvolture; si elles leur envient l'usage adroit de ce qu'on sait, l'alerte intuition de ce qu'on ne sait pas, et la pointe toujours aiguisée de cette coquetterie que Louis Ulbach a définie : « i'arome naturel de ia vertu qui veut se faire aimer ? »

Les dames bulgares sont donc des filles d'Ève ayant

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la pomme. Mais ayez patience ; la pomme est mûre et je gagerais qu'elles grillent d'y mordre, - Suivez-les aux bals de la Cour : telle qui, l'an passé, entrait d'un air effarouché, roule d'aplomb sur ses hanches, rythmant savamment le frou-frou d'une traîne onduleuse. Ce que ces inventions encombrantes coûtent d'embarras aux gentils sous-lieutenants bulgares, encore novices à la manoeuvre !

Apprenez en effet, Parisiens pétris de suffisance, que les réunions du palais ont l'éclat et l'étouffement de nos plus belles fêtes. Une vicomtesse de Renneville ou une Élincelle aurait à écrire une savante critique des toilettes qui parcourent toute la gradation des robes montantes, demi-montantes et décolletées. Les incorrections sont plus fréquentes que les extravagances, mais l'initiation est rapide et le progrès soutenu. Chaque année, on récolte les fruits d'une étude approfondie du code de Worth et du catéchisme de la mode. Tandis que les robes s'allongent, les corsages s'échancrent, et les Bulgares de la vieille roche lèvent les bras au ciel qui n'en a cure.

Un grand bal, dans les grandes capitales, est une agence d'informations et la bourse des ambitieux ; à Sofia, c'est un joyeux congrès où les hommes politiques s'essaient aux exercices parlementaires, s'étrei. gnant les mains après s'être injuriés à la Chambre, et s'accordant à merveille pour livrer au buffet de rudes assauts; ingénieux moyen - lorsqu'on est chez le « Maitre » - de rattraper quelque chose de la liste civile. Mais n'est-ce pas aussi, comme partout, la foire aux amours légitimes et illégitimes — le rêve des jeunes filles et l'espoir des mères ? un malheur est si vite arrivé. Parmi tant d'impétueux valseurs n'y en a-t-il pas un qui trébuchera dans le piège de deux beaux yeux

? car les yeux sont vraiment beaux. Mon devoir de chroniqueur véridique m'oblige à confesser que le sexe laid est en déplorable abondance dans la colonie étrangère ; la jeune fille y fait prime. Aussi, frères, oncles, cousins, ont eu déjà l'idée d'une importation de saurs, de nièces, de cousines, en vue de les marier. Sitôt qu'un adulte soulève une portière, le choeur des Marguerites se prend à chanter en sourdine :

Je voudrais bien savoir quel est ce beau jeune homme

Et......... combien on lui donne...

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La rime meurt de faim, mais le sentiment est si impérieux que cette version s'impose. Des trappes ont été placées dans tous les coins, à l'adresse des petits jeunes gens. Las ! ils sont très malins, de nos jours, les petits jeunes gens. On jacasse, on rit, on flirte ; les romans se nouent, mais combien difficile à dénouer ! le dernier chapitre :

ELLE. Tu m'aimes ?
LUI. Je t'aime.

LE PÈRE (vivement). Vous aimez, donc vous épousez ? LUI (avec ivresse).

Ah! mais non. A Sofia, l'amour du plaisir l'emporte sur la rigueur des convenances; les dames, voire les jeunes filles, sous l'égide d'une mère ou d'un mari, bravent, jusque

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dans leur antre, les vils célibataires. Honni soit qui mal y pense; l'air n'est pas plus irrespirable chez eux qu'ailleurs. La cigarette règne en maîtresse sur les confins de l'orient. Bien que reléguée dans une salle de fumigation spéciale, on lui octroie certaines franchises, et son parfum ne rebute pas toujours les narines délicates; quelques dames bulgares, russes ou tchèques, se permettent ouvertement ou non cette innocente distraction.

Avec l'élargissement des « immeubles », l'épidémie de la danse a sévi. On danse au piano, soit avec le concours des intéressés, soit en employant un salarié qu'on nomme « le tapeur ». Dans les grandes circonstances, on a recours à la musique militaire ou à l'un de ces orchestres, en majorité féminins, qui pullulent dans la région du Danube et franchissent les Balkans, depuis que Sofia se hausse aux façons de Babylone. Voici le croquis, sur nature, d'un de ces orphéons nomades :

Qu'on se figure une troupe de onze personnes : deux hommes, une femme d'age mûr, et huit filles échelonnées entre dix et vingt ans — le père, brun, d'une correction de gentleman - l'associé, frère ou... ami, glorieux de son front exagéré d'homme de génie ou d'idiot — la mère, grasse et reposée dans son impassibilité de poulinière en retraite – puis une collection de têtes présentant un spécimen de tous les blonds; dans les yeux, un mélange de tous les bleus, de tous les jaunes et de tous les gris ; au milieu des visages, une exhibition de tous les nez à la chien. Pas jolies, jolies, mais d'une fraicheur blanche, avec je ne sais quel air intéressant de petites bêtes tranquilles et douces. - L'aînée tracasse le manche d'une contrebasse gigantesque ; les deux petites cultivent le triangle et le tambourin ; les autres raclent des violons, à l'exception de la mère qui joue de la flute avec un réel talent. La musique est bonne, et le répertoire inépuisable, mais cela marche automatiquement, sans brio, sans aucune de ces atlaques tziganes, d'une virtuosité inouïe, qui entament la chair comme une vrille et vous arrachent l'âme.

A la place de ces huit pålottes, mettez huit fillettes françaises. Parquez-les dans une pièce ouverte sur des salons brillants, où circulent des femmes parées, des jeunes hommes galamment tournés et un prince très beau. En vain les aurez-vous attachées à des violons ou à des contrebasses; un courant électrique fonctionnera bientôt entre l'orchestre et les salles de bal ; des sourires provocants voltigeront sur toutes ces lèvres; les dents mignonnes se démasqueront ; les petits pieds pousseront des reconnaissances par delà les jupes; les yeux seront des canons chargés à mitraille. Pendant les entr'actes, une stratégie savante conduira plus d'un minois effronté dans l'embrasure des portes, et le diable s'en mêlant il s'en mêle toujours - au chant du coq, il aura écrit la préface d'une demi-douzaine de romans d'une heure.

Il n'en est pas de même ici. A mesure qu'on approche de l'Orient, on retrouve dans le cervelet de la femme une notion obscurcie chez les Françaises : celle des distances sociales, et une méconnaissance graduelle de la supériorité dont elles ont pleine con

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