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recommandent à la vénération des musulmans. Au point culminant : une variante des pyramides russes de Saint-Nikola et d'Arab-Konak. Sur le granit, un bas-relief, en marbre blanc, dessine un écusson surmonté d'une croix et de l'aigle russe à deux têtes; au-dessous, un trophée de canons et de fusils soutient l'étoile de saint Georges. L'inscription associe le nom du général Gourko à celui du tzar Alexandre II et porte les dates des 3, 4 et 5 janvier 1878, qui marquent la dernière phase de la guerre. Dès le 31 décembres, l'armée russe tout entière avait franchi les Balkans et, de Kustendil à Slivno, en occupait le versant sud, sur une étendue de près de cent lieues. Les débris des troupes de Suleyman-Pacha étaient massés à Tchirpan; Safver-Pacha tenait encore à Philippopoli qui fut attaquée le 3/15 janvier, et évacuée le lendemain. Le 5/17 du même mois, les plénipotentiaires turcs se rendaient à Kasanlik auprès du grand-duc Nicolas pour demander un armistice.

CHAPITRE XIX

Philippopoli (suite). Les deux gouverneurs ou les incer

titudes d'une guérite officielle. Hospitalité française. Les catholiques en Bulgarie. Le prélat-fantôme. Bulgares et Grecs.

27 mai.

La sagesse m'interdit de démêler l'écheveau politique de la Roumélie orientale et de risquer le bout du doigt dans un engrenage encore plus compliqué que celui de la Bulgarie.

Je m'abstiendrai donc de rechercher pourquoi Aleko-Pacha, parvenu au terme de ses cinq années de gouvernement, ne réussit pas à obtenir le renou

à vellement d'un bail qui ne lui déplaisait nullement. Serait-ce, comme on l'a dit, qu'ayant ménagé la chèvre et le chou, il n'a pour lui ni le chou ingrat ni la chèvre oublieuse, et qu'un ours blanc, trop négligé, a tout à coup montré les dents ? Toujours estil que cette question, à peine résolue, de l'héritage du prince Vogoridès, est l'intérêt palpitant du moment, passionne les esprits, affriole les langues et entretient parmi les sceptiques une douce gaieté. Des Anglais y auraient eu matière à paris ; c'est un sport comme un autre. Avant la course, un grand nombre de chevaux étaient engagés; il y en avait de tout poil, de tout âge et de toute encolure : des pursang, des demi-sang et jusqu'à des simples bidets; mais, au départ, la lutte s'est vite circonscrite entre la fière monture d’Aleko, grand prix de 1879, et le double poney, plein de feu (quoiqu'il ne soit plus jeune), de son secrétaire général, M. Crestovitch, alias Gavril-Pacha. Un jour, c'était celui-ci qui l'emportait ; le lendemain, un rush projetait celui-là en avant, d'une longueur; le surlendemain se terminait par un dead-heat. Le Ring n'osait plus vaticiner et, dans le public, courait une légende dont on ferait un joli scenario intitulé : Les incertitudes d'une guérite officielle. On colportait, tout bas, la nouvelle : que la guérite, emblème de l'autorité, avait entrepris, avec son factionnaire, un voyage de va-et-vient entre les concurrents, s'arrêtant, selon les phases du handicap, tantôt devant la maison d’Aleko-Pacha, tantôt devant celle de M. Crestovitch. On la croit définitivement fixée à la porte de ce dernier.

Encore moins parlerai-je des rues de Philippopoli et de leurs aspects variés. Il arrive qu'une mouche, placée près de l'ail, nous cache une montagne; une maison nous a empêché de voir les autres. Elle est habitée par deux jeunes compatriotes, sortis de notre École polytechnique; l'un, expert dans l'art de l'ingénieur, l'autre très versé dans la science financière. Supposez qu'ils s'appellent A... et B...; je serais fort embarrassé d'exprimer leur amabilité, autrement qu'en écrivant : A=B, si A... n'était affecté d'un exposant

vêtu à la dernière mode et charmant de tous points qui l'élève à une incalculable puissance. En termes moins techniques, A... est marié ; une Parisienne, de vraie souche, n'a pas hésité à partager son exil de Roumélie.

à Tomber, en pleine Bulgarie turque, dans un intérieur embelli de la grace d'une Française, retrouver, par un coup du sort, à six cents lieues de la frontière, la Patrie, sous sa forme la plus exquise, la plus raffinée je meurs d'envie d'écrire : et la plus alimentaire — c'est une de ces joies du voyage que comprendront seuls, dans toute sa plénitude, ceux qui l'ont éprouvée.

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Sur un tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis;
Je laisse à penser la vie
Que firent les cinq amis.

Ce repas qui, grâce à Dieu, ne figurait que le premier numéro d'une série, fut un poème en plusieurs chants. Il laisse tout au plus le temps d'aller rendre la politesse que l'évêque catholique a bien voulu nous faire, lors de ses tournées pastorales à Sofia. Ce prélat distingué, Dalmate d'origine, n'est entré dans les ordres qu'après avoir goûté aux joies du monde et rencontré sur son chemin une déception cruelle. J'ai entendu parler de lui, l'année dernière, dans sa ville de Spalato, en termes élogieux, et vanter ses succès oratoires.

Les Bulgares catholiques, au nombre de sept

huit mille, sont groupés à Philippopoli et dans sept villages des environs. D'où viennent-ils ? à quelle époque remonte leur conversion ? On n'est

pas

d'accord sur ce point : pour M. Albert Dumont (V. Balkan et l'Adriatique), il s'agit d'une colonie venue de Sofia, vers 1795. Mon savant ami, le docteur Constantin Jirécek, qui se prépare à quitter la Bulgarie, où, durant cinq années, il a été, soit comme conseiller, soit comme ministre, le principal organisateur de l'instruction publique, pour aller à l'Université de Prague occuper une chaire d'histoire et de géographie, pense que ces catholiques datent de la première moitié du xvimo siècle, et qu'ils furent convertis par les soins de quelques franciscains, originaires de la Bosnie.

Au milieu du siècle précédent, l'évêque, Philippe Stanislavoff, avait conquis à la foi catholique les Bulgares de Nicopoli et de quatorze villages voisins. Pendant les guerres austro-turques, qui signalèrent les règnes d’Ahmet III et de Mammoud ler, ces Bulgares, abandonnant leur patrie, s'établirent dans la petite Valachie, devenue autrichienne par le traité de Passarovitz et, de là, vers 1740, dans le Banat, autour de Temesvar ; leurs descendants y sont encore au nombre de vingt-cinq mille environ. Au noyau primitif des convertis de Stanislavoff se rattachent évidemment les trois ou quatre mille catholiques survivant dans le village de Trantchovitza (arrondissement de Nicopoli), et dans ceux de Belené, Lajané et Oréché, du district de Sistow.

Un archevêché catholique a existé à Sofia, pen

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