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rompue d'épanchements éruptifs et de sources d'eaux chaudes. Cette dislocation, qui a séparé le massif cristallin du Balkan des terrains primitifs constituant une grande partie du sol de la Turquie d'Europe, a donné lieu aux vallées de la Toundja et du Guiopsou, en Roumélie, ainsi qu'à la plaine de Sofia, en Bulgarie.

Nous profitons de la dernière heure de jour pour aller, à quelques centaines de mètres, visiter l'établissement. Le mot est bien pompeux pour désigner une baraque passée au lait de chaux, et dans laquelle sont enfermées deux piscines, l'une pour les hommes, l'autre pour les femmes. L'eau, à une température d'au moins 40°, exhale une odeur légèrement sulfureuse. A l'entour du petit édifice, des campements se sont installés, pour remplacer le grand hótel absent. Les hommes fument; les femmes cuisent, au même feu, la soupe du soir et le linge sale de la famille.

Le terrain sur lequel reposent les bains, est, ainsi que les champs voisins, blanchi d'efflorescences salines; en certains endroits, il suffit d'enfoncer dans la terre le bout de sa canne, pour faire jaillir un petit jet d'eau bouillante, et des bataks dérobent le sol sous le pied des imprudents. Je doute pourtant que le danger soit bien réel, car, de tous côtés, des troupeaux de beufs se rassemblent, à la voix des bergers, sans troubler par un seul cri le silence du crépuscule. Autant nos troupeaux sont mugissants, autant ceux de Bulgarie sont taciturnes hormis les moutons, braillards comme, en tout pays, les imbéciles.

Au han, Méhémet, qui n'a plus de sorcière sous la main (le village ne compte pas une demi-douzaine de maisons) ou dont la foi a faibli, est fort occupé à la confection d'un onguent pour son cheval. Il pile avec ardeur de l'oignon, de l'ail, du poivre rouge,

du gros sel gris, trempés de vinaigre. Ce cataplasme énergique est appliqué sur les épaules et les reins du malade. Si celui-ci n'est pas guéri demain, c'est qu'il sera mort.

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CHAPITRE XVIII

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La matinée d'un flâneur au han de Bania.

curien. La route de Philippopoli. d'oiseau.

- Le Papâs épiLa ville à vol

26 mai.

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Jules vous ai-je dit le nom de mon camarade ? – Jules a tous les vices, ou plus poliment, toutes les sensualités: il ne peut voir un bon plat, sans sauter dessus, un rayon de soleil, sans se mettre dessous, un bain chaud, sans se jeter dedans. Aussi, a-t-il simulé l'homme vertueux en se levant, dès l'aube, pour aller mystérieusement courtiser la Naïade. Il en revient, joli comme les amours, mais cuit, ce qui s'appelle cuit. Je n'en suis pas absolument fâché; non que je me réjouisse, à l'ordinaire, des malheurs d'autrui, mais le sybarite n'a-t-il point osé me reprocher, un jour, de ne savoir pas me tenir tranquille, comme si les voyages étaient compatibles avec l'immobilité. O suavités de la vengeance ! Je lui narre les douceurs de la vie sur le dos, à l'heure fraîche du matin, les bonnes pipes fumées sous la vérandah, durant que passent les belles filles courbées sous les paniers de roses; je chuchote à son oreille mes découvertes dans l'intérieur du han : Un profil de brune, entrevu par la fenêtre de gauche; une chevelure de blonde, voltigeant à la fenêtre de droite. Je lui esquisse des tableaux de genre: un officier convalescent, étendu sur une chaise longue, sa femme brodant des

pantoufles où domine le rouge aimé des militaires; l'enfant dans un berceau suspendu au plafond par deux longues cordes, comme une escarpolette, les oscillations, déterminées par un mouvement initial, se perpétuant d'elles-mêmes et balançant des voiles de mousseline qui font, à la fois, office de chasse-mouches et d'éventail...

Mon chapelet s'égrenait malicieusement lorsque je vois la victime révoltée se lever soudain, descendre en trois bonds l'escalier de bois, se précipiter dans les bras d'un vieux papás, et, l'instant d'après, trinquer cordialement avec lui. Je n'ai eu que plus tard le mot de l'énigme ; ils avaient bouilli ensemble, le matin, dans la même marmite on se lie quelquefois pour moins que cela — et le saint homme lui avait exposé la théorie qu'il applique depuis cinquante ans : « un bain à l'aurore; une promenade ensuite; puis, une pleine bouteille de vin ; et vogue la galère ! » En voilà au moins un qui prend la vie du bon côté.

A dix heures, nous mettons le cap sur Philippopoli. Non loin de Kuperlü, un han, flambant neuf, nous fournit un déjeuner, et un abri contre les violences d'un ouragan sec, comparable d un coup de sirocco algérien. La route, long ruban déroulé dans la plaine n'est plus qu'à 180 mètres d'altitude. Les blés jaunis arrivent déjà à maturité; les luzernes sèchent sur pied, faute de pluie et d'irrigations. Nos chevaux altérés cherchent en vain une goutte d'eau dans le lit sablon neux des rivières. Au sol léger, propice aux roses, succèdent des couches de terre presque noire, mais ce qui domine partout, c'est le vague enriui des lignes droites. Elles ont la réputation d'être le plus court chemin d'un point à un autre; je crois cette réputation très surfaite. Depuis deux mortelles heures, nous avions devant les yeux ces trois pains de sucre que les Grecs appellent Philippopolis, les Turcs Félibé et les Bulgares Plovdiv - sans parler des Anciens qui disaient aussi Trimontium — lorsque l'hôtel de Bulgarie (olim Vaccarino) nous ouvre ses portes.

La ville est pressée entre la Maritza et ses trois collines, dont une seule est entièrement habitée. Audessus de la mêlée confuse des maisons, les minarets des mosquées, les dômes des églises grecques, les frontons des écoles bulgares semblent se défier, comme les héros d'Homère, et représentent bien le triple élément de la lutte engagée en Roumélie. La série des rues continue, d'un côté, vers la rivière et, de l'autre, relie la première colline à la seconde. Un nouveau quartier, bâti en plaine, tend à rejoindre la gare, rejetée à une grande distance. La physionomie en est exclusivement européenne; de jolis petits hôtels, entourés de jardins, bordent ce boulevard Malesherbes en miniature.

Au pied de la troisième colline : un cimetière turc; quelques turbés, que des grilles en fer protègent, se

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