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PRÉFACE.

Bien que

l'auteur metle ici le titre de préface, il prie ses compatriotes de ne pas penser qu'il écrive ce mot dans l'intention d'entreprendre l'éloge de son travail, car il sait qu'une préface n'a pas souvent d'autre but et qu'elle est presque toujours une carte de visite déposée par les écrivains à la porte de la Renommée. Or, rien n'est plus loin de lui, qu'une telle pensée. A-t-il fait un livre consciencieux ? sa conscience lui répond oui. A-t-il fait un bon livre? c'est une question qu'il ne lui appartient pas de juger : ceux à qui son ouvrage s'adresse ont seuls le droit de prononcer à cet égard. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il aime avec passion le pays de sa naissance, et que ces pages ont été écrites par

attachement pour lui. En lisant les divers ouvrages consacrés à la FrancheComté, il a senti combien étaient vraies ces paroles d'un grand écrivain de nos jours : « L'histoire de la contrée, de la province, de la ville na« tale, est la seule où notre âme s'attache par un intérêt patriotique ; « les autres peuvent nous sembler curieuses, instructives, dignes d'admi« ration, mais elles ne nous touchent pas de cette manière *. » Il a senti toute la vérité de cette pensée : seulement il a regretté de ne trouver

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Aug. THIERRY, Lellres sur l'histoire de France.

chez aucun des écrivains de la Franche-Comté une mposition conçue dans des proportions assez larges pour donner de l'histoire de cette province une idée satisfaisante ; il a remarqué que les uns s'étaient bornés à des recherches n'embrassant qu'une période, une question ou une localité, les autres à des abrégés ou par trop chronologiques ou par trop incomplets, que ceux-ci avaient écrit soit à une époque déjà trop ancienne, soit dans des temps où la plume n'était pas libre, que ceux-là avaient détaillé trop complaisamment l'existence des hautes classes sans s'occuper des classes inférieures, ou parlé trop spécialement des gouvernants sans songer aux gouvernés ; que nul enfin n'avait embrassé la série des événements dans cette vue d'ensemble qui montre la vie d'un peuple sous son triple aspect politique, intellecluel et social ; il a cru, en présence de ces lacunes, que l'histoire de la Franche-Comté restait à faire, et il s'est mis à l'ouvre après une scrupuleuse et consciencieuse étude des fails et des époques, des hommes et des choses. Mais l'auteur a pensé qu’une histoire écrite au milieu du dix-neuvième siècle ne pouvait pas se contenter de raconter les événements pour les événements, de retracer des guerres, des batailles, des siéges, des invasions, de compter les grands coups d'épée de tel ou tel chevalier, ou les nombreux vassaux de tel ou tel seigneur, de décrire des armures, des joûtes, des châteaux ou des abbayes, de dresser des généalogies ou de faire des chapitres reluisants du reflet de l'écu féodal ; il a pensé que, tout en recueillant sur son passage les actes, les souvenirs, les drames, les renommées tombés dans le sillon des siècles, il devait s'attacher principalement à l'étude morale des faits, rechercher la signification des événements, se préoccuper de la marche de la civilisation, donner une place à tous les éléments qui forment et constituent la vie d'une nation, regarder en haut et en bas, interroger les diverses classes de la société ; et c'est pourquoi il a essayé de, peindre dans son livre la physionomie des hommes et des époques, le caractère et l'influence des événements politiques, l'antagonisme des pouvoirs et la lutte des partis, la naissance et le progrès des institutions, à côté du mouvement des sciences, des lettres et des arts, de l'agriculture, du commerce et de l'industrie; c'est pourquoi il a cherché à suivre les populations et les villes dans leurs développements successifs, dans leur organisation sociale, dans leurs jours de maturité et d'épreuves, de force et de grandeur, de malheurs et de succès ; à signaler le réveil et les conquêtes des libertés publiques ; à présenter enfin sous leurs divers aspects les quatre grands éléments de la société franc-comtoise : la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, le peuple. Selon lui, l'histoire des moeurs et des idées doit marcher de front avec l'histoire des dates et des faits. Un travail entrepris sur de telles bases ne pouvait se faire sans amener forcément au bout de la plume des réflexions et des appréciations qui sont en quelque sorte le commentaire de l'histoire. Mais l'auteur a senti combien, dans un temps de préventions et d'inquiétudes comme le temps actuel, ce sujet était délicat, et il a pensé qu'en s'imposant le devoir de dire sincèrement et d'abondance de caur ce qu'il croyait être la vérité, il se protégerait ainsi contre le danger des idées préconçues, et qu'à défaut d'autre mérite il aurait au moins celui de la franchise : or, la franchise, c'est l'impartialité, et l'impartialité, c'est la conscience spéciale de l'historien. Si, dans le courant de ce livre, il devait lui arriver d'offenser quelques scrupules ou de blesser quelques susceptibilités, il le regrette à l'avance, car nul plus que lui n'a de respect pour tout ce qui touche à la religion des souvenirs, des sentiments ou des affections; s'il s'est trompé dans ses appréciations et ses jugements, on peut en accuser son insuffisance, mais il ose espérer qu'on ne suspectera pas sa bonne foi.

Avant de terminer, l'auteur voudrait ajouter un mot sur son mode de composition : il voudrait dire qu'il n'a pas jugé nécessaire de surcharger son texte de notes, de citations, de pièces justificatives, etc., parce que d'abord on les lit peu, qu'ensuite elles nuisent, aux yeux du plus grand nombre des lecteurs, à la rapidité et à l'enchaînement du récit ; mais il pent affirmer qu'il s'est constamment préoccupé de l'exactitude historique et qu'il a cherché, avant tout, à faire de l'histoire vraie. A cette fin, il a puisé aux meilleures sources, il s'est appuyé sur les autorités les plus compétentes : pour l'histoire générale, il a consulté les travaux des hommes dont le nom seul est un titre, Chateaubriand, Thierry, Guizot, Henri Martin, Sismondi, Michelet, Lavallée, etc.; mais il n'a pas négligé les historiens de la vieille école, Pellisson, Mézeray, Froissard, Comines, Monstrelet, et d'autres. Pour l'histoire particulière, il a demandé des lumières aux nombreux auteurs qui ont écrit à divers titres et à diverses époques sur les annales de la Franche-Comté : Gollut, Gilbert Cousin, Girardot de Beauchemin, Boyvin, Chiflet, etc., parmi les anciens; Dunod, dom Grappin, dom Berthod, dom Plancher, Bergier, Romain Joly, Chevalier, Béchet, dans un temps plus rapproché; et parmi les modernes, l'auteur citera en première ligne M. Édouard Clerc et M. Charles Duvernoy, dont les recherches et les travaux lui ont été du plus grand secours; puis viennent MM. Monnier, Bourgon, Pyot, Marmier, Lefébure, etc. L'auteur n'oubliera pas non plus M. Charles Weiss, conservateur de la bibliothèque de Besançon, M. Alex. Guenard, bibliothécaire adjoint, et M. le bibliothécaire Pallu, de Dôle, qui l'ont souvent aidé et éclairé dans sa marche. Les encouragements que lui ont donnés ces bons et savants compatriotes resteront dans sa pensée comme un de ses plus chers souvenirs : il est donc heureux de pouvoir les remercier ici avec une vive cordialité.

Septembre 1851.

E. R.

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