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de leur enfance. Toute sympathie, toute affection tendre séchée dans son germe, tout sentiment jeune et frais étouffé sous le fouet ou éleint par la faim, toutes les passions de haine et de vengeance qui peuvent couver dans une âme ulcérée... Quel début dans le monde, quel enfer dans l'avenir(1)!.. »

Ralph Squeers, moyennant de gros honoraires, éduque ces résidus d'humanité. Il sait, en réalité, que les familles souhailent le silence sur leur progéniture, et qu'il peut, à son aise, apaiser sur ces victimes expiatoires sa soif de meurtrir. Ce pédagogue verveus, abondant en maximes, ivrogne, vorace, cupide, ignorant, doté d'une femelle modelée sur lui, connaît totes les roueries de l'assassinat légal. Il a, ce semble, appris des chinois madrés l'art de la torture. Il l'exerce en maitre. Les petites figures de carême sont autant de serviteurs que s'octroie son omnipotence. Il n'est pas de labeur orduTier qu'elles n'effecluent, pas d'aveulissements qu'elles ne subissent. Le ventre creux, les doigts gourds, les yeux humectés de larmes éternelles, giflées, fessées, bâtonnées, en guenilles

, elles ne trouvent de repos qu'aux heures de sommeil. De temps à autre, l'une disparait et l'on ne s'enquiert point. C'est que, sans doute, la douleur trop violente emporta vers de meilleurs destins l'âme vacillante et la chair translucide.

Dickens n'argumente point sur ce cas. Ses papiers recèlent ceol aatres horrifiques histoires notées au hasard de ses investigations. Les dénombrer serait un travail superflu. Nous pensons qu'un mérite suffisant réside dans le fait de les avoir dévoilées. L'Angleterre, depuis la mort du romancier, édicta d'austères mesures de préservation (:). A en croire Pierre de Coulevain, ce paysserait, à cette heure, le paradis des babies (3). Mais cet auteur, fort renseigné sur la société mondaine, ne visita point les substructions de cette société. Il ignore une façade de l'ile. Dès lors son témoignage ne peut entrer en ligne de compte dans cette enquête.

D'ailleurs, passant le détroit, il nous séduit de considérer notre littérature. Jules Vallès, tout aussitôt, nous présente son terrible réquisitoire. Voici Jacques Vingtras, enfant. Un

(1) Dickeas : Vie et aventures de Nicolas Nickleby. Paris, Hachette, 1885, t. I, Pp. 94-96.

, 17. Jean Hélie : Le Vagabondage des mineurs. Mayenne, 1899, in-8, thèse, donne l'excelents renseignements sur les lois anglaises relatives à l'enfance.

(3) Pierre de Coulevain : L’lle inconnue, Paris, Calmann-Lévy, s. d.

maigre pion le conçut d'une pecque provinciale au gest prompt et à la langue acérée.

Quel que soit le sein que j'ai mordu, s'écrie-t-il, je ne me rappell pas une caresse du temps où j'étais tout petit. Je n'ai pas été dorloté tripoté, baisotté ; j'ai été beaucoup fouetté.

Ma mère dit qu'il ne faut pas gâter les enfants et elle me fouett tous les matins; quand elle n'a pas le temps le matin, c'est pour midi rarement plus tard que quatre heures.

Mlle Balandreau m'y met du suif.

C'est une bonne vieille de cinquante ans. Elle demeure au-dessous de nous. D'abord elle était contente: comme elle n'a pas d'hor-loge, ça lui donnait l'heure. Vlin! Vlan ! Zon! Zon ! Voilà le peti chose qu'on fouette ; il est temps de faire mon café au lait (1).

Il y a, entre Jacques Vingtras et ses parents, incompatibilité complète, incompréhension totale. Son père participe de cette gent falote des minces fonctionnaires, apeurés, lâtillons, toujours en état de constipation morale. On le bafoue, on le berne. Il ne soupçonne pas la valeur du mot : Indépendance. Toutes les avanies lui surviennent et les gamins cossus de la bourgade se gaussent de sa timidité accrue par la gêne. Or, il faut un exutoireà cet homme qui contient ses colères et cèle ses rancunes. Il est comme ces chiens rossés qui se vengent sur les chats des torgnoles reçues. Le cauchemar de plier sous une férule ne s'atténuerait jamais s'il n'avait la ressource d'assujettir quelqu'un sous sa propre férule.

La portion d'autorité que les règlements lui dispensent et que les circonstances lui enlèvent, il la retrouve au foyer familial. Là végète un frèle bambin qu'il voudrait, à son exemple, sans volonté, rampant, servile. Il s'exaspère de le constater si loin de lui, façonné d'une autre pâte, ayant des aspirations différentes, assoiffé de liberté et d'espace. Que son fils rêve un avenir contraire à celui dont sa médiocrité se contente, cela passe son imagination. Il est professeur avant d'être père. Il égalera l'insoumis à sa hauteur intellectuelle, afin que, dans la chair de sa chair, se prolonge le supplice de ses humiliations et de ses déboires. Ilinaugure donc un régime de corrections qui

à peu nécessaire. C'est comme un prurit de la main qu'il apaiserait en frappant. Mme Vingtras, par amour

(1) Jules Vallès : Jacques Vingtras, l’Enfant, Paris, Fasquelle, 6. d., chap. 1.

lui devient peu

conjugal, adople ce système éducatif. Mais tandis que son mari administre le remède à intervalles irréguliers, elle en régularise l'absorption. Cette inconsciente, dont les chagrins artèlent les éclosions affectueuses, répudie sa maternité. Elle De réféchit point; sa sottise béate se complaît dans une sévérité cruelle.

Jacques Vingtras, sensitif et généreux, se recroqueville sur lu-même. Claquemuré dans la province, il souffre corps et âme. Ai moral comme au physique, il se sent ridicule et rabougri :

Je suis en noir souvent, écrit-il, « rien n'habille comme le noir », et en habit, en frac, avec un chapeau haut de forme, j'ai l'air d'un poêle. Cependant, comme j'use beaucoup, on m'a acheté dans la campagne une étoffe jaune et velue dont je suis enveloppé. Je joue l'ambassadeur lapon. Les étrangers me saluent. Les savants me regar

dent (1)

Deux voies sont ouvertes aux enfants pressurés dans leurs sentiments. Ou bien le vice sournois s'insinue en eux, ou bien leur immense soif d'aimer se transforme en pitié universelle. Dès que Jacques Vingtras a rejeté le tuyau de poêle disgracieux et l'uniforme d'ambassadeur lapon, il se mue en libertaire. Ses mots sont des claironnements. Il entre d'un cour ferme dans la bataille sociale. L'utopie d'un bonheur unanime bante son cerveau. L'insurgé succède au prolétaire. Il apporte sa pierre au monument qu'il veut élever jusqu'au ciel aux trois principes républicains.

Parce que Jacques Vingtras possède en soi la belle flamme de l'énergie, il reconquiert son originalité et sa robustesse. Mais un de ses frères en douleur, ce Sébastien Roch qu’Octave Mirbeau silhouetta d'une plume virulente, peut lui être confronté pour la constatation de résultats contradictoires. Sébastien Roch garde, dans son passé, la mémoire d'une mère tendre et triste, au visage effacé de pastel. Il habite un village cancanier où son père étale une belle devanture de quincaillerie achalandée. Toute l'âme du bonhomne se manifeste dans le choix des couleurs et des devises qui ornent et constellent cette devanture. Ce commerçant égoïste et rablé, féru de préjugés

, porteur d'un respectable sac d’écus, discoureur et maniant à ravir le pathos, aspire à des dignités sociales. Il ne

(1) Jules Vallès : op. cit., chap. v.

se résigne point que le sort ait fait de lui un modeste qui cailler. Bien qu'avare, il écornerait volontiers sa fortune po parader en ces salons notoires où s'étiolent de rares espèc aristocratiques. Il sait'irréalisable son souhait. Mais, du moin il facilitera à son fils les moyens de sortir de sa gangue.

Ici commence le drame. Sébastien Roch n'a cure de la v nité paternelle. Garçon simple, il continuerait le commer sans ennui, pourvu qu'on lui laissât la faculté d'admirer / nature fleurie qui l'entoure. Or, le voici brusquement trans planté sur un autre sol, dans un collège de jésuites dont l. mission consiste ici-bas à élever, selon certains rites, de jeune messieurs aux noms sonores. Pour atteindre à l'honneur de partager leurs jeux, maintes bassesses s'imposerent. Mais M. Roch, cachant soigneusement ses démarches, se gonfle du résultat.

De suite Sébastien comprend que son malheur est consommé. Sans particule, sans château, ignorant les habitudes mondaines, quincailler dans le langage, l'attitude, l'habit, il reste au ban du collège. Un mépris général l'enveloppe. Si, parfois, quelques sympathies ironiques lui adviennent, elles ne résistent pas aux quolibets que lui valent ses origines. Il ne saurait remonter le courant. Des mélancolies l'accablent, qu'il essaie vainement de secouer par le travail. Désemparé, sans but, maudissant le joug qu'il subit, il se résoudrait peutêtre, en un de ces sombres désespoirs d'enfants, à déserter le monde, mais une parole suave soudain le réconforte et l'enchante.

Un de ces prêtres mielleux, insinuants et qui savent assembler les mois en musique, le trouble de confidences trop ten. dres. Il vit, durant quelques jours, d'une vie légendaire. Une chaleur inusitée le pénètre. Il lui semble que les cieux armoricains redeviennent bleus sur sa tête et que des fleurs naissent sous ses pas. Il ne voit pas l'embûche qu'on lui dresse. Sa pureté le défend du soupçon. Il s'abandonne à la griserie d'être pour la première fois aimé.

Or le brigand ensoutané ne poursuit d'autre but que réduire à merci la proie convoitée. Il la couve, il la berce, il l’ensorcelle. Peu à peu la volonté chancelle, secouée de sursauts. Il sait qu'il n'aura point, sans stratagème, raison de tant d'innocence. Il use d'un stupéfiant. Et une nuit, à demi-inconscient

da forfait, Sébastien Roch, affolé d'horreur, rugit du viol Casommé.

De ce moment, il n'est plus qu'une ombre désorientée. Chassé du collège, où sa protestation demeura sans effet, il combe dans la haine tenace et muette de son père:

Jetais, dit son journal, pour mon père une vanité, la promesse d'une élévation sociale, le résumé impersonnel de ses rêves incohérects et de ses ambitions bizarres. Je n'existais pas par moi-même; c'est lui qui existait ou plutôt réexistait par moi. Il ne m'aimait pas, il saimait en moi. Si étrange que cela paraisse, je suis sûr qu'en m'envoyant au collège, mon père, de bonne foi, s'imaginait y aller lui-même; il s'imagina que c'était lui qui recueillerait le benefice d'upe éducation qui, dans sa pensée, devait mener aux plus hautes actions. Du jour où rien de ce qu'il avait rêvé pour lui et non pour bi de pat se réaliser, je redevins ce que j'étais réellement, c'est-àtire rien. Je n'existai plus du tout. Aujourd'hui il a pris l'habitude de me voir à des heures à peu près fixes et il pense que c'est là une chose toute natureile. Mais je ne suis rien dans sa vie, rien de plus que la bora kilométrique qui est en face de notre maison, rien de plus que le coq dedoré du clocher de l'église, rien de plus que le moindre des objets inanimés dont il a l'accoutumance journalière (1).

Et cet étre vicié qui garde, malgré tout, le souvenir vivant des vocables enjôleurs, parce qu'ils furent les uniques douceurs goûtées, sombre dans une invincible neurasthénie. Rien ne siurait plus électriser son énergie. Le labeur lui répugne. L'amour qu’une ardente fille lui impose l'écæure ainsi qu'une iro mondice. Il va lentement, et par des conclusions logiques, que M. Mirbeau laisse présumer, vers le lubrique devenir où l'entraine une initiation monstrueuse. Il est désormais, dans la galerie des enfants torturés, un cas pathologique.

Au sortir de cette existence amère, c'est quasiment un repos qu'entrer en celle de l'enfant påle et doux dont Alphonse Daudet historia les mésaventures. Jack, comme Sébastien Roch, appartient à la lignée des sentimentaux et des tendres. Son créateur gradue avec finesse et circonspection la gamme de ses tristesses. Mais, pour lui comme pour tant d'autres, la tristesse initiale, la seule tristesse importante, consiste à n'être pas aimé ou, du moins, à être mal aimé. Il naquit d'une liaison hasardeuse, sa mère ayant le privilège de la beauté et

11 Octave Mirbeau : Sébastien Roch, Paris, Fasquelle, p. 275.

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