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TACITE

ET SON SIÈCLE

PROLOGUE

« Il est remarquable qu'aucun historien, que Tacile luimême ne nous dise pas par quels moyens, par quelle opinion, par quel ressort social les plus atroces et les plus stupides empereurs gouvernaient Rome sans rencontrer aucun obstacle même pendant leur absence... Que de questions philosophiques l'on pourrait faire aus meilleurs historiens de l'antiquité, dont ils n'ont pas résolu une seule ! » (MADAME DE STAHL, De la Litlérature dans ses rapports avec

les institutions sociales, chap. vi.)

Les conditions du génie sont essentiellement multiples : un grand homme, un grand écrivain surtout, est tout à la fois de sa nation, de son temps; enfin il est lui-même. Aussi, un éminent esprit de notre époque, pour mieux apprécier un grand tragique d'un autre siècle, l'a-t-il placé par la pensée au milieu de son temps. C'est, en effet, dans le cadre des événements et des mæurs où vécurent les grands personnages que ressort le mieux la vérité de leur physionomie; c'est dans le cadre de son temps que je voudrais apprécier Tacite : tâche importante par la grandeur du théâtre et celle du personnage; travail complexe que j'entreprends sans peser mes forces, mais non sans y porter un soin d'examen qui me tiendra lieu d'excuse, sinon de mérite ! J'écris du moins d'après mes observations directes : je me suis attaché aux sources antiques; et là où d'autres ont pu faire parler une riche imagination, je ferai parler les faits.

Tacite fut en contact avec le milieu politique, le milieu social, le milieu littéraire de son époque. Avant de chercher à déterminer ce qu'il reçut de son siècle et ce qu'il lui donna, je voudrais apprécier ce siècle; c'est-à-dire, l'ère des premiers Césars jusqu'à Trajan. Je ne crois pas que tout soit dit sur ces temps, sur lesquels on a tant écrit; il me semble surtout que les préventions dont ils sont l'objet sont trop accréditées; l'ère des Césars est très-connue, mais n'est-elle pas un peu méconnue ? Si je me suis isolé, à mon grand regret, des maîtres contemporains de la matière, c'est pour être plus libre de mes jugements personnels. Il est difficile d'être neuf; mais je voudrais être juste, ou plutôt vrai, sur ce qu'on nomme les Romains de la décadence, sur les Césars même, qui en semblent la principale souillure.

Dans la sphère politique de ces temps, je trouve quatre principaux acteurs : le sénat, l'armée, le prince, le peuple, ou plutôt la plèbe, car le peuple n'était guère qu'un nom ou qu'un prétexte pour les influences rivales qui se disputaient le pouvoir. Le rôle des tribuns avait cessé, ou était devenu l'un des soutiens et des expédients du prince. Les grands capitaines, sans disparaître de la scène publique, ce qui est impossible dans un empire militaire, n'occupaient que le second plan, pour satisfaire à la jalousie ou à la sûreté des empereurs.

A côté de ces principaux acteurs, je reconnais un débris moral de la vitalité républicaine : un long et amer regret de la grande liberté romaine qu'on s'indigne de croire à jamais perdue, et la réaction de ce sentiment se montrant soit par des actes téméraires qui avortent nécessairement, soit par le travail incessant et invincible de l'opinion publique célébrant ce qu'elle ne peut reprendre ou maudissant ce qu'elle ne peut renverser.

Le milieu social pour un temps si reculé, si différent du nôtre, dont les archives, dont les documents officiels, dont les mémoires privés, dont les monuments publics ont disparu, est difficile à reconstituer sans un peu d'artifice, et l'on recomposerait mal, sur ce point, autre chose que des approximations. Comme essai, j'apprécierai dans leurs traits généraux les éléments les plus sail lants de la société romaine : les nobles, les riches, la population mêlée de la capitale, les esclaves, les affranchis et leur descendance, le peuple des campagnes, les provinces; les meurs sociales, dans le flux et le reflux de leur oscillation, dans leur contingent de vices et de vertus notables; la philosophie ou du moins l'épicurisme et le stoïcisme, dans leur influence essentielle; l'esprit d'utopie qui a pu germer dans le fond de cette société; la divine utopie du christianisme, qui absorba toutes les utopies des hommes; le droit romain, l'égide et l'honneur de la société romaine avant le christianisme; les Grecs, qui furent l'élément dissolvant, mais les agitateurs puissants de l'ancien monde; les barbares dans leur antagonisme avec la civilisation antique, qu'ils renversèrent pour la régénérer, en faisant brutalement et par soubresauts ce que la seule opinion publique eût fait trop lentement; l'antique Judée plus forte que les barbares pour rajeunir, par l'esprit et le sentiment, ce que la barbarie ne pouvait rajeunir que par les hommes; les Césars conduisant les institutions comme la société dans un milieu social si contrasté, si multiple, si prodigieux d'étendue; touchant à tout, troublés quoique obéis partout; plus enviés et plus trahis que contestés; assassinés seulement à Rome; tout à la fois trop puissants et trop faibles; adorés ou dénigrés, quoique plus dénigrés qu'adorés; mais d'ailleurs indispensables pour cette Rome sans laquelle l'univers ne croyait pas pouvoir vivre, et dont la chute fut celle de l'univers païen : tel est mon cadre politique ou plutôt mon cadre social. Dois-je répéter que je ne parcourrai ce cadre que sominairement, et que je l'indique plus que je ne le parcourrai ?

Mon travail littéraire, comme je l'ai conçu, sera le complément, et, à quelques égards, la vérification de mon travail politique. Quels furent, par exemple, au sein des mæurs littéraires, les grandes influences qui dominèrent les lettrés ? Que faut-il entendre par la corruption des lettres romaines? Quel est le rôle de la forme; quels sont ceux de la pensée et du sentiment dans cette corruption? Coniment se succèdent les diverses écoles romaines, au point de vue de la forme, du sentiment et de la pensée? Quel est l'idéal absolu de la perfection littéraire comme le temps présent nous permet de l'apprécier? Quel fut l'idéal relatif de la perfection des lettres à Rome? Quel fut le rôle de l'élément judaïque dans le milieu des lettres païennes ? Quel fut, dans ce milieu total, le rôle particulier du génie de Tacite pris dans son ensemble?

Je traiterai ces questions.

Ce n'est pas tout : Tacite est essentiellement un historien hors ligne. Pour le juger, j'examinerai les conditions de l'histoire même. Quel est, par exemple, la fonction sociale de l'histoire dans le développement de l'humanité? Quel fut l'esprit de l'histoire en Grèce? Quel fut ce même esprit à Rome? Quelles furent, en un mot, l'école historique grecque, l'école historique romaine? Quel fut le cachet, le génie particulier de Tacite dans l'école historique romaine? Je m'en expliquerai; mais, en outre, la Judée a aussi son école ou plutôt sa tendance et sa valeur historiques. Qu'introduisit-elle dans l'histoire? Comment le christianisme, né du judaïsme, intervient-il à son tour dans les conditions historiques ? Quelles sont les perturbations que le génie chrétien a subies dans l'histoire? Tel est mon cadre littéraire.

Dans son ensemble, mon édifice, quel qu'il soit, reposera sur l'antique. Je ne parlerai pas des anciens d'après les modernes, mais d'après les anciens; les anciens seront partout mes témoins ou mes auxiliaires. Je me défendrai sur ce point de l'esprit moderne comme d'une sorte de corruption intellectuelle, tant je le crois dangereux pour juger et raconter l'antiquité. Ce sera même l'un des vices de mon travail, de rester plus empreint que je ne le voudrais des préjugés de mon temps. Mais comment s'y soustraire absolument?

Je me résumerai dans un parallèle.

Je réunirai les deux parties de mon plan général par leurs principaux points de contact, en comparant, dans leurs traits généraux, la civilisation antique et la civilisation moderne. Mon euvre ne serait pas sans valeur, ce me semble, si l'exécution rendait suffisamment la pensée; si le fruit répondait au germe, j'ajoute même au travail; - mais entrons en matière.

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