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Paris. — Typographie de Firmin Didot frères, fils et Ce, rue Jacob, 56.

AVERTISSEMENT.

L'Académie française, chargée, dès son origine, par la loi même de son institution, de composer le Dictionnaire de la langue, s'est acquittée de cette tâche dans des temps de perfectionnement social et littéraire, où la langue, sans se fixer invariablement, ce qui ne sera jamais, arrivait cependant à un certain degré de stabilité et de permanence. Elle s'est appliquée à reproduire fidèlement l'ensemble à peu près définitif de notre vocabulaire, de nos locutions, de nos tours, d'après la pratique commune, dans ce qui s'est appelé, par cette raison, le dictionnaire de l'usage, tenant compte, à chaque édition nouvelle, où s'améliorait son æuvre, des changements partiels que, depuis l'édition précédente, l'usage avait pu subir.

A côté de cet inventaire toujours ouvert et toujours incomplet, qu'il n'est à propos toutefois de compléter qu'à d'assez longs intervalles, il y avait place pour un recueil d'un genre différent, dans lequel on ne se bornerait pas à exposer l'état de la langue à une époque déterminée, mais où on la considérerait dans toute la durée de son développement; où les mots seraient suivis, à travers toutes leurs vicissitudes de forme, de construction, d'acception, depuis leur origine jusqu'au temps présent; où l'autorité de l'usage, constatée par une sorte de notoriété actuelle, ne serait plus seule invoquée, mais aussi, et surtout, celle des monuments écrits de tout âge dont se compose l'histoire de notre littérature; il y avait place, en un mot, pour un Dictionnaire historique de la langue française.

C'est ce nouveau Dictionnaire dont l'Académie, après de longues études et de nombreux essais , commence la publication, appelant sur ces premières feuilles les observations d'une critique éclairée.

Elle a d'abord à faire connaître dans quelles limites il lui a paru convenable de se renfermer, quelle méthode de recherches et d'exposition elle a cru devoir adopter.

La langue dont elle a entrepris de rédiger en quelque sorte l'histoire est uniquement celle de la vie ordinaire et de la littérature. En dehors de cette langue commune à tous, les diverses sciences, les diverses professions, les divers métiers ont leurs termes à part, d'un sens unique et invariable, sans nuances, par conséquent sans histoire possible, qu'on ne peut que définir , et dont il convient le plus souvent de réserver l'explication aux ouvrages spéciaux. C'est le parti qu'a pris en général l'Académie , sauf le cas où des expressions scientifiques et techniques avaient servi à un usage littéraire, étaient entrées daņs la circulation commune ; sauf le cas encore où des expressions du langage ordinaire avaient reçu, de la spécialité de certains langages qui les avaient adoptées, une acception particulière.

Ces emprunts mutuels devaient être remarqués. Ils ont, d'une double manière, mis les mots en valeur, et, par là, fécondé la langue. Combien la chasse, la guerre, la marine, ne lui ont-elles pas fourni d'expressions heureusement figurées ! Combien n'en a-t-elle

pas dû aux objets souvent renouvelés de nos préférences morales, à la théologie , à la philosophie, à la jurisprudence, aux sciences mathématiques et physiques! Ce sont, pour ainsi dire, autant de couches successives dont s'est accrue à diverses époques la richesse du sol. Quant à ces mots du langage ordinaire, qu'un procédé contraire d'application métaphorique a transportés dans la langue des sciences, des arts et même des métiers, n'a-t-on pas dit, pour n'en citer que cet exemple, en parlant de pierres précieuses , dures et difficiles à travailler, qu'elles sont fières sous l'outil (1)?

L'Académie n'a pas non plus compris dans sa tâche , déjà bien considérable, les mots de l'ancien français depuis longtemps hors d'usage. Il lui a semblé que ces mots devaient être l'objet d'un glossaire à part, dont la matière se prépare encore dans les savants travaux entrepris en si grand nombre depuis quelques années sur les monuments des premiers âges de notre littérature. Seulement on ne s'est point interdit de rappeler, à l'occasion de mots toujours subsistants, ceux de même famille auxquels ils ont survécu. Il y avait, a-t-on pensé, de l'utilité , de l'intérêt à suivre chez tous, avec la trace sensible de leur commune origine, de leur étroite parenté, les nuances. les diversités d'acception qui avaient pu s'y produire, la variété des services qu’on en avait tirés, à les expliquer ainsi les uns par les autres. Que d'occasions en outre de pénétrer dans le secret des raisons qui règlent la plupart du temps la fortune en apparence toute accidentelle des mots, qui les font vieillir et les rajeunissent, les bannissent et les rappellent, les maintiennent et les abrogent!

Il y en a de bien des sortes. C'est assez souvent, sans doute, le caprice de l'usage, l'abandon ou le retour de sa faveur inconstante , ses préférences arbitraires et souveraines :

Multa renascentur quæ jam cecidere, cadentque
Quæ nunc sunt in honore vocabula, si volet usus,
Quem penes arbitrium est, et jus, et norma loquendi.

(1) MARIETTE, Traité des pierres grarées. Voyez plus loin l'article AGATE.

Mais c'est aussi, le même poëte l'a dit excellemment, ce renouvellement naturel qui remplace ce que le temps a usé, effacé, flétri, frappé de mort, par quelque chose de plus jeune, de plus énergique, de plus vivant :

Ut silvæ foliis pronos mutantur in annos ,
Prima cadunt, ita verborum vetus interit ætas,
Et juvenum ritu florent modo nata , vigentque (1).

C'est un discernement secret qui, d'instinct, élimine ce qui pourrait embarrasser l'esprit par quelque équivoque, offenser l'oreille par quelque dureté; c'est le cours changeant des idées, des habitudes, des meurs, qui se traduit dans les variations du langage; c'est le choix des écrivains qui s'impose par l'autorité ou la séduction de leurs exemples : travail multiple qu'attestera ici le rapprochement de ces mots de même famille, mais de destinées diverses, les uns abandonnés par la langue, les autres associés à son progrès et à sa durée.

La matière du nouveau dictionnaire ainsi limitée, ce qui a dû d'abord attirer l'attention de l'Académie, c'est l'origine des mots, origine très-diverse. L'étymologie en rattache une grande partie, pour l'antiquité, au celtique, au grec, mais surtout au latin ; pour les temps modernes, aux langues néo-latines et aux langues germaniques. Les autres, une dérivation plus directe, plus prochaine, les tire des mots déjà fournis à la langue par les diverses sources qui viennent d'être rappelées.

On a indiqué l'origine étrangère des mots lorsqu'elle était, ou admise comme évidente, ou au moins très-vraisemblable, et on l'a en général indiquée sommairement. Les opinions nouvelles en ce genre, les développements, les démonstrations, ont paru n'être point du ressort de l'Académie, et appartenir plutôt à ces ouvrages de discussion savante, où la critique peut débattre à loisir de telles questions toujours si complexes ; où, s'aidant de l'étude de nos vieux textes, publiés de jour en jour en plus grand nombre et avec plus d'exactitude, de leur attribution désormais plus certaine à des dialectes primitifs mieux connus et mieux distingués, des éléments de comparaison fournis par les glossaires aujourd'hui si multipliés de nos idiomes provinciaux, elle peut rechercher patiemment et montrer avec les détails nécessaires par quelle voie s'est opéré le passage du mot latin (c'est le cas le plus ordinaire) au mot français.

Cette filiation concerne non-seulement la forme, mais le sens même des mots. Introduits dans une langue nouvelle, quelquefois ils y transportent sans altération leur signification première, la variété de leurs anciennes acceptions; quelquefois aussi ils changent de valeur, se plient à des usages différents. De là un autre ordre de faits éty

(1) HORAT., Ars poet., 60, 70.

viij

AVERTISSEMENT. mologiques très-divers, très-curieux , et en même temps plus clairs, plus faciles à saisir et à exposer, sur lesquels on a dû naturellement insister davantage.

La dérivation, qui dans notre propre langue a tiré d'un premier mot, par certains procédés réguliers de composition verbale, certaines modifications de sens, une famille de mots nouveaux, n'était point difficile à reconnaître et à marquer. Cette dérivation eût apparu d'elle-même, avec évidence, si l'Académie, dans la disposition de son Dictionnaire, eût pu revenir à l'ordre autrefois suivi par elle, des radicaux et des dérivés. Elle avait de bonnes raisons pour ne point s'écarter de l'ordre alphabétique qu'elle avait plus tard adopté. Cependant, en certains cas, elle a pris entre les deux un moyen terme, rangeant, conformément à leur génération successive, les mots que la disposition alphabétique ne séparait que fort peu, qui non-seulement commençaient par la même lettre, mais encore dans cette lettre appartenaient à la même section. Ainsi, pour en donner un exemple, l'ordre alphabétique rangeait ainsi les mots suivants : abondamment, abondance, abondant, abonder. L'Académie n'a vu aucun inconvénient à le contredire un peu, pour rétablir entre ces mots leur ordre de génération , qui donne abonder, abondant , abondance , abondamment , précisément le contraire de l'autre manière de les ranger. Dans le présent Dictionnaire, les mots, en certains cas, sont donc classés d'après une méthode qui participe et de l'ordre alphabétique et de l'ordre

par

radicaux et dérivés. Après l'origine des mots, il fallait rappeler la variété des formes orthographiques qui les ont, à plusieurs époques, représentés. L'Académie, dans cette partie de son travail, avait été prévenue par le Glossaire de la Curne de Sainte-Palaye, dont elle s'est approprié les recherches, signant toutefois du nom de l'auteur ce qu'elle lui empruntait, et cependant se permettant de le modifier de diverses manières, additions, retranchements, disposition nouvelle. Bien des formes orthographiques, soigneusement recueillies par

le savant lexicographe, n'étant que des erreurs ou des caprices de copistes, ne devaient pas être conservées ; d'autres, qui, en bien petit nombre, avaient échappé à ses recherches, devaient être recueillies; enfin il y avait lieu de marquer davantage certains faits généraux qui ont dominé les longues incertitudes de notre orthographe, ses étranges diversités, non-seulement de province à province, mais entre les écrivains d'un même lieu , d'un même temps, quelquefois chez le même écrivain, dans une seule page, une seule phrase. Celui de ces faits qui pouvait le mieux être rendu sensible, c'est, au moyen âge, lors de la première formation de nos mots, par voie de resserrement, de contraction, la suppression de certaines lettres étymologiques, et, au temps de la renaissance, leur rétablissement.

Dans les anciennes formes de notre orthographe, se sont marquées le plus souvent d'anciennes manières de prononcer. D'autres fois, la prononciation changeant, quelque chose du signe par lequel elle était rendue n'a pas laissé de subsister. Cet

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