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lui

seulement deux faits qui peuvent être rapportés par une bouche profane.

Il allait tous les ans à Neuilly-sur-Marne visiter son ancien troupeau , et le jour qu'il y passait était célébré dans tout le village comme un jour de fête; on ne travaillait point , et on n'était occupé que de la joie de le voir. Tout le monde sait quelles sont les vertus, non-seulement morales , mais chré-! tiennes nécessaires à un pasteur, pour

gagner

tous les cours à ce point-là ; et de quel prix sont les louanges de ceux sur qui on a eu de l'autorité , et sur qui on n'en a plus.

Pendant qu'il fut en Angleterre , les catholiques anglais qui allaient entendre sa messe chez l'ambassadeur de France, disaient communément, allons à la messe du saint prétre. Ces étrangers n'avaient pas eu besoin d'un long temps pour prendre de lui l'idée qu'il méritait. Un extérieur très-simple, et qu'on ne pouvait jamais soupçonner d’être composé, annonçait les vertus du dedans, et trahissait l'envie qu'il avait de les cacher. On voyait aisément que son humilité était, non pas un discours, mais un sentiment fondé sur sa science même; et sa charité agissait trop souvent pour n'avoir pas quelquefois , malgré toutes ses précautions, le déplaisir d'être découverte. Le désir général d'être utile aux autres était si connu en lui , que les témoignages favorables qu'il rendait en perdaient une partie du poids qu'ils devaient avoir par eux-mêmes.

Le cardinal Antoine Barberin, grand aumônier de France, le fit aumônier du roi en 1659; car nous avions oublié de le dire, et c'est un point qui n'aurait pas été négligé dans un autre éloge. Il fut pendant toute sa vie dans une extrême considération auprès de nos plus grands prélats. Cependant il n'a jamais possédé que de très-petits bénéfices, ce qui sert encore à peindre son caractère , et pour dernier trait, il n'en a point possédé dont il ne se soit dépouillé en faveur de quelqu'un.

É LOGE

DE REGIS. Pierre-Sylvain Regis naquit en 1632 å la Salvetat de Blanquefort, dans le comté d'Agenois. Son père vivait noblement, et était assez riche ; mais il eut beaucoup d'enfans, et Regis , qui était un des cadets, se trouva avec peu

de bien. Après avoir fait avec éclat ses humanités et sa philosophie chez les jésuites à Cahors , il étudia en théologie dans l'univer

sité de cette ville , parce qu'il était destiné à l'état ecclésiastique ; et il se rendit si habile en quatre ans, que

le
corps

de l'université le sollicitant de prendre le bonnet de docteur , lui offrit d'en faire tous les frais. Mais il ne s'en crut pas digne, qu'il n'eût étudié en Sorbonne à Paris. Il y vint; mais s'étant dégoûté de la longueur excessive de ce que dictait un célèbre professeur sur la seule question de l'heure de l'institution de l'eucharistie, et ayant été frappé de la philosophie cartésienne, qu'il commença à connaître par les conférences de Rohaut, il s'attacha entièrement à cette philosophie , dont le charme, indépendamient même de la nouveauté, ne pouvait manquer de se faire sentir à un esprit tel que le sien. Il n'avait plus que quatre ou cinq mois à demeurer à Paris, et il se hâta de s'instruire sous Rohaut, qui, de son côté, zélé pour sa doctrine , donna tous ses soins à un disciple qu'il croyait propre à la répandre.

Regis étant parti de Paris avec une espèce de mission de son maître, alla établir la nouvelle philosophie à Toulouse, par des conférences publiques qu'il commença d'y tenir en 1665. Il avait une facilité agréable de parler, et le don d'amener les matières abstraites à la portée de ses auditeurs. Bientôt toute la ville fut remuée par le nouveau philosophe ; savans , magistrals, ecclésiastiques, tout accourut pour l'entendre ; les dames même faisaient partie de la foule; et si quelqu'un pouvait partager avec lui la gloire de ce grand succès, ce n'était du moins que l'illustre Descartes, dont il annonçait les découvertes. On soutint une thèse de pur cartesianisme en français , dédiée à une des premières dames de Toulouse , que Regis avait rendue fort habile cartésienne , et il présida à cette thèse. On n'y disputa qu'en français, la dame elle-même y résolut plusieurs difficultés considérables , et il semble qu'on affectât par toutes ces circonstances de faire une abjuration plus parfaite de l'ancienne philosophie. MM. de Toulouse , touchés des instructions et des lumières que Regis leur 'avait apportées, lui firent une pension sur leur hôtel-de-ville ; événement presque incroyable dans nos moeurs, et qui semble appartenir à l'ancienne Grèce.

Le marquis de Vardes , alors exilé en Languedoc, étant venu à Toulouse , y connut aussitôt Regis , et l'obtint de la ville avec quelque peine , pour l'emmener avec lui dans son gouvernement d'Aigues-Mortes. Là, il se l'attacha entièrement par l'estime par l'amitié, et par le mérite qu'il lui fit voir ; et ce qui est à la gloire de l'un et de l'autre, il n'eut pas besoin de se l'attacher par d'autres

moyens , qui passent ordinairement pour plus efficaces. Il tåcha de s'occuper avec lui , ou plutôt de s'amuser de la philosophie cartésienne , et comme il avait brillé par l'esprit dans

une cour très-délicate, peut-être le philosophe ne profita-t-il pas moins du commerce du courtisan , que le courtisan de celui du philosophe. L'un de ces deux différens caractères est ordinairement composé de tout ce qui manque à l'autre.

De Vardes alla à Montpellier en 1671, et Regis qui l'y accome pagna , y fit des conférences avec le même applaudissement qu'à Toulouse. Mais enfin tous les grands talens doivent se rendre dans la capitale. Regis y vint en 1680, et commença à tenir de semblables conférences chez Lémery, membre aujourd'hui de cette académie. Le concours du monde у fut si grand, qu'une maison de particulier en était incommodée : on venait s'y assu-, rer d'une place long-temps ayant l'heure marquée pour l'ouverture ; et peut-être la sévérité de cette histoire ne me défend-elle pas de remarquer qu'on y voyait tous les jours le plus agréable acteur du théâtre italien , qui hors de la cachait sous un masque et sous un badinage inimitable , l'esprit sérieux d'un philosophe. Il ne faut

pas

réussir trop; les conférences avaient un éclat. qui leur devint funeste. Feu l'archevêque de Paris , par déférence pour l'ancienne philosophie , donna à Regis un ordre de les suspendre , déguisé sous la forme de conseil ou de prière, et enveloppé de beaucoup de louanges. Ainsi le public fut privé de: ces assemblées au bout de six mois , et au milieu de son goût le plus vif; et l'on ne fit peut-être , sans en avoir l'intention , que prévenir son inconstance, et augmenter son estime pour ce qu'il perdait.

Regis plus libre ne songea plus qu'à faire imprimer un système général de philosophie qu'il avait composé, et qui était le principal sujet de son voyage à Paris. Mais cette impression fut traversée aussi pendant dix ans. Enfin à force de temps et de raison , toutes les oppositions furent surmontées, et l'ouvrage parut en 1690 sous ce titre: Système de philosophie , contenant la logique , la métaphysique, la physique et la morale , en trois volumes in-4

L'avantage d'un système général est qu'il donne un spectacle plus pompeux à l'esprit, qui aime toujours à voir d'un lieu plus élevé, et à découvrir une plus grande étendue. Mais d'un autre côté, c'est un mal sans remède , que les objets vus de plus loin et en plus grand nombre , le sont aussi plus confusément. Différentes parties sont liées pour la composition d'un tout, et fortifiées mutuellement par cette union ; mais chacune en particulier est traitée avec moins de soin , et souffre de ce qu'elle est partie d'un système général. Une seule matière particulière bien éclaircie satisferait peut-être autant, sans compter que,

dès-là

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qu'elle serait bien éclaircie , elle deviendrait toujours assez générale. Si l'on considère la gloire de l'auteur , il ne reste guère å qui entreprend un pareil ouvrage, que celle d'une compilation judicieuse ; et quoiqu'il puisse, comme Regis , y ajouter plusieurs idées nouvelles, le public n'est guère soigneux de les démêler d'avec les autres.

Engagé comme il l'était à défendre la philosophie cartésienne, il répondit en 1691 au livre intitulé, censura philosophiæ cartesianæ , sorti d'une des plus savantes mains de l'Europe ; et feu. Bayle, très - fin connaisseur , ayant vu cette réponse , jugea qu'elle devait servir de modèle à tout ce qu'on en ferait à l'ave-. nir pour la même cause. L'année suivante , Regis se défendit lui-même contre un habile professeur de philosophie , qui avait attaqué son système général. Ces deux réponses qu'il se crut. obligé de donner en peu de temps, et une augmentation de plus d'un tiers qu'il avait faite immédiatement auparavant à son système dans le temps même qu'on l'imprimait, lui causèrent des infirmités qui n'ont fait qu'augmenter toujours dans la suite. La philosophie elle-même a ses passions et ses excès , qui ne demeurent pas impunis.

Regis eut à soutenir encore de plus grandes contestations. Il avait attaqué dans sa physique l'explication que le P. Mallebranche avait donnée dans sa Recherche de la Vérité, de ce que la lune paraît plus grande à l'horizon qu'au méridien. Ils écrivirent de part et d'autre, et la question principale se réduisit entre eux à savoir , si la grandeur apparente d'un objet dépendait uniquement de la grandeur de son image tracée sur la rétine , ou de la grandeur de son image, et du jugement naturel que l'âme porte de son éloignement, de sorte que tout le reste étant égal, elle le, dût voir d'autant plus grand , qu'elle le jugerait plus éloigné. Regis avait pris le premier parti, le P. Mallebranche le second, et. ce dernier soutenait qu'un géant six fois plus haut qu’un nain, et placé à douze pieds de distance, ne laissait pas de paraître plus haut que le nain placé à deux pieds, malgré l'égalité des images qu'ils formaient dans l'oeil ; et cela parce qu'on voyait le géant comme le plus éloigné, à cause de l'interposition des différens objets. Il niait même à Regis que l'image de la lune à l'horizon fût augmentée

par les réfractions, du moins de la manière dont elle aurait dû l'être pour ce phénomène , et il ajoutait différentes expériences par lesquelles la lune cessait de paraître plus grande des qu'elle était vue de façon qu'on ne la jugeât pas plus éloignée.. Regis cependant défendit toujours son opinion ; et comme les écrits , selon la coutume de toutes les disputes, se multipliaient assez inutilement, le P. Mallebranche se crut en droit de ter

miner la question par la voie de l'autorité , mais d'une autorité telle qu'on la pouvait employer en matière de science. Il prit une attestation de quatre géomètres des plus fameux , qui déclarèrent que les preuves qu'il apportait de son sentiment étaient démonstratives, et clairement déduites des véritables principes de l'optique. Ces géomètres étaient feu le marquis de l'Hôpital , l'abbé Catelan , Sauveur, et Varignon. Regis fit en cette occasion ce que lui inspira un premier mouvement de la nature; il tâcha de trouver des reproches contre chacun d'eux. Le Journal des Savans de l'an 1694 fut le théâtre de cette guerre. Il le fut encore ,

du moins en partie , d'une autre guerre entre les mêmes adversaires. Regis, dans sa métaphysique , avait souvent attaqué celle du P. Mallebranche. Une de leurs principales contestations roula sur la nature des idées , sur leur cause ou efficiente ou exemplaire, matière si sublime et si abstraite, que s'il n'est pas permis à l'esprit humain d'y trouver une entière certitude , ce sera pour lui une assez grande gloire d'avoir pu y parvenir à des doutes fondés et raisonnés. Les deux métaphysiciens 'agitèrent encore, si le plaisir nous rend actuellement heureux , et se partagèrent aussi sur cette question qui paraît moins métaphysique. Comme les ouvrages du P. Mallebranche lui avaient fait plusieurs disciples habiles et zélés , quelques-uns écrivirent aussi contre Regis , qui se contenta d'avoir paru sur la lice avec leur maître.

L'inclination qu'il avait toujours conservée pour la théologie et l'amour de la religion , lui inspirèrent ensuite une autre entreprise déjà tentée plusieurs fois par de grands hommes, digne de tous leurs efforts et de leur plus sage ambition , et plus nécessaire que jamais dans un siècle aussi éclairé que celui-ci. Il la finit en -1704, malgré ses infirmités continuelles, et publia un livre in-4°.

sous ce titre : L'usage de la raison et de la foi, ou l'accord de la foi et de la raison. Il le dédia à l'abbé Bignon, à qui il dit dans son épître , qu'il ne pouvait citer les ennemis ou de la raison ou de la foi devant un juge à qui les droits de lune et de l'autre fussent mieux connus , et que si on le récusait , ce ne serait que parce qu'il s'était trop déclaré pour toutes les deux. La manière dont il parvient à cet accord si difficile , est celle qu'emploierait un arbitre éclairé à l'égard de deux frères, entre lesquels il voudrait étouffer toutes les semences de division. Regis fait un partage si net entre la raison et la foi, et assigne à chacune des objets et des emplois si séparés , qu'elles ne peuvent plus avoir, pour ainsi dire , aucune occasion de se brouisler. La raison conduit l'homme jusqu'à une entière conviction des preuves historiques de la religion chrétienne; après quoi elle le livre et l'aban

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