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• A prendre les corps simplement comme matière, Dieu n'agit sur eux que par une loi moyenne, lorsqu'il les meut, tantôt plus , tantôt moins. Mais le monde matériel, selon l'idée de tous les philosophes, et particulièrement selon celle des Cartésiens, est une machine. Dieu doit donc à toutes les parties de cette machine un premier mouvement, si inégal qu'il lui plaira , il n'importe; jusques-là les corps sont indifférens : mais il faut que tout ce qui arrive ensuite dans la machine, arrive en vertu de la disposition ou elle est, et par la seule nature des parties qui la composent. Or, il est impossible qu'en vertu de cette disposition, et par la nature des corps, il arrive que les mouvemens des uns augmentént, et que ceux des autres diminuent : car on suppose que les corps n'ont d'eux-mêmes nulle force mouvante, et assurément aucun arrangement ne leur en penit

donner. Donc l'augmentation ou la diminution du mouvement des corps est contre leur nature, en tant qu'ils sont parties d'une machine. Donc elle se fait

par une loi particulière. Et ce qui porte encore davantage un caractère manifeste de loi particulière, ce sont les proportions que Dieu a établies en la communication des mouvemens. Il est, par exemple, de la nature de deux corps, quelque inégaux qu'ils soient,

de résister également à la rencontre d'un troisième , et d'être également inébranlables, puisque ce troisième n'a pas plus de force pour en mouvoir l'un

que l'autre. Cependant Dieu, en établissant les proportions de la communication des mouvemens , veut qu'un grand corps résiste plus qu'un petit, et soit plus difficile à ébranler. 11 déterminé donc ces deux corps à une égalité qui est contre leur nature. En général, vous voyez

bien que la communication des mouvemens n'étant point naturelle aux corps, les proportions de cette communication ne peuvent suivre de leur nature, car les proportions ont pour fondement nécessaire la communication.

Dieu ne peut donc établir ces proportions , sans agir audelà ou contre la nature des

corps,
c'est-à-dire

par ticulieres.

Et même toutes les fois qu'il réduit en pratique, pour ainsi dire , ces règles qu'il a établies , il agit encore par des lois particulières; car l'exécution , quoiqu'uniforme, de ce qui est contre la nature des sujets, blesse toujours , quoiqu'uniformément, la nature de ces sujets.

Que le choc soit Cause occasionnelle tant qu'il vous plaira , cela ne remédie à rien ; c'est cet homme qui me fait signe que j'aille sonner l'heure. Je n'en agis pas moins contre la nature

des lois par

de ma machine toutes les fois que je la fais sonner. J'agis avec une uniformité de plus , je l'avoue : mais nous avons vu que cette uniformité , qui ne part ni de plus de sagesse ni de plus d'intelligence, ne contribue en rien à la perfection de l'action, et dès lors même est vicieuse par son inutilité.

Sans répéter sur le choc ce que j'ai dit sur cet homme, j'aime mieux vous faire voir toute cette matière d'une vue générale. Souvenez-vous que nous avons montré que

l'uniformité

par elle-même n'est point parfaite : il n'y a que l'uniformité dans quelque chose de parfait, qui soit parfaite.

Souvenez-vous aussi qu'une action qui exécute un dessein n'est d'une uniformité qui la rende plus parfaite , que quand elle est toujours selon la nature du sujet.

Mais elle est toujours imparfaite , quoiqu’uniforme, si elle est toujours contre la nature du sujet; ou toujours indifférente, supposé qu'elle eût pu être selon la nature du sujet.

Lorsqu'entre l'agent qui agit de l'une de ces deux manières imparfaites , et le sujet sur lequel il agit, on mettra une Cause occasionnelle , réparera-t-on l'imperfection de l'action?

On n'aura garde de la réparer; car cette imperfection consiste en ce que l'action n'est pas selon la nature du sujet. Or, cette Cause occasionnelle, qui précisément parce qu'elle est Cause occasionnelle, ne peut avoir qu'un rapport arbitraire et jamais naturel, tant à l'action de l'agent qu'au sujet sur lequel on agit, ne mettra assurément rien dans cette action qui fasse qu'elle soit davantage selon la nature du sujet. Elle y mettra une uniformité nouvelle : mais comme elle ne changera rien dans le rapport qu'a l'action au sujet , elle laissera toujours l'action indifférente ou particulière quoiqu'uniforme.

On se trompe dans le système des Causes occasionnelles, en nous donnant une action pour générale , dès qu'elle est uniforme.

L'uniformité enferme seulement la continuation constante du même rapport, quel qu'il soit, entre l'action et le sujet. La généralité, s'il est permis de parler ainsi , détermine ce rapport à être le plus parfait qui puisse être. Cette équivoque règne dans les ouvrages des Cartésiens d'un bout à l'autre.

Maintenant si cette uniformité nouvelle , que la Cause occasionnelle ajoute à l'action , ne fait pas que l'action ait un rapport plus parfait à la nature du sujet , elle ne fait pas non plus qu'elle en ait un plus parfait au dessein ; car le dessein s'exécuterait bien sans Cause ocasionnelle, et au contraire il s'en exécute souvent plus mal, disent les Cartésiens. Cette nouvelle uniformité est donc tout au moins absolument superflue , et par con

séquent elle ne peut jamais être admise, lorsqu'il s'agit d'une action de Dieu.

Voilà, je crois, l'endroit faible du système des Causes occasionnelles, et le næud de toutes les difficultés qui peuvent être faites sur cette matière.

Dieu n'établira donc point le choc Cause occasionnelle de la communication des mouvemens , supposé que les

corps

n'aient d'eux-mêmes aucune force mouvante ; et quand même il l'établirait, son action n'en serait pas moins particulière , parce qu'elle sera toujours ou contre la nature de machine

que

Dieu a donnée à toute la matière , ou contre la nature propre

des

corps, ainsi que nous l'avons prouvé.

Dans cette hypothèse de l'impuissance des corps , il me paraît que Dieu n'aurait pu agir plus parfaitement que par les lors moyennes. Il n'eût point établi le choc Cause occasionnelle, cela n'eût servi de rien ; il n'eût point mis les corps dans une disposition de machine d'où il ne pouvait rien tirer ; il les eût laissés dans un état où ils eussent été indifférens à tout mouvement, et les eût remués inégalement à chaque instant , selon son dessein. Si je ne pouvais faire de machine qui sonnât les heures, je ne m'amuserais point à en faire une qui ne servirait de rien ; je n'établirais point d'homme qui me fût Cause occasionnelle par ses signes , puisque je saurais bien quand il faudrait sonner l'heure ; je la sonnerais avec deux pièces de métal quand il faudrait : ce serait le mieux que je pusse faire. Mettrais-je une disposition de machine dans ces pièces de métal expres pour rendre mon action particulière , au lieu de moyenne, c'est-à-dire moins parfaite ?

Certainement Dieu ne l'a pas fait non plus; et puisqu'il a mis une disposition de machine dans le monde matériel , son action n'est ni moyenne ni particulière. Mais afin qu'elle soit générale , il faut que les corps aient de leur nature une force mouvante qui agisse selon les différentes proportions de leur grosseur et de leur vitesse , et que Dieu les ait d'abord mûs et arrangés de telle sorte que la seule communication naturelle de leurs mouvemens amène à chaque instant ce que Dieu veut qui arrive. Il n'en coûte à Dieu que de conserver toujours le même mouvement dans la masse de la matière, et jamais action ne peut être ni plus générale que celle-là , ni supposer plus de sagesse et d'intelligence.

CHAPITRE VI. Qu'il semble que le système des Causes occasionnelles ne

rend pas Dieu plus souverain, que le système commun de la force mouvante des corps.

Les défenseurs des Causes occasionnelles paraissent être bien fiers de ce que dans leur système il n'y a point d'autre moteur que Dieu , point de force mouvante qu'en lui : mais je crois que cet avantage nous pourra être commun avec eux, pourvu que le système commun de la force des corps soit bien expliqué. Je ne sais si les philosophes qui le soutiennent, m'avoueront du tour que je vais lui donner.

Il est certain que l'existence des créatures est une vraie exis- . tence , réellement distinguée de celle de Dieu ; et cela n'est point contre sa grandeur ni contre sa souveraineté. Il pourrait donc bien aussi n'être pas contre sa souveraineté et sa grandeur , qu'il y eût dans les créatures une vraie force mouvante réellement distinguée de la sienne.

Jusques-là tout est égal; et tout ce que vous me direz contre la force des créatures , je vous le rétorquerai contre leur existence.

Mais comme l'existence des créatures étant dépendante et participée, a un caractère qui la met infiniment au-dessous de celle de Dieu, aussi leur force mouvante doit avoir quelque caractère qui la mette infiniment au-dessous de celle qui est en Dieu.

Cela se découvre sans peine. La force mouvante de Dieu est celle par laquelle il produit un mouvement qui n'était point : la force mouvante des créatures est celle par laquelle elles font passer

corps dans un autre , un mouvement qui était déjà , et qu'elles n'ont pas produit. Concevez Dieu et les créatures , à l'égard du mouvement, comme le soleil et les corps transparens ou réfléchissans , à l'égard de la lumière. Qu'un corps envoie de la lumière en un certain lieu

par

réfraction ou par réflexion, ce n'est pas lui proprement qui éclaire ce lieu; c'est toujours le soleil qui seul a produit et a pu produire cette lumière.

n'a

pas laissé de faire comme. Cause véritable , et précisément en vertu de sa nature , que cette lumière fût ici

d'un

Mais ce corps

ou là.

que comme

Il

у a une différence dans cette comparaison; c'est l'action du soleil est naturellement déterminée à pousser la lumière sur la même ligne droite , un corps transparent ou opaque qui détermine la lumière à prendre une autre ligne, change quelque chose à l'action du soleil : mais l'action par laquelle

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faire passer

.

fixe,

Dieu produit le mouvement, n'est déterminée qu'à produire tant de mouvement dans toute la masse de la matière , et non à en produire tant dans chaque corps particulier; et par conséquent. les corps qui ne font que

du mouvement dans d'autres corps particuliers, ne changent rien à l'action de Dieu, en tant qu'elle est déterminée.

C'est en cela que consiste la réponse que j'avais promise au raisonnement du père Malebranche, rapporté dans le chap. III. Il serait indigne de Dieu , et au-dessus de la portée des créatures, qu'elles pussent changer quelque chose à une action de Dieu déterminée, à celle , par exemple, par laquelle il produit et conserve tant de mouvement déterminément dans toute la matière ; mais elles peuvent, sans sortir de leur bassesse, et sans blesser la puissance de Dieu , changer quelque chose à une action indéterminée, indifférente , et qu'il ne veut qui ait rien d'absolu ni de telle que

celle par laquelle il conserve tant de mouvement en chaque corps particulier.

L'idée que nous donnons ici de la force mouvante des créatures, convient parfaitement avec le principe dont nous faisons dépendre cette force, qui est l'impénétrabilité : vous voyez que

de l'impénétrabilité il ne peut pas s'ensuivre qu'un corps produira un mouvement qui n'était point, mais il s'en ensuivra qu'il fera passer du mouvement dans un autre corps. C'est à cet égard qu'il faut reconnaître les

corps pour Causes véritables. Ainsi Dieu est autant dans notre système le seul moteur, que dans celui des Causes occasionnelles; mais il me semble que ce système commun, qui n'est qu'égal à l'autre en ce point, est au-dessus de lui en tous les autres que nous avons traités. J'en fais juges tous ceux qui n'auront pas pris pour les opinions nouvelles la même préoccupation où l'on à été plongé si longtemps, et si ridiculement, à l'égard des anciennes. La vérité n'a ni jeunesse ni vieillesse ; les agrémens de l'une ne la doivent pas faire aimer davantage , et les rides de l'autre ne lui doivent pas attirer plus de respect.

L E T TRE De l'Auteur des Doutes à M*** , pour répondre à une

difficulté qui lui avait été objectée. Je ne voudrais pas, Monsieur , pour toute la métaphysique du monde , avoir trouvé mauvais que vous ayez fait réponse à un de mes argumens. Ce serait une chose souyerainement ridicule

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