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Mais établir une Cause occasionnelle, c'est assurément prendre un circuit, et un circuit qui, selon la supposition présente, ne contribue en rien à une exécution plus pleine et plus entière du dessein.

Cela décide. Il serait donc contre la simplicité, telle que nous l'avons définie , que Dieu établît une Cause occasionnelle.

Comment voudrait-on que la simplicité de l'action de Dieu vint d'une chose étrangère à laquelle il aurait égard, et à laquelle il ne servirait de rien qu'il eût égard ? Au contraire, cela même qu'il enfermât sans nécessité une chose étrangère dans son action, en détruirait entièrement la simplicité.

Si l'on dit qu'il faut que Dieu établisse une Cause occasionnelle pour agir avec uniformité, ce n'est pas l'uniformité dont il est question présentement; car l'uniformité et la simplicité ne sont pas la même chose, quoique sur cette matière-ci on les confonde assez volontiers , et peut-être assez utilement pour les desseins que l'on a : mais l'uniformité elle-même, nous l'allons traiter amplement; je crois avoir assez combattu la simplicité que l'on vante tant dans le système des Causes occasionnelles.

CHAPITRE V. Qu'il semble que dans le système des Causes occasionnelles,

Dieu n'agit point par des lois générales. AGIR avec uniformité, agir par des lois ou volontés générales , ce sout là de belles idées, et on voit bien qu'il faut qu'elles conviennent à Dieu. Mais qu'est-ce que des lois générales ? Qu'est-ce que l'uniformité qui doit être dans l'action de Dieu ? Je doute qu'on le sache tout-à-fait bien. On attribue à Dieu ces mots-là, et on n'entend pas trop la chose qu'on lui attribue. Examinons cette matière avec un peu de soin.

L'action par laquelle un être intelligent agit hors de lui, a deux rapports, l'un à son dessein et à la fin qu'il se propose , l'autre à la nature du sujet sur lequel il agit.

Elle ne peut avoir d'autre rapport au dessein que de l'exécuter: mais à la nature des objets , elle en peut avoir trois différens ; ou d'être précisément telle que le demande la nature de ce sujet, ou d'être au-delà de ce qu'elle demande, et en quelque façon contre, ou d'être telle

que la nature de ce sujet y soit indifférente. Je m'explique.

Si je veux faire une machine qui sonne les heures, je prends des pièces de métal, et les arrange ou les façonne d'une certaine manière : cette action est indifférente à la nature de ces pièces de inétal, car de leur nature elles ne demandent point

d'être façonnées ou arrangées d'une manière plutôt que d'une autre. Mais ces pièces de métal étant devenues une machine par

la figure et l'arrangement que je leur ai donnés, elles prennent une nouvelle nature ; il ne faut plus les considérer simplement comme de la matière ; il les faut considérer comme une machine.

La nature d'une machine est qu'après avoir reçu du mouvement de dehors , elle exécute ensuite , étant abandonnée à ellemême , le dessein pour lequel on l'a faite.

Ainsi , lorsque je donne du mouvement à cette machine , j'agis selon que sa nature le demande.

Mais si je n'avais pu la disposer si bien, que le mouvement que je lui donnerais une fois lui fit sonner naturellement les heures , et qu'il fallût que j'allasse les lui faire sonner toutes de ma main , alors j'agirais au-delà de la nature de cette machine , ou même, si vous voulez , contre; car la nature d'une machine exclut qu'après lui avoir donné du mouvement, on lui fasse faire ce qu'elle n'eût pas fait d'elle-même.

Une action est uniforme , lorsqu'elle a toujours le même rapport , tant au dessein qu'à la nature du sujet.

Ainsi une action qui exécute un dessein, peut être uniforme en trois manières.

Ou étant toujours selon la nature du sujet , ou toujours audelà, ou lui étant toujours indifférente.

Ces trois sortes d'uniformités sont entièrement égales, prises précisément dans l'espèce d'uniformité: cependant trois actions qui auraient ces différens rapports, ne seraient pas également parfaites.

Que je donne toujours en des temps réglés du mouvement à une machine qui n'a besoin que de cela pour sonner les heures, ou que j'aille lui faire sonner toutes les heures de ma main, ou que , sans avoir fait une machine , je sonne toutes les heures en frappant deux pièces de métal l'une contre l'autre , ce qui sera une chose indifférente à ces deux pièces de métal qui ne sont simplement que de la matière ; ces trois actions, quoique d'une égale uniformité, ne sont pas d'une perfection égale. Il n'y a que la première qui soit parfaite, parce qu'elle suppose que parmi toutes les dispositions possibles où la nature de ces pièces de métal souffrait que je les misse , j'ai justement choisi celle où elles sonneront d'elles-mêmes les heures, pourvu qu'on leur donne ce que toute machine demande , c'est-à-dire du mouvement. Ainsi j'ai confié l'exécution de mon dessein à la nature seule des sujets sur lesquels j'agis; et dans tous les effets qu'elle

produit d'elle-même, elle ne fait plus que m'obéir. Mon dessein lui est si exactement proportionné, que tout ce qu'il demande, elle le demande aussi, et je ne puis rien faire pour elle qui ne me conduise à ma fin. Il est de ma sagesse de n'avoir formé sur les sujets que des desseins

que leur nature pouvait exécuter , et il est de mon intelligence de les avoir mis justement dans les dispositions où leur nature seule devait exécuter mes desseins. Si j'ai choisi ce dessein proportionné à leur nature , et cette disposition proportionnée à mon dessein, parmi une infinité d'autres desseins et d'autres dispositions, je suis d'une sagesse et d'une intelligence infinies.

La seconde sorte d'action est imparfaite de l'une ou de l'autre de ces deux manières. Si les pièces de métal ont pu

pu être disposées de sorte qu'elles sonnassent les heures sans que j'y misse la main, j'ai manqué d'intelligence de ne pas m'aviser de cette disposition : si elles n'ont jamais pu être disposées de cette sorte , j'ai manqué de sagesse de leur demander une chose qui était au-delà de leur nature.

La troisième action n'est imparfaite qu'au cas que des pièces de métal aient pu être mises dans une disposition où elles eussent sonné les heures d'elles-mêmes. En ce cas-là elle ne manque pas de sagesse ; car selon la supposition , elle ne demande aux choses que ce qu'elles peuvent faire : mais elle manque d'intelligence de ne leur faire pas exécuter son dessein par leur nature seule , comme il se pourrait. Il y a toujours plus d'habileté à faire une machine qui exécute votre dessein , qu'à n'en faire pas quand il est possible d'en faire une.

Avant que la machine que je veux faire soit faite , je ne puis agir plus parfaitement que d'une action indifférente à la nature des sujets ; car s'ils résistaient à quelque disposition, je manquerais de sagesse en les y mettant: mais comme je les suppose

indifférens à toute disposition , mon action sera toujours indifferente à leur nature ; c'est à mon dessein à me déterminer.

Mais la machine faite, je ne dois plus agir que précisément selon sa nature.

Vous voyez donc par ces trois espèces d'actions que nous avons proposées , que l'uniformité, en tant que simple uniformité, ne suffit pas pour rendre une action parfaite ; mais qu'il faut que ce soit une uniformité qui suppose de la sagesse et de l'intelligence.

Remarquez encore qu'une action n'en est pas plus parfaite pour être plus uniforme, si ce n'est de cette uniformité d'intelligence et de sagesse.

Je suppose qu'il soit impossible qu'une machine sonne les heures

d'elle-même. Il faut que j'aille les lui faire sonner toutes de ma main. Cette action a son uniformité , en ce que j'agis toujours par rapport à mon dessein et au-delà de la nature de mon sujet.

J'établis un homme qui , quoique je sache fort bien quand il faudra aller sonner l'heure, ne manquera jamais à me faire signe d'y aller quand il le faudra; et alors je dis : Voilà mon action devenue plus uniforme , et par conséquent plus parfaite; car j'agis toujours sur les signes de cet homme. Ai-je raison?

Non sans doute. La nouvelle uniformité de mon action ne suppose pas en moi plus de sagesse ; je n'en demande pas moins à ma machine une chose qu'elle ne peut faire. Elle ne suppose pas plus d'intelligence , car la nature de cet homme n'a aucun rapport aux heures ; il ne me fait signe précisément que parce que je le veux: il est visible que je n'en suis pas plus habile pour l'avoir voulu. La connaissance de ce rapport arbitraire que j'ai établi sans nécessité

ne me rend

pas intelligent: mais de l'avoir établi sans nécessité , cela me rend moins sage. Voilà tout ce que produit la nouvelle uniformité de mon action.

Comme on entend en général et confusément par le riot d'actions ou lois générales , des actions d'une uniformité qui les rend plus parfaites, sans démêler précisément en quoi consiste cette perfection; je crois que nous pouvons définir les actions ou lois générales , celles qui exécutent un dessein selon la nature du sujet, en sorte que la nature du sujet demande par elle-même ce que

demande aussi le dessein. Les actions ou lois particulières seront celles qui exécutent un dessein au-delà ou contre la nature du sujet : cela s'entend

assez.

A quoi il faut ajouter une troisième espèce d'actions ou de lois , auxquelles on n'a point encore pensé, quoiqu'elles eussent pu servir à éclaircir cette matière. Nous les appellerons actions ou lois moyennes , et ce seront celles qui exécutent un dessein d'une manière indifférente à la nature du sujet.

Il est aisé d'appliquer à Dieu et à son action ces définitions, et les exemples que nous avons apportés. Toute notre question est déjà résolue dans une espèce d'allégorie. Il est du dessein de Dieu

que
les mouvemens des

corps qui se rencontrent, passent des uns dans les autres.

Mais , selon la nature des corps, cela ne se peut jamais faire ; car il est de leur nature de n'avoir nulle force pour se mouvoir les uns les autres.

Voilà donc déjà Dieu qui demande aux corps quelque chose qui est au-delà de leur nature, Il tombe donc dans l'un des deux

inconvéniens de la loi particulière, qui est de n'avoir pas proportionné son dessein à la nature du sujet.

Cela répond au dessein que j'avais de faire sonner l'heure å une machine, quoique je supposasse qu'il fût impossible qu'une machine sonnât l'heure.

Et l'inconvénient est même encore plus grand à l'égard de Dieu qu'il n'était au mien. Si mes desseins excèdent la nature des pièces de métal, ce n'est pas moi qui leur ai donné leur nature. Mais les essences des choses sont fondées sur l'essence de Dieu; elles sont nécessairement telles, parce que l'essence de Dieu qui est nécessaire , est telle. Or, il est inconcevable que la sagesse divine, en formant se's desseins, demande aux choses plus que ce qui est en elles par la participation de la nature divine qui a déterminé leurs essences. Il est inconcevable que leur nature , quoiqu'aussi parfaite qu'elle puisse être, soit pourtant assez imparfaite pour ne pouvoir exécuter les desseins de Dieu, ou que les desseins de Dieu soient si excessifs, qu'ils ne puissent être exécutés par la nature des choses, quoique trèsparfaite.

Au cas que, selon la nature des corps , leurs mouvemens ne puissent augmenter ou diminuer par leurs rencontres, Dieu a dů former un dessein dont l'exécution permît que les corps retinssent toujours , nonobstant leurs rencontres , la même quantité de mouvement. Alors Dieu eût agi par une loi générale.

Vous direz qu'il est de leur nature de pouvoir être mûs, tantôt plus , tantôt moins , selon que Dieu le veut.

Il est vrai; cela est de leur nature quand vous les regardez simplement comme corps , comme parties d'une matière indifférente qui en tout temps a un mouvement plus ou moins grand. Mais si vous les regardez comme parties d'une machine, il est de leur nature de n'être inégalement můs, tantôt plus, tantôt moins , que selon que la disposition de la machine le demande.

Si une machine, après avoir reçu du mouvement, ne peut sonner l'heure, ét si je la lui fais sonner de ma main , j'agis alors par une loi particulière, et contre la nature de cette machine , qui veut être abandonnée à tout ce qui pourra arriver naturellement de la disposition ou je l'ai mise.

Mais si je prends deux pièces de métal qui n'ont nulle liaison ni nul rapport qui les rende parties du même tout, et que je les frappe l'une contre l'autre d'un nombre de coups égal à l'heure , j'agis par une loi moyenne , parce que ces deux pièces de métal demeurent dans un état où elles sont indifférentes a tous les mouvemens que je leur voudrai donner.

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